Miss Harriet (1884)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #18
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Miss Harriet (1884)». Краткое содержание книги:
La plupart des contes ont fait l'objet d'une publication antérieure dans des journaux comme Le Gaulois ou Gil Blas, parfois sous le pseudonyme de Maufrigneuse. Le recueil est publié le 22 avril 1884 chez l'éditeur Victor Havard.
Maillochon l’ajusta lentement et dit :
« Un coup de sel aux oreilles, attention, Chicot. »
Et il tira.
Le plomb menu cribla les longues oreilles de l’âne, qui se mit à les secouer vivement, les agitant tantôt l’une après l’autre, tantôt ensemble, pour se débarrasser de ce picotement.
Les deux hommes riaient à se tordre, courbés, tapant du pied. Mais la femme indignée s’élança, ne voulant pas qu’on martyrisât son bourri, offrant de rendre les cent sous, furieuse et geignante.
Labouise la menaça d’une tripotée et fit mine de relever ses manches. Il avait payé, n’est-ce pas ? Alors zut. Il allait lui en tirer un dans les jupes. pour lui montrer qu’on ne sentait rien.
Et elle s’en alla en les menaçant des gendarmes. Longtemps ils l’entendirent qui criait des injures plus violentes à mesure qu’elle s’éloignait.
Maillochon tendit le fusil à son camarade.
« À toi, Chicot. »
Labouise ajusta et fit feu. L’âne reçut la charge dans les cuisses, mais le plomb était si petit et tiré de si loin qu’il se crut sans doute piqué des taons. Car il se mit à s’émoucher de sa queue avec force, se battant les jambes et le dos.
Labouise s’assit pour rire à son aise, tandis que Maillochon rechargeait l’arme, si joyeux qu’il semblait éternuer dans le canon.
Il s’approcha de quelques pas et, visant le même endroit que son camarade, il tira de nouveau. La bête, cette fois, fit un soubresaut, essaya de ruer, tourna la tète. Un peu de sang coulait enfin. Elle avait été touchée profondément, et une souffrance aiguë se déclara, car elle se mit à fuir sur la berge, d’un galop lent, boiteux et saccadé.
Les deux hommes s’élancèrent à sa poursuite, Maillochon à grandes enjambées, Labouise à pas pressés, courant d’un trot essoufflé de petit homme.
Mais l’âne, à bout de force, s’était arrêté, et il regardait, d’un œil éperdu, venir ses meurtriers.
Puis, tout à coup, il tendit la tête et se mit à braire.
Labouise, haletant, avait pris le fusil. Cette fois, il s’approcha tout près, n’ayant pas envie de recommencer la course.
Quand le baudet eut fini de pousser sa plainte lamentable, comme un appel de secours, un dernier cri d’impuissance, l’homme, qui avait son idée, cria : « Mailloche, ohé ! ma sœur, amène-toi, je vais lui faire prendre médecine. » Et, tandis que l’autre ouvrait de force la bouche serrée de l’animal, Chicot lui introduisait au fond du gosier le canon de son fusil, comme s’il eût voulu lui faire boire un médicament ; puis il dit :
« Ohé ! ma sœur, attention, je verse la purge. »
Et il appuya sur la gâchette. L’âne recula de trois pas, tomba sur le derrière, tenta de se relever et s’abattit à la fin sur le flanc en fermant les yeux. Tout son vieux corps pelé palpitait ; ses jambes s’agitaient comme s’il eût voulu courir. Un flot de sang lui coulait entre les dents. Bientôt il ne remua plus. Il était mort.
Les deux hommes ne riaient pas, ça avait été fini trop vite, ils étaient volés.
Maillochon demanda :
« Eh bien, qué que j’en faisons à c’t’heure ? »
Labouise répondit :
« Aie pas peur, ma sœur, embarquons-le, j’allons rigoler à la nuit tombée. »
Et ils allèrent chercher la barque. Le cadavre de l’animal fut couché dans le fond, couvert d’herbes fraîches, et les deux rôdeurs, s’étendant dessus, se rendormirent.
