L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
— Voilà un pays rêvé pour nos amis les philosophes qui, disent-ils, respirent dans nos salles « le mauvais air du despotisme ».
— Je connais l’auteur de ce mot que le roi a peu prisé, fit La Borde. Discret Nicolas, vous ne l’avez même pas nommé. Mais je vous demande de me pardonner : je vais de ce pas faire ma cour à Madame Adélaïde. Prestement, car mon sujet d’étude paraît au prologue…
Et il traversa légèrement le parterre, dispensant sans compter ses saluts aux belles de sa connaissance. Nicolas éprouvait toujours le même plaisir à retrouver le comte de La Borde. Il se souvenait de leur première rencontre et de ce dîner où celui-ci l’avait tiré avec indulgence d’un mauvais pas. M. de Noblecourt, le vieux procureur chez qui il logeait et qui le considérait comme le fils de la maison, avait maintes fois souligné le privilège d’un attachement si sincère et, ajoutait-il, si utile à Nicolas. Le jeune homme repassa à nouveau dans son esprit les événements qui s’étaient succédé depuis le début de l’année. Le premier valet de chambre restait lié à l’événement incroyable de sa rencontre avec le roi. Il connaissait le secret de sa naissance noble ; il savait qu’il n’était pas seulement Nicolas Le Floch, mais aussi le fils naturel du marquis de Ranreuil. Cependant, il demeurait assuré que cette origine n’entrait pour rien dans la sympathie spontanée qui les avait réunis.
Une rumeur le ramena à la réalité. La salle tout entière s’était levée et applaudissait. Madame Adélaïde venait d’apparaître dans la loge royale. Blonde et faite au tour, elle avait grand air. Chacun convenait qu’elle l’emportait de beaucoup sur Mesdames, ses sœurs. Le profil et les yeux faisaient souvenir de ceux du roi. Souriante, elle s’inclina en une grande révérence de cour qui redoubla les vivats. La princesse était fort populaire ; son affabilité et son accès facile étaient connus de tous. Elle paraissait goûter ce que lui offrait sa solitude d’une soirée et prolongeait ses saluts de gracieuses inclinaisons de la tête. Nicolas aperçut M. de Sartine qui entrait dans sa loge après avoir accompagné la fille du roi dans la sienne.
Le rideau s’était levé sur le prologue. La Borde s’était empressé de rejoindre Nicolas. Un chœur triomphal éclatait, accompagnant l’apparition de la déesse de la Monarchie debout aux marches d’un temple antique. De jeunes enfants tenaient sa traîne fleurdelisée. Une Victoire cuirassée et casquée surgissait, campée sur un char conduit par les génies de la guerre ; elle en descendait pour couronner la déesse de lauriers. Le chœur s’exaltait et reprenait son refrain :
Des déités agitaient des palmes. M. de La Borde serra le bras de Nicolas.
— Voyez le sujet blond, à droite… la deuxième en lévite. C’est elle.
Nicolas soupira. Il était bien placé pour connaître le sort fatal de ces filles d’Opéra. Elles commençaient leur carrière dans les chœurs ou dans la danse pour être abandonnées, à peine sorties de l’enfance, à la licence des mœurs et à la puissance de l’argent. Sauf à franchir les étapes difficiles des degrés du libertinage, ce qui demandait habileté et prudence, et à parvenir au statut privilégié de fille entretenue, leur avenir les conduirait fatalement, une fois les prestiges de la prime jeunesse effacés, à la misère et à la plus basse crapule. Au moins cette petite au minois charmant pourrait-elle tirer son épingle du jeu avec un bon garçon comme La Borde. Peut-être.
