Scènes De La Vie De Jeunesse
- Автор: Murger Henry
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Scènes De La Vie De Jeunesse». Краткое содержание книги:
Jacques se laissa entraîner par son ami. Toute la journée ils coururent, à la mairie, aux pompes funèbres, au cimetière. Comme Jacques n’avait point d’argent, le médecin engagea sa montre, une bague et quelques effets d’habillement pour subvenir aux frais du convoi, qui fut fixé au lendemain.
Ils rentrèrent tous deux fort tard le soir; la voisine força Jacques à manger un peu.
– Oui, dit-il, je le veux bien; j’ai froid, et j’ai besoin de prendre un peu de force, car j’aurai à travailler cette nuit.
La voisine et le médecin ne comprirent pas.
Jacques se mit à table et mangea si précipitamment quelques bouchées qu’il faillit s’étouffer. Alors il demanda à boire. Mais en portant son verre à sa bouche, Jacques le laissa tomber à terre. Le verre qui s’était brisé avait réveillé sa douleur un instant engourdie. Le jour où Francine était venue pour la première fois chez lui, la jeune fille, qui était déjà souffrante, s’était trouvée indisposée, et Jacques lui avait donné à boire un peu d’eau sucrée dans ce verre. Plus tard, lorsqu’ils demeurèrent ensemble, ils en avaient fait une relique d’amour.
Dans les rares instants de richesse, l’artiste achetait pour son amie une ou deux bouteilles d’un vin fortifiant dont l’usage lui était prescrit, et c’était dans ce verre que Francine buvait la liqueur où sa tendresse puisait une gaieté charmante.
Jacques resta plus d’une demi-heure à regarder, sans rien dire, les morceaux épars de ce fragile et cher souvenir, et il lui sembla que son cœur aussi venait de se briser et qu’il en sentait les éclats déchirer sa poitrine. Lorsqu’il fut revenu à lui, il ramassa les débris du verre et les jeta dans un tiroir. Puis il pria la voisine d’aller lui chercher deux bougies et de faire monter un seau d’eau par le portier.
– Ne t’en va pas, dit-il au médecin, qui n’y songeait aucunement, j’aurai besoin de toi tout à l’heure.
On apporta l’eau et les bougies; les deux amis restèrent seuls.
– Que veux-tu faire? dit le médecin en voyant Jacques qui, après avoir versé de l’eau dans une sébile en bois, y jetait du plâtre fin à poignées égales.
– Ce que je veux faire, dit l’artiste, ne le devines-tu pas? je vais mouler la tête de Francine; et comme je manquerais de courage si je restais seul, tu ne t’en iras pas.
Jacques alla ensuite tirer les rideaux du lit et abaissa le drap qu’on avait jeté sur la figure de la morte. La main de Jacques commença à trembler, et un sanglot étouffé monta jusqu’à ses lèvres.
– Apporte les bougies, cria-t-il à son ami, et viens me tenir la sébile. L’un des flambeaux fut posé à la tête du lit, de façon à répandre toute sa clarté sur le visage de la poitrinaire; l’autre bougie fut placée au pied. À l’aide d’un pinceau trempé dans l’huile d’olive, l’artiste oignit les sourcils, les cils et les cheveux, qu’il arrangea ainsi que Francine faisait le plus habituellement.
– Comme cela elle ne souffrira pas quand nous lui enlèverons le masque, murmura Jacques à lui-même.
Ces précautions prises, et après avoir disposé la tête de la morte dans une attitude favorable, Jacques commença à couler le plâtre par couches successives jusqu’à ce que le moule eût atteint l’épaisseur nécessaire. Au bout d’un quart d’heure l’opération était terminée et avait complètement réussi.
Par une étrange particularité un changement s’était opéré sur le visage de Francine. Le sang, qui n’avait pas eu le temps de se glacer entièrement, réchauffé sans doute par la chaleur du plâtre, avait afflué vers les régions supérieures, et un nuage aux transparences rosées se mêlait graduellement aux blancheurs mates du front et des joues. Les paupières, qui s’étaient soulevées lorsqu’on avait enlevé le moule, laissaient voir l’azur tranquille des yeux, dont le regard paraissait receler une vague intelligence; et des lèvres, entr’ouvertes par un sourire commencé, semblait sortir, oubliée dans le dernier adieu, cette dernière parole qu’on entend seulement avec le cœur.
Qui pourrait affirmer que l’intelligence finit absolument là où commence l’insensibilité de l’être? Qui peut dire que les passions s’éteignent et meurent juste avec la dernière pulsation du cœur qu’elles ont agité? L’âme ne pourrait-elle pas rester quelquefois volontairement captive dans le corps vêtu déjà pour le cercueil, et, du fond de sa prison charnelle, épier un moment les regrets et les larmes? Ceux qui s’en vont ont tant de raisons pour se défier de ceux qui restent!
