Miss Harriet (1884)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #18
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Miss Harriet (1884)». Краткое содержание книги:
La plupart des contes ont fait l'objet d'une publication antérieure dans des journaux comme Le Gaulois ou Gil Blas, parfois sous le pseudonyme de Maufrigneuse. Le recueil est publié le 22 avril 1884 chez l'éditeur Victor Havard.
Le fricotier, soupçonneux, prononça :
« S’il n’y était pu, maintenant. »
Mais Labouise leva de nouveau la main : « Pour y être, il y est, je te l’ promets, je te l’ jure. Dans le premier buisson à gauche. Pour ce que c’est, je l’ignore. J’ sais que c’est pas un cerf, ça, non, j’en suis sûr. Pour le reste, à toi d’y aller voir. C’est vingt francs sur place, ça te va-t-il ? »
L’homme hésitait encore :
« Tu ne pourrais pas me l’apporter ? »
Maillochon prit la parole :
« Alors pus de jeu. Si c’est un chevreuil, cinquante francs ; si c’est une biche, soixante-dix ; voilà nos prix. »
Le gargotier se décida :
« Ça va pour vingt francs. C’est dit. » Et on se tapa dans la main.
Puis il sortit de son comptoir quatre grosses pièces de cent sous que les deux amis empochèrent.
Labouise se leva, vida son verre et sortit ; au moment d’entrer dans l’ombre, il se retourna pour spécifier :
« C’est pas un cerf, pour sûr. Mais, quoi ?… Pour y être, il y est. Je te rendrai l’argent si tu ne trouves rien. »
Et il s’enfonça dans la nuit.
Maillochon, qui le suivait, lui tapait dans le dos de grands coups de poing pour témoigner son allégresse.
15 juillet 1883
Idylle
À Maurice Leloir.
Le train venait de quitter Gênes, allant vers Marseille et suivant les longues ondulations de la côte rocheuse, glissant comme un serpent de fer entre la mer et la montagne, rampant sur les plages de sable jaune que les petites vagues bordaient d’un filet d’argent, et entrant brusquement dans la gueule noire des tunnels ainsi qu’un été en son trou.
Dans le dernier wagon du train, une grosse femme et un jeune homme demeuraient face à face, sans parler, et se regardant par moments. Elle avait peut-être vingt-cinq ans ; et, assise près de la portière, elle contemplait le paysage. C’était une forte paysanne piémontaise, aux yeux noirs, à la poitrine volumineuse, aux joues charnues. Elle avait poussé plusieurs paquets sous la banquette de bois, gardant sur ses genoux un panier.
Lui, il avait environ vingt ans ; il était maigre, hâlé, avec ce teint noir des hommes qui travaillent la terre au grand soleil. Près de lui, dans un mouchoir, toute sa fortune : une paire de souliers, une chemise, une culotte et une veste. Sous le banc il avait aussi caché quelque chose : une pelle et une pioche attachées ensemble au moyen d’une corde. Il allait chercher du travail en France.
Le soleil, montant au ciel, versait sur la côte une pluie de feu ; c’était vers la fin de mai, et des odeurs délicieuses voltigeaient, pénétraient dans les wagons dont les vitres demeuraient baissées. Les orangers et les citronniers en fleur, exhalant dans le ciel tranquille leurs parfums sucrés, si doux, si forts, si troublants, les mêlaient au souffle des roses poussées partout comme des herbes, le long de la voie, dans les riches jardins, devant les portes des masures et dans la campagne aussi.
Elles sont chez elles, sur cette côte, les roses ! Elles emplissent le pays de leur arôme puissant et léger, elles font de l’air une friandise, quelque chose de plus savoureux que le vin et d’enivrant comme lui.
Le train allait lentement, comme pour s’attarder dans ce jardin, dans cette mollesse. Il s’arrêtait à tout moment, aux petites gares, devant quelques maisons blanches, puis repartait de son allure calme, après avoir longtemps sifflé. Personne ne montait dedans. On eût dit que le monde entier somnolait, ne pouvait se décider à changer de place par cette chaude matinée de printemps.
