Sans feu ni lieu
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Les Évangélistes #3
- Год: 2011
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878580938
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Sans feu ni lieu». Краткое содержание книги:
Non. Non… à moins que. À moins que ce soit le poème qui ait choisi l’assassin et non pas le contraire. Et là, tout changeait. Louis se leva et fit quelques pas dans la pièce. Il nota cette phrase sur la feuille couverte de huit et la souligna deux fois. Il faudrait que ce soit le poème qui ait choisi l’assassin. Alors, dans ce cas, c’était possible. Tout le reste était foutaise, mais cela seul, c’était possible. Le poème choisissait le tueur, lui tombait dessus, lui barrait sa route, le tueur croyait y reconnaître le destin à suivre. Et il l’exécutait.
— Ah, merde ! dit Louis à haute voix.
Il déraillait. Depuis quand les poèmes tombent-ils sur leurs victimes ? Louis jeta son crayon sur la table. Et Lucien sonna.
Les deux hommes se firent un bref signe de tête et Louis débarrassa une chaise des journaux qui s’y empilaient. Il regarda Lucien, qui, le teint frais et le regard inquisiteur, ne semblait nullement offensif ni même contrarié.
— Tu voulais me voir ? dit Lucien en rejetant sa mèche de cheveux. Tu as vu ça ? Rue de l’Étoile. En plein dans le mille. Remarque, le type n’avait pas le choix. Il a démarré par là, et il faut qu’il s’y tienne. Un système, c’est toujours borné. C’est comme à l’armée, on ne peut pas faire d’écart.
Si Lucien le prenait comme ça, ne semblant pas même se souvenir de l’accrochage de la veille, il n’y avait plus qu’à suivre. Louis se détendit.
— Comment as-tu raisonné ? demanda-t-il.
— Je l’ai dit hier soir. C’est la seule clef qui permette d’ouvrir la boîte. Je veux parler de la boîte du tueur, de son petit système clos de cinglé.
— Comment savais-tu qu’il s’agissait d’un système clos de cinglé ?
— Ce n’est pas ce que tu avais dit à Marc ? Qu’il s’agissait d’un nombre fini de victimes, et pas d’une série en chaîne ?
— Si. Tu veux du café ?
— S’il te plaît. Et s’il y a un nombre fini, s’il y a un système, il y a une clef.
— Oui, dit Louis.
— Et cette clef, c’est ce poème. Ça se voyait comme un nez au milieu de la figure.
Louis servit le café et reprit sa place de l’autre côté de la table, jambes étendues devant lui.
— Et rien d’autre ?
— Non, rien d’autre.
Louis eut l’air un peu déçu. Il trempa un sucre dans son café, et l’avala.
— Et selon toi, reprit-il sur un ton sceptique, le tueur serait un nervalien ?
— C’est beaucoup dire. Un type un peu cultivé ferait l’affaire. Le poème est archi-connu. Il a fait couler dix fois plus d’encre que l’histoire de la Grande Guerre, parole.
— Non, dit Louis en secouant la tête d’un air buté. Tu te goures quelque part. Personne ne choisirait un poème pour y suspendre des cadavres, parce que ça n’a pas assez de sens. Notre type n’est pas un esthète dévoyé, c’est un tueur. Qu’il soit cultivé ou ignare ne change rien à l’affaire. Il n’aurait pas choisi un poème. Ce n’est pas une boîte assez solide pour ce qu’il a à y faire.
— Tu m’as déjà expliqué tout cela hier, fort civilement, dit brièvement Lucien en reniflant. N’empêche que Nerval est la clef de la boîte, aussi absurde semble-t-elle.
— Cette clef, justement, n’est pas assez absurde. C’est une clef bien trop jolie, bien trop parfaite. Elle sonne faux.
Lucien allongea les jambes à son tour et ferma les yeux à moitié.
— Je comprends ce que tu veux dire, dit-il après un moment. La clef est très jolie, artificieuse et même un peu surfaite.
