Maupassant
- Автор: Де Мопассан Ги
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Editions Neuchateloises
- ISBN: ASIN: B005HFL90I
- Жанр: Другая драматургия
Электронная книга - «Maupassant». Краткое содержание книги:
Au-delà d’une simple compilation, « Maupassant : Œuvres complètes » constitue également un formidable outil de recherche, facile et agréable à utiliser pour quiconque s’intéresse à l’œuvre de Guy de Maupassant. Pour le simple lecteur, il est une source de plaisir et de curiosité quasiment inépuisable.
• Edition complétée d’une étude de l’éditeur.
• Edition enrichie de notes explicatives interactives.
Immobile, pâle sous ses pesants cheveux noirs, qui semblaient avoir été trempés dans de la nuit, l’Italienne, le regard fixe devant elle, attendait. Il y avait dans son visage énergique, un peu dur, que ses yeux et ses sourcils marquaient comme des taches, dans tout son être brun, puissant et passionné, quelque chose de saisissant, une de ces menaces d’orages qu’on devine dans les ciels sombres.
Massival continuait, en balançant un peu sa tête aux longs cheveux, l’histoire poignante qu’il contait sur les sonores touches d’ivoire.
Soudain un frisson parcourut la chanteuse ; elle entr’ouvrit la bouche, et il en sortit une plainte d’angoisse interminable et déchirante. Ce n’était point une de ces clameurs de désespoir tragique que les chanteurs exhalent sur la scène avec des gestes dramatiques, ce n’était pas non plus un de ces beaux gémissements d’amour trompé qui font éclater une salle en bravos, mais un inexprimable cri, sorti de la chair et non de l’âme, poussé comme un hurlement de bête écrasée, le cri de l’animal féminin trahi. Puis elle se tut ; et Massival recommença, vibrante, plus animée, plus tourmentée, l’histoire de cette misérable reine qu’un homme aimé avait abandonnée.
Alors, de nouveau, la voix de la femme s’éleva. Elle parlait maintenant, elle disait l’intolérable torture de la solitude, l’inapaisable soif des caresses enfuies et le supplice de savoir qu’il est parti pour toujours.
Sa voix chaude et vibrante faisait tressaillir les cœurs. Elle semblait souffrir tout ce qu’elle disait, aimer ou du moins être capable d’aimer d’une ardeur furieuse, cette sombre Italienne avec sa chevelure de ténèbres. Quand elle se tut, elle avait les yeux pleins de larmes, et elle les essuya lentement. Lamarthe, penché vers Mariolle, et tout frémissant d’exaltation artiste, lui dit :
— Dieu ! Qu’elle est belle en ce moment, mon cher : c’est une femme, la seule qui soit ici.
Puis, après une courte réflexion il ajouta :
— Au fait, qui sait ? Il n’y a peut-être là qu’un mirage de la musique, car rien n’existe que l’illusion ! Mais quel art pour en donner des illusions, celui-là, et toutes les illusions !
Il y eut alors un repos entre la première et la deuxième partie du poème musical, et on félicita chaudement le compositeur de son interprète. Lamarthe surtout fut très ardent dans ses compliments, et il était vraiment sincère, en homme doué pour sentir, pour comprendre, et que touchent également toutes les formes exprimées de la beauté. La façon dont il dit à Mme de Bratiane ce qu’il avait éprouvé en l’écoutant fut flatteuse à la faire un peu rougir ; et les autres femmes qui l’entendirent en conçurent quelque dépit. Il n’était peut-être pas inconscient de l’effet qu’il avait produit. Quand il se retourna pour reprendre sa place, il aperçut le comte Rodolphe de Bernhaus qui s’asseyait auprès de Mme de Frémines. Elle eut l’air tout de suite de lui faire des confidences, et ils souriaient l’un et l’autre comme si cette causerie intime les eût enchantés et ravis. Mariolle, de plus en plus morne, était debout contre une porte. Le romancier alla le rejoindre. Le gros Fresnel, Georges de Maltry, le baron de Gravil et le comte de Marantin entouraient Mme de Burne, qui, debout, offrait du thé. Elle semblait enfermée dans une couronne d’adorateurs. Lamarthe le fit remarquer ironiquement à son ami, et il ajouta :
— Une couronne sans joyau d’ailleurs, et je suis certain qu’elle donnerait tous ces cailloux du Rhin pour le brillant qui lui manque.
