Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Il comprit d’abord qu’il était jaloux, non plus seulement comme un amoureux exalté, mais comme un mâle qui possède. Tant qu’il ne l’avait pas revue au milieu des hommes, de ses hommes, il avait ignoré cette sensation, tout en la prévoyant un peu, mais en la supposant différente, très différente de ce qu’elle allait devenir. En retrouvant la maîtresse qu’il supposait occupée de lui seul pendant ces jours de rendez-vous secrets et fréquents, pendant cette période des premières étreintes qui aurait dû être toute d’isolement et d’émotion ardente, en la retrouvant, autant et plus même qu’avant de se donner, amusée et passionnée par toutes ses anciennes et futiles coquetteries, par ce gaspillage de sa personne à tout venant, qui ne devait pas laisser grand’chose d’elle-même au préféré, il se sentit jaloux encore plus par la chair que par l’âme, non pas d’une façon vague, comme d’une fièvre qui couve, mais d’une façon précise, car il douta d’elle.
Il douta d’abord par l’instinct, par une sensation de méfiance glissée en ses veines plus qu’en sa pensée, par ce mécontentement presque physique de l’homme qui n’est pas sûr de sa compagne. Après avoir douté ainsi, il soupçonna.
Qu’était-il pour elle, après tout ? Un premier amant, ou le dixième ? Le successeur direct du mari, M. de Burne, ou le successeur de Lamarthe, de Massival, de Georges de Maltry, et le prédécesseur du comte de Bernhaus, peut-être ? Que savait-il d’elle ? Qu’elle était jolie à ravir, élégante plus qu’aucune autre, intelligente, fine, spirituelle, mais changeante, vite lassée, fatiguée, dégoûtée, éprise d’elle-même avant tout et insatiablement coquette. Avait-elle eu un amant — ou des amants avant lui ? Si elle n’en avait pas eu, se serait-elle donnée avec cette crânerie ? Où aurait-elle pris l’audace d’ouvrir la porte de sa chambre, la nuit, dans une auberge ? Serait-elle venue ensuite avec cette facilité dans la maison d’Auteuil ? Avant de s’y rendre, elle avait posé seulement quelques questions de femme expérimentée et prudente. Il avait répondu en homme circonspect, accoutumé à ces rencontres ; et aussitôt elle avait dit « oui », confiante, rassurée, renseignée probablement par des aventures précédentes.
Comme elle avait frappé avec une autorité discrète, à cette petite porte derrière laquelle il attendait, lui, défaillant, le cœur battant ! Comme elle était entrée sans émotion visible, préoccupée uniquement de constater si on ne pouvait pas la reconnaître des maisons voisines ! Comme elle s’était sentie chez elle, tout de suite, en ce logis suspect, loué et meublé pour ses abandons ! Une femme, même hardie, supérieure aux morales, dédaigneuse des préjugés, aurait-elle gardé cette tranquillité en pénétrant, novice, dans tout l’inconnu du premier rendez-vous ?
Le trouble mental, les hésitations physiques, la crainte instinctive des pieds qui ne savent pas où ils vont, n’aurait-elle pas senti tout cela si elle n’était point un peu experte en ces excursions d’amour, et si la pratique de ces choses n’avait usé déjà sa native pudeur ?
Enfiévré de cette fièvre irritante, intolérable, que les peines de l’âme éveillent dans la chaleur du lit, Mariolle s’agitait, entraîné comme un homme qui glisse sur une pente par l’enchaînement de ses suppositions. Parfois il essayait d’en arrêter la marche et d’en briser la suite ; il cherchait, il trouvait, il savourait des réflexions justes et rassurantes ; mais un germe de peur était en lui dont il ne pouvait entraver l’accroît.
Pourtant qu’avait-il à lui reprocher ? Rien autre chose que de n’être pas toute pareille à lui, de ne pas comprendre la vie comme lui, et de n’avoir pas dans le cœur un instrument de sensibilité tout à fait d’accord avec le sien.
Dès son réveil le lendemain, le désir de la revoir, de fortifier près d’elle sa confiance en elle grandit en lui comme une faim, et il attendit le moment convenable pour lui faire sa première visite officielle.