— Ça s’appelle une foutaise, Lucien.
— Peut-être. Mais l’emmerdant, c’est que cette fausse clef ouvre les vrais meurtres.
— Alors, c’est une monstrueuse coïncidence. Il faut oublier tout ce bric-à-brac de poème.
Lucien se leva d’un bond.
— Surtout pas, dit-il, brusquement agité, en tournant dans la petite pièce. Il faut au contraire en parler aux flics et exiger qu’on surveille la prochaine rue. Et tu as intérêt à le faire, Louis, parce que si une quatrième femme est tuée, c’est toi qui boufferas le bouquin jusqu’à la reliure, tout seul, de culpabilité, tu comprends ?
— Quelle prochaine rue ?
— Ah ! Le point est un peu délicat. Je pense que le quatrième meurtre s’accrochera au soleil noir du poème, immanquablement.
— Explique-toi, veux-tu ? dit Louis d’un ton volontairement morne.
— Je reprends la strophe : « Je suis le Ténébreux, le Veuf l’Inconsolé / Le prince d’Aquitaine à la Tour abolie. » C’est fait, on ne revient pas dessus, je passe au troisième vers : « Ma seule Étoile est morte » — c’est fait aussi, je poursuis — « et mon luth constellé / Porte le Soleil noir de la Mélancolie. » Aucune rue du « luth », constellé ou pas, dans Paris, tu t’en doutes. On arrive donc au « Soleil noir », avec majuscule dans le texte, et qui sera le prochain point de chute du meurtrier. Il est obligé d’en passer par là, il n’a pas le choix.
— Conclusion ? demanda Louis, la voix traînante.
— Conclusion multiple et chancelante, dit Lucien à regret. Il n’existe pas de rue du Soleil noir.
— Alors une boutique ? Un restaurant ? Une librairie ?
— Non, ce sera une rue. Si le tueur se met à faire des compromis avec la logique, alors le sens n’a plus de sens. Il ne peut pas se le permettre. Il a commencé par des noms de rues, il doit continuer avec ça jusqu’au bout.
— Sur ce point, je te suis.
— Donc, une rue. Il n’y a pas mille solutions : il y a la rue du Soleil, la rue du Soleil d’or, ou enfin la rue de la Lune, possible symbole d’un astre noir.
Louis fit une moue.
— Je sais, dit Lucien, ce n’est pas très satisfaisant, mais il n’y a rien d’autre. Je penche pour la rue de la Lune, mais il serait indispensable de faire surveiller les accès des trois rues. On ne peut pas jouer ça au hasard.
Lucien chercha le regard de Louis.
— Tu le feras, n’est-ce pas ?
— Ça ne dépend pas de moi.
— Mais tu en parleras aux flics, n’est-ce pas ? insista Lucien.
— Oui, j’en parlerai, dit Louis d’une voix brève. Mais ça m’étonnerait beaucoup qu’ils marchent.
— Tu les y aideras.
— Non.
— Tu t’en fous, du Soleil noir ?
— Je n’y crois pas.
Lucien le regarda en hochant la tête.
— Tu te souviens qu’il y a une femme en jeu ?
— Je le sais mieux que personne.
— Mais tu le sens moins que moi, riposta Lucien. Donne-moi un coup de main. Je ne pourrai pas surveiller les trois rues tout seul.
— Les flics t’aideront si ça leur chante.
— Tu leur raconteras l’histoire loyalement ? Sans ricaner comme un con ?
— Je te le promets. Je les laisserai tirer leurs conclusions sans y mettre mon grain de sel.
Lucien lui jeta un coup d’œil méfiant et se dirigea vers la porte.
— Quand iras-tu ?
— Maintenant.
— Au fait, tu seras capable de leur indiquer le titre du poème ?
— Incapable.
— El Desdichado. Ça veut dire « Le Déshérité ».
— Très bien. Compte sur moi.
Lucien se retourna, la main sur la poignée de la porte.