— Quel brillant ? demanda Mariolle.
— Mais Bernhaus, le beau, l’irrésistible, l’incomparable Bernhaus, celui pour qui cette fête est donnée, pour qui on a fait ce miracle de décider Massival à faire chanter ici sa Didon florentine.
André, bien qu’incrédule, se sentit étreint par un poignant chagrin.
— Y a-t-il longtemps qu’elle le connaît ? dit-il.
— Oh ! Non, dix jours tout au plus. Mais elle en a fait des efforts pendant cette courte campagne, et de la tactique de conquérante. Si vous aviez été ici, vous auriez bien ri.
— Ah ! Pourquoi donc ?
— Elle l’a rencontré pour la première fois chez Mme de Frémines. J’y dînais ce soir-là. Bernhaus est très bien dans cette maison, comme vous pouvez voir ; il suffit de le regarder en ce moment ; et voilà, à la minute même qui suivit leur double salut, notre belle amie de Burne partie en guerre à la conquête de l’unique Autrichien. Et elle réussit, elle réussira, bien que la petite Frémines lui soit bien supérieure en rosserie, en indifférence réelle et en perversité peut-être. Mais notre amie de Burne est plus savante en coquetterie, plus femme, j’entends femme moderne, c’est-à-dire irrésistible par l’artifice de séduction qui remplace chez elles l’ancien charme naturel. Et ce n’est pas encore l’artifice qu’il faudrait dire, mais l’esthétique, le sens profond de l’esthétique féminin. Toute sa puissance est là. Elle se connaît admirablement, parce qu’elle se plaît à elle-même plus que tout, et elle ne se trompe jamais sur le meilleur moyen de conquérir un homme et de se mettre en valeur pour nous capter.
Mariolle protesta.
— Je crois que vous exagérez ; avec moi elle a été toujours fort simple !
— Parce que la simplicité est le truc qui vous convient. D’ailleurs, je n’en veux pas dire de mal ; je la trouve supérieure à presque toutes ses semblables. Mais ce ne sont pas des femmes.
Quelques accords de Massival les firent taire, et Mme de Bratiane chanta la seconde partie du poème, où elle fut vraiment une Didon superbe de passion physique et de désespoir sensuel.
Mais Lamarthe ne quittait pas des yeux le tête-à-tête de Mme de Frémines et du comte de Bernhaus.
Dès que la dernière vibration du piano se fut perdue dans les applaudissements, il reprit, irrité comme s’il eût continué une discussion, comme s’il eût répondu à quelque adversaire :
— Non, ce ne sont pas des femmes. Les plus honnêtes d’entre elles sont des rosses inconscientes. Plus je les connais, moins je trouve en elles cette sensation d’ivresse douce qu’une vraie femme doit nous donner. Elles grisent aussi, mais en exaspérant les nerfs, car elles sont frelatées. Oh, c’est très bon à déguster, mais ça ne vaut pas le vrai vin d’autrefois. Voyez-vous, mon cher, la femme n’est créée et venue en ce monde que pour deux choses, qui seules peuvent faire épanouir ses vraies, ses grandes, ses excellentes qualités : l’amour et l’enfant. Je parle comme M. Prudhomme. Or celles-ci sont incapables d’amour, et elles ne veulent pas d’enfants ; quand elles en ont, par maladresse, c’est un malheur, puis un fardeau. En vérité, ce sont des monstres.
Étonné du ton violent qu’avait pris l’écrivain et du regard de colère qui brillait dans ses yeux, Mariolle lui demanda :
— Alors pourquoi passez-vous la moitié de votre vie dans leurs jupes ?
Lamarthe répondit avec vivacité :
— Pourquoi ? Pourquoi ? Mais parce que ça m’intéresse, parbleu ! Et puis… et puis… allez vous défendre aux médecins d’entrer dans les hôpitaux regarder les maladies ? C’est ma clinique à moi, ces femmes-là.
Cette réflexion parut l’avoir calmé. Il ajouta :
— Puis, je les adore parce qu’elles sont bien d’aujourd’hui. Au fond je ne suis guère plus un homme qu’elles ne sont des femmes. Quand je me suis à peu près attaché à l’une d’elles, je m’amuse à découvrir et à examiner tout ce qui m’en détache avec une curiosité de chimiste qui s’empoisonne pour expérimenter des venins.