La grosse femme, de temps en temps, fermait les yeux, puis les rouvrait brusquement, alors que son panier glissait sur ses genoux, prêt à tomber. Elle le rattrapait d’un geste vif, regardait dehors quelques minutes, puis s’assoupissait de nouveau. Des gouttes de sueur perlaient sur son front, et elle respirait avec peine, comme si elle eût souffert d’une oppression pénible.
Le jeune homme avait incliné sa tête et dormait du fort sommeil des rustres.
Tout à coup, au sortir d’une petite gare, la paysanne parut se réveiller, et, ouvrant son panier, elle en tira un morceau de pain, des œufs durs, une fiole de vin et des prunes, de belles prunes rouges ; et elle se mit à manger.
L’homme s’était à son tour brusquement réveillé et il la regardait, il regardait chaque bouchée aller des genoux à la bouche. Il demeurait les bras croisés, les yeux fixes, les joues creuses, les lèvres closes.
Elle mangeait en grosse femme goulue, buvant à tout instant une gorgée de vin pour faire passer les œufs, et elle s’arrêtait pour souffler un peu.
Elle fit tout disparaître, le pain, les œufs, les prunes, le vin. Et dès qu’elle eut achevé son repas, le garçon referma les yeux. Alors, se sentant un peu gênée, elle desserra son corsage, et l’homme soudain regarda de nouveau.
Elle ne s’en inquiéta pas, continuant à déboutonner sa robe, et la forte pression de ses seins écartait l’étoffe, montrant, entre les deux, par la fente qui grandissait, un peu de linge blanc et un peu de peau.
La paysanne, quand elle se trouva plus à son aise, prononça en italien : « Il fait si chaud qu’on ne respire plus. »
Le jeune homme répondit dans la même langue, et avec la même prononciation : « C’est un beau temps pour voyager. »
Elle demanda :
— Vous êtes du Piémont ?
— Je suis d’Asti.
— Moi de Casale.
Ils étaient voisins. Ils se mirent à causer.
Ils dirent les longues choses banales que répètent sans cesse les gens du peuple et qui suffisent à leur esprit lent et sans horizon. Ils parlèrent du pays. Ils avaient des connaissances communes. Ils citèrent des noms, devenant amis à mesure qu’ils découvraient une nouvelle personne qu’ils avaient vue tous les deux. Les mots rapides, pressés, sortaient de leurs bouches avec leurs terminaisons sonores et leur chanson italienne. Puis ils s’informèrent d’eux-mêmes.
Elle était mariée ; elle avait déjà trois enfants laissés en garde à sa sœur, car elle avait trouvé une place de nourrice, une bonne place chez une dame française, à Marseille.
Lui, il cherchait du travail. On lui avait dit qu’il en trouverait aussi par là, car on bâtissait beaucoup.
Puis ils se turent.
La chaleur devenait terrible, tombant en pluie sur le toit des wagons. Un nuage de poussière voltigeait derrière le train, pénétrait dedans ; et les parfums des orangers et des roses prenaient une saveur plus intense, semblaient s’épaissir, s’alourdir.
Les deux voyageurs s’endormirent de nouveau.
Ils rouvrirent les yeux presque en même temps. Le soleil s’abaissait vers la mer, illuminant sa nappe bleue d’une averse de clarté. L’air, plus frais, paraissait plus léger.
La nourrice haletait, le corsage ouvert, les joues molles, les yeux ternes ; et elle dit, d’une voix accablée :
« Je n’ai pas donné le sein depuis hier ; me voilà étourdie comme si j’allais m’évanouir. »
Il ne répondit pas, ne sachant que dire. Elle reprit : « Quand on a du lait comme moi, il faut donner le sein trois fois par jour, sans ça on se trouve gênée. C’est comme un poids que j’aurais sur le cœur ; un poids qui m’empêche de respirer et qui me casse les membres. C’est malheureux d’avoir du lait tant que ça. »