En le voyant entrer dans le salon des intimes, où, seule, elle écrivait quelques lettres, elle vint à lui les deux mains tendues :
— Ah ! Bonjour, cher ami, dit-elle, avec un air de joie si vive et si sincère que tout ce qu’il avait pensé d’odieux, dont l’ombre flottait encore en son esprit, s’évapora sous cet accueil.
Il s’assit près d’elle, et il lui parla tout de suite de la façon dont il l’aimait, car ce n’était plus la même chose qu’avant. Il lui fit comprendre avec tendresse qu’il y a sur la terre deux races d’amoureux : ceux qui désirent comme des fous et dont l’ardeur s’affaiblit au lendemain du triomphe, et ceux que la possession asservit et capture, en qui l’amour sensuel, se mêlant aux immatériels et inexprimables appels que le cœur de l’homme jette parfois vers une femme, fait éclore la grande servitude de l’amour complet et torturant.
Torturant, certes, et toujours, quelque heureux qu’il soit, car rien ne rassasie, même aux heures les plus intimes, le besoin d’Elle que nous portons en nous.
Mme de Burne l’écoutait charmée, reconnaissante, et s’exaltant à l’entendre, s’exaltant comme au théâtre lorsqu’un acteur joue puissamment son rôle, et que ce rôle nous émeut par l’éveil d’un écho, l’écho troublant d’une passion sincère ; mais ce n’était pas en elle que criait cette passion. Pourtant elle se sentait si contente d’avoir fait naître ce sentiment-là, si contente que ce fût dans un homme capable de l’exprimer ainsi, dans un homme qui lui plaisait décidément beaucoup, à qui elle s’attachait vraiment, dont elle avait de plus en plus besoin, non pour son corps, non pour sa chair, mais pour son mystérieux être féminin si avide de tendresse, d’hommages, d’asservissement, si contente, qu’elle avait envie de l’embrasser, de lui donner sa bouche, de se donner toute, pour qu’il continuât à l’adorer ainsi.
Elle lui répondit sans feinte et sans pruderie, avec l’adresse profonde dont certaines femmes sont douées, en lui montrant qu’il avait fait aussi, en son cœur à elle, de grands progrès. Et, dans le salon, où par hasard, ce jour-là, personne ne vint jusqu’au crépuscule, ils demeurèrent en tête-à-tête à se parler de la même chose, en se caressant avec des mots qui n’avaient pas le même sens pour leurs âmes.
On avait apporté les lampes quand Mme de Bratiane parut. Mariolle se retira, et, comme Mme de Burne l’accompagnait dans le premier salon, il lui demanda :
— Quand vous verrai-je là-bas ?
— Voulez-vous vendredi ?
— Mais oui. Quelle heure ?
— La même. Trois heures.
— À vendredi. Adieu. Je vous adore.
Pendant les deux jours d’attente qui le séparaient de ce rendez-vous, il découvrit, il sentit l’impression du vide qu’il n’avait jamais éprouvée ainsi. Une femme lui manquait, et rien qu’elle n’existait plus. Et, comme cette femme n’était pas loin, était trouvable, que de simples conventions sociales l’empêchaient de la rejoindre à tout instant, même de vivre près d’elle, il s’exaspérait dans sa solitude, dans l’interminable écoulement des moments qui passent parfois si lentement, de cette impossibilité absolue d’une chose si facile.
Il arriva au rendez-vous le vendredi, trois heures trop tôt ; mais attendre là où elle viendrait lui plaisait, soulageait son énervement, après avoir tant souffert déjà de l’attendre mentalement en des lieux où elle ne viendrait point.
Il s’installa près de la porte longtemps avant qu’eussent tinté les trois coups tant désirés, et, lorsqu’il les eut entendus, il commença à frémir d’impatience. Le quart sonna. Il regarda dans la ruelle, prudemment, en glissant sa tête entre le battant et le portant. Elle était déserte d’un bout à l’autre. Les minutes devenaient pour lui d’une lenteur torturante. Il tirait sans répit sa montre, et, lorsque l’aiguille eut atteint la demie, il avait dans l’âme l’impression d’être debout à cette place depuis un temps incalculable. Il perçut soudain un brut léger sur les pavés, et les petits coups frappés par le doigt ganté sur le bois, lui faisant oublier son angoisse, l’émurent de reconnaissance pour elle.