La Puce à l'oreille [Anthologie des expressions populaires avec leur origine]
- Автор: Duneton Claude
- Год: 2010
- Язык: французский
- Год: Éditions Livre de Poche
- ISBN: 978-2253027041
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «La Puce à l'oreille [Anthologie des expressions populaires avec leur origine]». Краткое содержание книги:
Pourquoi dit-on lorsqu'on ne sent pas bien, qu'on n'est pas dans son assiette, ou au contraire qu'on reprend du poil de la bête si l'on va mieux ? Pourquoi passer l'arme à gauche veut-il dire « mourir » et mettre à gauche « faire des économies » ?…
Ce livre a pour objet de répondre à toutes ces questions. Ce n'est pas un dictionnaire mais un récit, écrit à la première personne par un écrivain fouineur, sensible à l'originalité du langage.
Un récit alerte, souvent drôle, qui mêle l'érudition au calembour, mené à la manière d'une enquête policière et qui aiguillonne à vif la curiosité du lecteur.
Les usages changent. Bouffer, manger ? Peu importe ! Manger vient lui-même d’une plaisanterie en latin, manducare qui voulait dire « jouer des mandibules. » L’essentiel, n’est-ce pas, est d’avoir quelque chose à se mettre sous la dent !
Bouffer des briques
C’est pourtant lourd les briques, ça devrait tenir l’estomac ! Pourquoi cette expression pour dire qu’on n’a rien à manger ? C’est qu’il s’agit d’une erreur d’interprétation : ces briques-là ne sont pas des matériaux de construction mais des miettes, des fragments, des rien du tout… Le mot est « emprunté au moyen néerlandais bricke (qui signifie “morceau”) mot de la famille de l’allemand brechen “briser”. » (Bloch & Wartburg.) P. Guiraud explique : « brique, “miette” est un des nombreux auxiliaires de la négation, qui survivent dans les dialectes ; on dit dans le Nord : ne… brique, “ne… pas” ; et par conséquent “il ne mange brique” ; ce qui est devenu avec l’ellipse de ne propre à la langue populaire “manger brique” et bouffer des briques[72]. »
Bouffer des fragments… Autant dire des clopinettes !
Faire bonne chère
Contrairement à ce qu’on pourrait croire cette locution gourmande et enjouée n’a aucun rapport avec la « chair » ; ce n’est pas de bonne viande qu’il s’agit.
La « chère », anciennement « chière », mot oublié, vient du latin cara et signifie tout bonnement le visage. Au XIIe siècle on appelle le comte Roland : « li cons Rollant o la chière hardie », ce qui est normal pour un guerrier aussi réputé. Dans le Roman de la Rose, Tristesse, dans sa grande douleur, s’est griffé le visage :
Faire bonne chère c’est donc d’abord faire bon visage, généralement en signe d’amitié. Dans Les XV Joies de mariage, cet écrit extrêmement misogyne du début du XVe, il est dit que « femme bien aprise sait mil manières toutes nouvelles de faire bonne chière à qui elle veut. » Il est vrai qu’elle sait aussi faire l’inverse à son mari : « Mais elle se lèvera bien matin et fera tout le jour malle chière, si qu’il ne aura d’elle nulle belle parole » — autrement dit on n’invente rien, c’est la vieille façon de « faire la gueule » !
Naturellement si l’on reçoit quelqu’un avec joie cela se voit sur la figure — cela se voyait d’autant mieux à des époques où la mimique et la gesticulation étaient beaucoup plus importantes que de nos jours, où une véritable « expression corporelle » entrait en jeu dans la communication entre les gens. Rapidement « bonne chière » est devenu synonyme de « bon accueil. » Éternel féminin ! L’auteur des XV Joies s’indigne de la rouerie mise en œuvre au retour d’un mari que l’on vient de tromper : « Il n’est pas à croire que la femme qui tant lui fait bonne chière et le baise et accolle si doucement et l’appelle “mon amy” pust jamés faire telle chose. »
Mais rien de tel qu’un estomac plein pour dérider son homme ! Il semble que la mine réjouie ait été associée très tôt à l’idée de bon repas. On dit dans le Jeu de Robin et Manon, vers 1285 :
(Faisons maintenant belle chère. Prends ce morceau, bel ami doux.) On trouve également vers la même date l’expression chère lie, qui veut dire la même chose et a évolué de la même façon : lie, féminin de lié, signifie joyeux — il a donné liesse et la locution moins courante faire chère lie.