Vers midi, Labouise tira des coffres secrets de leur bateau vermoulu et boueux un litre de vin, un pain, du beurre et des oignons crus, et ils se mirent à manger.
Quand leur repas fut terminé, ils se couchèrent de nouveau sur l’âne mort et recommencèrent à dormir. À la nuit tombante, Labouise se réveilla et, secouant son camarade, qui ronflait comme un orgue, il commanda :
« Allons, ma sœur, en route. »
Et Maillochon se mit à ramer. Ils remontaient la Seine tout doucement, ayant du temps devant eux. Ils longeaient les berges couvertes de lis d’eau fleuris, parfumées par les aubépines penchant sur le courant leurs touffes blanches ; et la lourde barque, couleur de vase, glissait sur les grandes feuilles plates des nénuphars, dont elle courbait les fleurs pâles, rondes et fendues comme des grelots, qui se redressaient ensuite.
Lorsqu’ils furent au mu de l’Éperon, qui sépare la forêt de Saint-Germain du parc de Maisons-Laffitte, Labouise arrêta son camarade et lui exposa son projet, qui agita Maillochon d’un rire silencieux et prolongé.
Ils jetèrent à l’eau les herbes étendues sur le cadavre, prirent la bête par les pieds, la débarquèrent et s’en furent la cacher dans un fourré.
Puis ils remontèrent dans leur barque et gagnèrent Maisons-Laffitte.
La nuit était tout à fait noire quand ils entrèrent chez le père Jules, traiteur et marchand de vins. Dès qu’il les aperçut, le commerçant s’approcha, leur serra les mains et prit place à leur table, puis on causa de choses et d’autres.
Vers onze heures, le dernier consommateur étant parti, le père Jules, clignant de l’œil, dit à Labouise :
« Hein, y en a-t-il ? »
Labouise fit un mouvement de tête et prononça :
« Y en a et y en a pas, c’est possible. »
Le restaurateur insistait :
« Des gris, rien que des gris, peut-être ? »
Alors, Chicot, plongeant la main dans sa chemise de laine, tira les oreilles d’un lapin et déclara :
« Ça vaut trois francs la paire. »
Alors, une longue discussion commença sur le prix. 0n convint de deux francs soixante-cinq. Et les deux lapins furent livrés.
Comme les maraudeurs se levaient, le père Jules qui les guettait, prononça :
« Vous avez autre chose, mais vous ne voulez pas le dire. »
Labouise riposta :
« C’est possible, mais pas pour toi, t’es trop chien. »
L’homme, allumé, le pressait.
« Hein, du gros, allons, dis quoi, on pourra s’entendre. »
Labouise, qui semblait perplexe, fit mine de consulter Maillochon de l’œil, puis il répondit d’une voix lente :
« V’là l’affaire. J’étions embusqué à l’Éperon quand quéque chose nous passe dans le premier buisson à gauche, au bout du mur.
« Mailloche y lâche un coup, ça tombe. Et je filons, vu les gardes. Je peux pas te dire ce que c’est, vu que je l’ignore. Pour gros, c’est gros.
« Mais quoi ? si je te le disais, je te tromperais, et tu sais, ma sœur, entre nous, cœur sur la main. »
L’homme, palpitant, demanda :
« C’est-i pas un chevreuil ? »
Labouise reprit :
« Ça s’peut bien, ça ou autre chose ? Un chevreuil ?… Oui… C’est p’t-être pus gros ?
« Comme qui dirait une biche. Oh ! j’ te dis pas qu’ c’est une biche, vu que j’ l’ignore, mais ça s’ peut ! »
Le gargotier insistait :
« P’t-être un cerf ? »
Labouise étendit la main :
« Ça non ! Pour un cerf, c’est pas un cerf, j’ te trompe pas, c’est pas un cerf. J’ l’aurais vu, attendu les bois. Non, pour un cerf, c’est pas un cerf.
— Pourquoi que vous l’avez pas pris ? demanda l’homme.
— Pourquoi, ma sœur, parce que je vendons sur place, désormais. J’ai preneur. Tu comprends, on va flâner par là, on trouve la chose, on s’en empare. Pas de risques pour Bibi. Voilà. »