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Ensemble, c’est tout

Электронная книга - «Ensemble, c’est tout». Краткое содержание книги:

Et puis, qu'est-ce que ça veut dire, différents ? C'est de la foutaise, ton
histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre
ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... Camille dessine.
Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo
pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour
des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe
beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces
quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop
cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour -appelez
ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire,
c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils
s'aident à se relever.
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Si je devais ramener ma vie un seul fait, voici ce que je dirais : j'avais sept ans quand le facteur m'a roul sur la tte. Aucun vnement n'aura t plus formateur. Mon existence chaotique, tortueuse, mon cerveau malade et ma Foi en Dieu, mes empoignades avec les joies et les peines, tout cela, d'une manire ou d'une autre, dcoule de cet instant, o, un matin d't, la roue arrire gauche de la jeep de la poste a cras ma tte d'enfant contre le gravier brlant de la rserve apache de San Carlos.

Oui, c'tait pas mal a... En plus le livre tait bien carr, bien gros, bien dense. Il y avait des dialogues, des morceaux de lettres recopis et de jolis sous-titres. Elle continua de le feuilleter et, la fin du premier tiers peu prs, elle lut ceci :

Gloria, dit Barry, adoptant son ton doctoral. Voici ton fils Edgar. Il attend depuis longtemps le moment de te revoir.

Ma mre regarda partout, sauf dans ma direction. Y en a encore ? demanda-t-elle Barry d'une petite voix flte qui me noua les entrailles.

Barry soupira et alla chercher une autre bote de bire dans le frigo. C'est la dernire, on ira en chercher plus tard. Il la posa sur la table devant ma mre, puis il secoua lgrement le dossier de sa chaise. Gloria, c'est ton fils, reprit-il. Il est l.

Secouer le dossier de la chaise... C'tait peut-tre a la technique ?

Quand elle tomba sur ce passage, vers la fin, elle le referma, confiante :

Franchement, je n'ai aucun mrite. Je sors avec mon carnet et les gens se dboutonnent. Je sonne leur porte et ils me racontent leur vie, leurs petits triomphes, leurs colres et leurs regrets cachs. Quant mon carnet, qui de toute faon n'est l que pour la frime, je le remets en gnral dans ma poche, et j'coute patiemment jusqu' ce qu'ils aient dit tout ce qu'ils avaient dire. Aprs, c'est le plus facile. Je rentre la maison, je m'installe devant mon Herms Jubil et je fais ce que je fais depuis prs de vingt ans : je tape tous les dtails intressants.

Une tte crabouille dans l'enfance, une mre dans les choux et un petit carnet tout au fond de la poche...

Quelle imagination...

Un peu plus loin, elle vit le dernier album de Semp. Elle dfit son charpe et la coina avec son manteau entre ses jambes pour s'merveiller plus confortablement. Elle tourna les pages lentement et, comme chaque fois, elle eut les joues roses. Elle n'aimait rien tant que ce petit monde de grands rveurs, la justesse du trait, les expressions des visages, les marquises des pavillons de banlieue, les parapluies des vieilles dames et l'infinie posie des situations. Comment faisait-il ? O trouvait-il tout cela ? Elle retrouva les cierges, les encensoirs et le grand autel baroque de sa petite bigote prfre. Cette fois, elle tait assise au fond de l'glise, tenait un tlphone portable et se retournait en mettant sa main devant sa bouche : All, Marthe ? C'est Suzanne. Je suis Sainte-Eulalie-de-la-Rdemption, tu veux que je demande quelque chose pour toi ?

Du miel.

Quelques pages plus loin, un monsieur se retourna en l'entendant rire toute seule. Ce n'tait rien pourtant, c'tait une grosse dame qui s'adressait un ptissier en plein travail. Il avait une toque plisse, une mine vaguement dsabuse et un petit bedon exquis. La dame disait : Le temps a pass, j'ai refait ma vie, mais tu sais Roberto, je ne t'ai jamais oubli... Et elle tait coiffe d'un chapeau en forme de gteau, une espce de bavarois la crme tout fait semblable ceux que le monsieur venait de confectionner...

Il n'y avait presque rien, deux ou trois griffures d'encre et pourtant, on la voyait papillonner des cils avec une certaine langueur nostalgique, avec la cruelle nonchalance de celles qui se savent encore dsirables... Petites Ava Gardner de Bois-Colombes, petites femmes fatales rinces au Rjcolor...