Au moment où Jacques songeait à conserver ses traits par les moyens de l’art, qui sait? une pensée d’outre-vie était peut-être revenue réveiller Francine dans son premier sommeil du repos sans fin. Peut-être s’était-elle rappelé que celui qu’elle venait de quitter était un artiste en même temps qu’un amant; qu’il était l’un et l’autre, parce qu’il ne pouvait être l’un sans l’autre; que pour lui l’amour était l’âme de l’art, et que, s’il l’avait tant aimée, c’est qu’elle avait su être pour lui une femme et une maîtresse, un sentiment dans une forme. Et alors peut-être Francine, voulant laisser à Jacques l’image humaine qui était devenue pour lui un idéal incarné, avait su, morte, déjà glacée, revêtir encore une fois son visage de tous les rayonnements de l’amour et de toutes les grâces de la jeunesse; elle ressuscitait objet d’art.
Et peut-être aussi la pauvre fille avait pensé vrai; car il existe parmi les vrais artistes de ces Pygmalions singuliers qui, au contraire de l’autre, voudraient pouvoir changer en marbre leurs Galatées vivantes.
Devant la sérénité de cette figure, où l’agonie n’offrait plus de traces, nul n’aurait pu croire aux longues souffrances qui avaient servi de préface à la mort. Francine paraissait continuer un rêve d’amour; et en la voyant ainsi, on eût dit qu’elle était morte de beauté.
Le médecin, brisé par la fatigue, dormait dans un coin.
Quant à Jacques, il était de nouveau retombé dans ses doutes. Son esprit halluciné s’obstinait à croire que celle qu’il avait tant aimée allait se réveiller; et comme de légères contractions nerveuses, déterminées par l’action récente du moulage, rompaient par intervalles l’immobilité du corps, ce simulacre de vie entretenait Jacques dans son heureuse illusion, qui dura jusqu’au matin, à l’heure où un commissaire vint constater le décès et autoriser l’inhumation.
Au reste, s’il avait fallu toute la folie du désespoir pour douter de sa mort en voyant cette belle créature, il fallait aussi pour y croire toute l’infaillibilité de la science.
Pendant que la voisine ensevelissait Francine on avait entraîné Jacques dans une autre pièce, où il trouva quelques-uns de ses amis, venus pour suivre le convoi. Les bohèmes s’abstinrent vis-à-vis de Jacques, qu’ils aimaient pourtant fraternellement, de toutes ces consolations qui ne font qu’irriter la douleur. Sans prononcer une de ces paroles si difficiles à trouver et si pénibles à entendre, ils allaient tour à tour serrer silencieusement la main de leur ami.
– Cette mort est un grand malheur pour Jacques, fit l’un d’eux.
– Oui, répondit le peintre Lazare, esprit bizarre qui avait su vaincre de bonne heure toutes les rébellions de la jeunesse en leur imposant l’inflexibilité d’un parti pris, et chez qui l’artiste avait fini par étouffer l’homme, oui; mais un malheur qu’il a volontairement introduit dans sa vie. Depuis qu’il connaît Francine, Jacques est bien changé.
– Elle l’a rendu heureux, dit un autre.
– Heureux! reprit Lazare, qu’appelez-vous heureux? Comment nommez-vous bonheur une passion qui met un homme dans l’état où Jacques est en ce moment? Qu’on aille lui montrer un chef-d’œuvre: il ne détournerait pas les yeux; et pour revoir encore une fois sa maîtresse, je suis sûr qu’il marcherait sur un Titien ou sur un Raphaël. Ma maîtresse à moi est immortelle et ne me trompera pas. Elle habite le Louvre et s’appelle Joconde.
Au moment où Lazare allait continuer ses théories sur l’art et le sentiment on vint avertir qu’on allait partir pour l’église.
Après quelques basses prières le convoi se dirigea vers le cimetière… Comme c’était précisément le jour de la fête des Morts, une foule immense encombrait l’asile funèbre. Beaucoup de gens se retournaient pour regarder Jacques, qui marchait la tête nue derrière le corbillard.
– Pauvre garçon! disait l’un, c’est sa mère sans doute.
– C’est son père, disait un autre.
– C’est sa sœur, disait-on autre part. Venu là pour étudier l’attitude des regrets à cette fête des souvenirs, qui se célèbre une fois l’an sous le brouillard de novembre, seul, un poète, en voyant passer Jacques, devina qu’il suivait les funérailles de sa maîtresse.
Quand on fut arrivé près de la fosse réservée, les bohémiens, la tête nue, se rangèrent autour. Jacques se mit sur le bord; son ami le médecin le tenait par le bras.
Les hommes du cimetière étaient pressés et voulurent faire vivement les choses.