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Scènes De La Vie De Jeunesse

Электронная книга - «Scènes De La Vie De Jeunesse». Краткое содержание книги:

L'auteur est connu pour les «Scènes de la vie de bohème», roman qui inspira à Puccini son opéra «la Bohème». C'est le même thème qui est traité dans les «Scènes de la vie de jeunesse». Beaucoup de talent et d'esprit, mais un livre très curieux où chacune des nouvelles décrit avec un humour noir, féroce et particulier, la vie de bohème des jeunes artistes des années 1850. «Le bonhomme Jadis» et «Le manchon de Francine» sont à cet égard remarquables. Miné par ses années de bohème, de même que les héros de ses nouvelles, Henry Murger est mort en 1861 à l'âge de 39 ans.
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Un candidat académique qui vient d’être élu n’est pas plus heureux, en s’asseyant pour la première fois dans son fauteuil, que ne le fut Melchior lorsqu’il entra dans la salle de l’hôpital.

– Enfin, se disait-il en se couchant dans un lit bien blanc, me voilà donc sur cet affreux grabat des misères humaines, et sur-le-champ il commença une ode À l’hôpital. Voici quel était son but: une fois cette ode achevée, et il était bien convenu qu’elle serait sublime, Melchior la datait du Lieu des douleurs, et il l’adressait à la Revue des Deux-Mondes, qui s’empressait de l’imprimer, cela était encore convenu. L’ode imprimée excitait l’admiration générale. La presse, le public, tout le monde s’inquiétait de ce poète martyr, de cet autre Gilbert, de ce frère de Moreau, qui agonisait sur un infâme grabat, etc., etc. Et alors, cela était toujours bien convenu, on venait voir Melchior sur son lit de souffrance. Les femmes du monde arrivaient en équipage et voulaient jeter sur les blessures de son âme le baume de leurs consolations. La chambre des députés elle-même s’émouvait; le ministre était interpellé et donnait une pension à Melchior pour faire taire les criailleries des journaux libéraux qui hurleraient: Encore un grand poète qui se meurt de misère! Les éditeurs accouraient en foule et se disputaient l’honneur d’imprimer les vers de Melchior. La célébrité chantait son nom dans tous les carrefours de l’univers, et il faisait renchérir le laurier. Tel était sérieusement le plan combiné par Melchior. Pendant huit jours il travailla donc à son ode, qui, lorsqu’elle fut terminée ne comptait pas moins de trois cents vers. C’était un ramassis de vulgarités et de prétentions, une élégie dithyrambique encadrée dans une forme poncive et écrite dans un style médiocre. Le poète l’adressa à une grande revue, et s’endormit, sûr de son affaire.

Mais les choses ne se passèrent point comme le poète l’avait espéré. La grande revue n’imprima point son ode; l’univers entier ignora qu’il était à l’hôpital; les femmes du monde allèrent au bois, à l’Opéra et au bal; les journaux ne publièrent aucun premier-Paris sur le nouveau Gilbert, et le ministère ne lui accorda aucune pension. Seulement, comme on était alors en hiver, époque où les malades sont plus nombreux et les lits d’hôpitaux plus recherchés, le médecin, voyant que la maladie de Melchior n’avait rien de sérieux, lui donna à entendre qu’il eût à demander son exeat, s’il ne préférait pas qu’on le lui offrît. Il retourna donc chez lui; mais, durant son séjour à l’hôpital, l’ennui, les drogues et les tisanes qu’il avait été forcé de prendre pour faire croire à cette fausse maladie, en avaient déterminé une vraie, et cette leçon le fit un peu revenir sur le bonheur qu’on éprouve à souffrir dans le lit de Gilbert. Lorsqu’il fut guéri il alla à la Revue savoir ce qu’on pensait de son ode et à quelle époque on l’imprimerait. On lui répondit qu’on ne l’imprimerait pas, et il parut étonné.

Cependant cette mésaventure ne fit point renoncer Melchior à son système: il commença de nouveau à se monter des coups, comme on dit, et il ne se passait guère de jours où il ne s’ouvrît en rêve de radieux chemins qui le conduisaient aux astres, et plus que jamais surtout il caressait son idée fixe, qui était, comme on le sait, d’élever un monument poétique à celle qui avait eu les prémices de son cœur. Il ne lui manquait plus que cinq cents francs pour réaliser ce beau rêve, en faisant imprimer son volume d’élégies. Un beau matin il ne lui manqua plus rien: un oncle qu’il avait en Bourgogne mourut subitement, et une somme de douze cents francs dégringola avec un grand fracas du testament de l’oncle jusqu’au milieu de la misère du neveu, qui, sans faire ni une ni deux, courut chez un imprimeur s’entendre pour l’impression de son livre.

Le jour où il devait recevoir l’épreuve de la première feuille de son livre, Melchior convoqua ses amis à une grande soirée littéraire et les pria d’amener leurs maîtresses. Il avait, disait-il, besoin surtout d’un auditoire de femmes. Les amis ne se firent pas prier, et au jour et à l’heure convenus ils arrivaient, chacun suivi de sa chacune. Melchior était en habit noir et en cravate blanche à nœud mélancolique; il allait commencer, après une petite allocution aux dames, la lecture du poème, déjà lu tant de fois, lorsqu’un nouveau couple retardataire entra subitement au milieu de l’assemblée. C’était un ami de Melchior, accompagné de sa maîtresse de la veille.