Le prologue continuait à développer ses magnificences vocales. Le genre en était passé de mode depuis des années ; Rameau lui-même y avait mis fin et avait remplacé cette figure obligée par une ouverture en relation avec le spectacle. Nicolas s’étonna de ce « vestibule éclatant » qui encensait la monarchie et magnifiait ses succès militaires, alors que les événements, faits de succès sans lendemain et de revers indécis, ne prêtaient guère à l’emphase ni à la réjouissance. Mais, emporté par les habitudes, chacun feignait. Ce n’était pas mauvaise politique aux yeux de ceux qui, dans l’ombre, guettaient les défaillances de l’esprit public. Le rideau retomba, et M. de La Borde soupira, sa déesse avait disparu.
— Elle est à nouveau là au troisième acte, dit-il les yeux brillants, dans la danse des pagodes chinoises[4].
Le spectacle avait repris et l’intrigue des Paladins suivait son cours tortueux et convenu. Nicolas, toujours attentif à la musique, nota l’imbrication des formes vocales déjà utilisées dans Zoroastre[5], la place accordée aux récitatifs accompagnés et la référence marquée à l’opéra italien dans la multiplication des ariettes. Tout emporté qu’il était par l’orchestration, il ne prêtait guère attention à l’intrigue : l’amour pervers du vieil Anselme pour sa pupille Argie, elle-même éprise du paladin Atis. Au premier acte, les airs de danse, dont la gaieté était relevée par des parties virtuoses de cors, le remplirent de bonheur. À la fin du deuxième acte, au moment de l’air d’effroi « Je meurs de peur », Nicolas qui avait toujours un œil sur la salle s’aperçut que quelque chose se passait dans la loge royale. Un homme venait d’y entrer et parlait à l’oreille d’un vieillard à l’allure militaire assis à droite derrière la princesse, et qui devait être le comte de Ruissec. Le vieux gentilhomme s’inclina à son tour vers une dame âgée à cheveux blancs et mantille de dentelle noire. Elle s’agita et le jeune homme vit sa tête osciller en signe de dénégation. Toute cette scène, de loin, paraissait muette, mais la fille du roi s’inquiéta et se retourna pour connaître la raison de ce désordre.
À ce moment, le rideau tomba sur la fin de l’acte. Nicolas vit alors le même homme entrer dans la loge de M. de Sartine et s’adresser à lui. Le magistrat se leva, se pencha vers la salle pour scruter le parterre et, ayant finalement repéré Nicolas, lui adressa un signe péremptoire d’avoir à le rejoindre. Dans la loge royale, l’agitation gagnait et Madame Adélaïde tamponnait les tempes de Mme de Ruissec avec un mouchoir.
Revenant plus tard sur ces instants, Nicolas se rappellerait que tout s’était alors mis en roule comme une mécanique monstrueuse qui ne devait s’arrêter qu’une fois le destin satisfait et repu de ruines et de morts. Il salua M. de La Borde, puis courut rejoindre le lieutenant général de police aussi vite que le lui permettait l’assistance debout conversant en groupes compacts.
M. de Sartine n’était pas dans sa loge. Il avait dû gagner celle de la princesse. Après avoir parlementé avec des officiers de sa Maison, Nicolas réussit à y pénétrer. Madame Adélaïde parlait à voix basse au lieutenant général. Son beau visage plein était empourpré d’émotion. M. de Ruissec, agenouillé aux pieds de sa femme, à demi pâmée sur son siège, l’éventait. Un homme en noir, dans lequel Nicolas reconnut un exempt du Châtelet, se tenait figé, collé à la cloison, Pair terrifié de ce qu’il voyait et entendait. Nicolas s’approcha et salua profondément. La princesse étonnée lui répondit par un léger mouvement de tête. Il fut ému de retrouver sur ce jeune visage l’expression du regard du roi. M. de Sartine reprit son propos :
4
Séquence comique de l’opéra Les Paladins vivement critiquée à l’époque.
5
Tragédie lyrique en cinq actes de Jean-Philippe Rameau créée le 5 décembre 1749 dans laquelle l’auteur, entre autres innovations, remplace le prologue par une ouverture.