Six minuscules traits pour dire tout cela ... Comment faisait-il ?

Camille reposa cette merveille en songeant que le monde tait spar en deux catgories : ceux qui comprenaient les dessins de Semp et ceux qui ne les comprenaient pas. Si nave et manichenne qu'elle pt paratre, cette thorie lui semblait tout fait pertinente. Pour prendre un exemple, elle connaissait une personne qui, chaque fois qu'elle feuilletait un Paris-Match et avisait l'une de ces sayntes, ne pouvait s'empcher de se ridiculiser : Je ne vois vraiment pas ce qu'il y a de drle l-dedans... Il faudra que quelqu'un m'explique un jour o l'on doit rire... Pas de chance, cette personne tait sa mre. Non... Pas de chance...

En se dirigeant vers les caisses, elle croisa le regard de Vuillard. L encore, ce n'tait pas une expression : il la regardait, elle. Avec douceur.

Autoportrait la canne et au canotier... Elle connaissait ce tableau mais n'avait jamais vu de reproduction aussi grande. C'tait la couverture d'un norme catalogue. Ainsi donc, il y avait une exposition en ce moment ? Mais o ?

Au Grand Palais, lui confirma l'un des vendeurs.

Ah?

C'tait trange comme concidence... Elle n'avait cess de penser lui ces dernires semaines... Sa chambre aux tentures surcharges, le chle sur la mridienne, les coussins brods, les tapis qui s'enchevtraient et la lumire tamise des lampes... Plus d'une fois, elle s'tait fait cette rflexion, qu'elle avait l'impression de se trouver l'intrieur d'une toile de Vuillard... Ce mme sentiment de ventre chaud, de cocon, atemporel, rassurant, touffant, oppressant aussi...

Elle feuilleta l'exemplaire de dmonstration et fut reprise d'une crise d'admirationnite aigu. C'tait si beau... Si beau... Cette femme de dos qui ouvrait une porte... Son corsage rose, son long fourreau noir et ce dhanch parfait... Comment avait-il pu rendre ce mouvement ? Le lger dhanch d'une femme lgante vue de dos ?

En n'employant rien d'autre qu'un peu de couleur noire ?

Comment ce miracle tait-il possible ?

Plus les lments employs sont purs, plus l'uvre est pure. En peinture, il y a deux moyens d'expression, la forme et la couleur, plus les couleurs sont pures plus pure est la beaut de l'uvre...

Des extraits de son journal grenaient les commentaires.

Sa sur endormie, la nuque de Misia Sert, les nourrices dans les squares, les motifs des robes des fillettes, le portrait de Mallarm la mine de plomb, les tudes pour celui d'Yvonne Printemps, ce gentil minois carnassier, les pages griffonnes de son agenda, le sourire de Lucie Belin, sa petite amie... Figer un sourire, c'est totalement impossible et pourtant lui, il y tait parvenu... Depuis presque un sicle, alors que nous venons de l'interrompre dans sa lecture, cette jeune femme nous sourit tendrement et semble nous dire : Ah, c'est toi ? dans un mouvement de nuque un peu las...

Et cette petite toile, l, elle ne la connaissait pas... Ce n'est pas une toile d'ailleurs, c'est un carton... L'oie... C'est gnial, ce truc... Quatre bonshommes dont deux en tenue de soire et coiffs de chapeaux hauts-de-forme qui essayaient d'attraper une oie moqueuse... Ces masses de couleurs, la brutalit des contrastes, l'incohrence des perspectives... Oh ! comme il avait d s'amuser ce jour-l !

Une bonne heure et un torticolis plus tard, elle finit par lever le nez et regarda le prix : ae, cinquante-neuf euros... Non. Ce n'tait pas raisonnable. Le mois prochain peut-tre... Pour elle, elle avait dj une autre ide : un morceau de musique qu'elle avait entendu sur Fip l'autre matin en balayant la cuisine.

Gestes ancestraux, balai palolithique et carrelage tout esquint, elle ronchonnait entre deux cabochons quand la voix d'une soprano tait venue lui dcoller, un un, tous les poils des avant-bras. Elle s'tait approche de l'animatrice en retenant sa respiration : Nisi Dominus, Vivaldi, Vespri Solenni per la Festa dell'Assunzione di Maria Vergine...

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