En voyant cette femme Melchior poussa un grand cri: Il venait de reconnaître son idole, sa première maîtresse, qu’il croyait morte depuis deux ans en Angleterre, où l’avait entraînée un mari barbare et jaloux. La dame, en réalité, avait bien été en Angleterre; mais elle n’avait point tardé à jeter son contrat de mariage par-dessus les moulins, et après deux années de séjour parmi les brouillards de Londres, elle était depuis trois mois revenue faire de la bohème galante sous le soleil de Paris. Pour le moment elle n’était pas très heureuse, et donna clairement à entendre à son ancien amant, avec qui elle était restée seule, qu’elle préférait une robe et des bottines à tous les poèmes du monde.

Le lendemain Melchior alla retirer son manuscrit de chez l’imprimeur…

– Comment, mon pauvre chéri, tu as écrit tout cela pour moi… pendant… que… Ah! ah! c’est bien drôle, fit la dame.

– Oui, dit Melchior, je t’ai aimée en vers pendant deux ans; maintenant je vais t’aimer en prose. Il l’aima ainsi pendant six semaines, après quoi il employa le reste de son argent à apprendre la tenue des livres, afin de pouvoir entrer comme commis chez un agent de change, où il est actuellement, aussi possédé de la fièvre des chiffres qu’il le fut jadis de la fièvre des rimes.

Le manchon de Francine

I

Parmi les vrais bohémiens de la vraie bohème, j’ai connu autrefois un garçon nommé Jacques D…; il était sculpteur, et promettait d’avoir un jour un grand talent. Mais la misère ne lui a pas donné le temps d’accomplir ses promesses. Il est mort d’épuisement au mois de mars 1844, à l’hôpital Saint-Louis, salle Sainte-Victoire, lit 14.

J’ai connu Jacques à l’hôpital, où j’étais moi-même détenu par une longue maladie. Jacques avait, comme je l’ai dit, l’étoffe d’un grand talent, et pourtant il ne s’en faisait point accroire. Pendant les deux mois que je l’ai fréquenté, et durant lesquels il se sentait bercé dans les bras de la mort, je ne l’ai point entendu se plaindre une seule fois, ni se livrer à ces lamentations qui ont rendu si ridicule l’artiste incompris. Il est mort sans pose, en faisant l’horrible grimace des agonisants. Cette mort me rappelle même une des scènes les plus atroces que j’aie jamais vues dans ce caravansérail des douleurs humaines. Son père, instruit de l’événement, était venu pour réclamer le corps et avait longtemps marchandé pour donner les trente-six francs réclamés par l’administration. Il avait marchandé aussi pour le service de l’église, et avec tant d’instance, qu’on avait fini par lui rabattre six francs. Au moment de mettre le cadavre dans la bière, l’infirmier enleva la serpillière de l’hôpital et demanda à un des amis du défunt qui se trouvait là de quoi payer le linceul. Le pauvre diable, qui n’avait pas le sou, alla trouver le père de Jacques, qui entra dans une colère atroce, et demanda si on n’avait pas fini de l’ennuyer.

La sœur novice qui assistait à ce monstrueux débat jeta un regard sur le cadavre et laissa échapper cette tendre et naïve parole:

– Oh! monsieur, on ne peut pas l’enterrer comme cela, ce pauvre garçon: il fait si froid, donnez-lui au moins une chemise, qu’il n’arrive pas tout nu devant le bon Dieu.

Le père donna cinq francs à l’ami pour avoir une chemise; mais il lui recommanda d’aller chez un fripier de la rue Grange aux Belles qui vendait du linge d’occasion.

– Cela coûtera moins cher, ajouta-t-il. Cette cruauté du père de Jacques me fut expliquée plus tard; il était furieux que son fils eût embrassé la carrière des arts, et sa colère ne s’était pas apaisée, même devant un cercueil. Mais je suis bien loin de mademoiselle Francine et de son manchon. J’y reviens: mademoiselle Francine avait été la première et unique maîtresse de Jacques, qui n’était pourtant pas mort vieux, car il avait à peine vingt-trois ans à l’époque où son père voulait le laisser mettre tout nu dans la terre. Cet amour m’a été conté par Jacques lui-même, alors qu’il était le numéro 14 et moi le numéro 16 de la salle Sainte-Victoire, un vilain endroit pour mourir. Ah! tenez, lecteur, avant de commencer ce récit, qui serait une belle chose si je pouvais le raconter tel qu’il m’a été fait par mon ami Jacques, laissez-moi fumer une pipe dans la vieille pipe de terre qu’il m’a donnée le jour où le médecin lui en avait défendu l’usage. Pourtant la nuit, quand l’infirmier dormait, mon ami Jacques m’empruntait sa pipe et me demandait un peu de tabac: on s’ennuie tant la nuit dans ces grandes salles, quand on ne peut pas dormir et qu’on souffre!

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