L'homme au ventre de plomb
- Автор: Паро Жан-Франсуа
- Год: 2000
- Язык: французский
- Год: 10-18 Editions Jean-Claude, Lattes
- ISBN: 2-264-03176-X
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «L'homme au ventre de plomb». Краткое содержание книги:
« Les aventures de ce nouveau limier se distinguent par leurs qualités littéraires et la singularité du personnage et de son siècle. »
Télé Journal
Nicolas parvint à se dégager en se glissant derrière les gardes-françaises en faction dans l’escalier. Il n’était pas à l’Opéra pour son plaisir, mais en service commandé. M. de Sartine lui avait enjoint de surveiller la salle. La représentation du jour n’était pas une soirée banale. Madame Adélaïde, la fille du roi, et sa suite devaient y assister.
Depuis l’attentat de Damiens, une angoisse diffuse planait sur la famille royale. Le lieutenant général, outre les mouches qui peuplaient le parterre et les coulisses, voulait disposer sur place d’un instrument zélé possédant toute sa confiance. C’était le rôle de Nicolas de tout entendre et de tout observer en restant à portée du regard de son chef présent dans sa loge. De surcroît, ses fonctions de commissaire au Châtelet autorisaient le jeune homme à requérir la force publique et à prendre immédiatement toutes dispositions utiles.
Pour accomplir sa tâche, Nicolas avait choisi de se tenir debout près de la scène et de l’orchestre. Il était assuré ainsi d’avoir une vue d’ensemble de la salle, sans perdre de l’œil la scène d’où pouvait également venir le danger. Accessoirement, cette place lui permettait de juger dans les meilleures conditions de la qualité de l’orchestre, du jeu des interprètes et de la tessiture des voix, et il échappait à la vermine qui foisonnait dans le bois et le velours des sièges.
Combien de fois avait-il dû, de retour au logis, secouer ses habits au-dessus d’une bassine pour se débarrasser de l’engeance sautante et piquante…
À peine le jeune commissaire s’était-il installé que la mèche tire-feu monta lentement, comme une araignée ravalant sa soie. Parvenue à son but, elle circula sur les mèches des chandelles du grand lustre pour les allumer l’une après l’autre. Nicolas aimait ce moment magique où la salle encore obscure et bruissante du murmure des conversations sortait de l’ombre. En même temps, un homme de peine portait le feu aux lumières de la rampe. Du parquet jusqu’aux cintres, l’or et la pourpre renaissaient alors à la splendeur, comme le bleu des armes de France frappées des lys qui dominaient la scène. Ainsi révélé, le mouvement des volutes de poussière tamisait la lueur qui glissait doucement sur les habits, les robes et les parures, prologue silencieux aux féeries du spectacle.
Nicolas se gourmand a ; il n’arriverait donc jamais à se séparer de cette propension à se perdre dans des rêveries ! Il se secoua, il lui fallait « faire la salle » qui s’emplissait dans un crescendo de bruits et de paroles.
Un des premiers soucis du service de Nicolas à l’Opéra consistait à savoir qui était là et qui ne l’était pas, tout en repérant, le cas échéant, les inconnus ou les étrangers. Ce soir-là, il remarqua que, contrairement aux habitudes d’un public blasé, les loges étaient presque toutes occupées. Même le prince de Conti, qui affectait si souvent d’arriver en cours du spectacle, avec la majestueuse indifférence d’un prince du sang, était déjà assis et devisait avec ses invités. Pour le moment, la loge royale était encore vide, mais des laquais s’y affairaient.
Nicolas n’assurait ce service que lorsque des membres de la famille royale assistaient à la représentation. Les autres soirs, ce rôle était dévolu à ses collègues. Ce qui était prioritaire pour la police, c’était la recherche et la surveillance d’agents soupçonnés de commerce ou d’espionnage au profit des cours en guerre contre la France. L’Angleterre, en particulier, inondait Paris d’émissaires stipendiés.
Un coup léger le frappa à l’épaule. Nicolas se retourna et découvrit avec plaisir le visage ouvert du comte de La Borde, premier valet de chambre du roi, magnifique dans un habit gris perle surbrodé de fils d’argent.
— Voilà une journée doublement faste, puisque je retrouve mon ami Nicolas !
— Puis-je vous demander l’autre bonheur que votre propos laisse supposer ?
— Ha, ha ! le fourbe… Et le bonheur d’un opéra de Rameau, vous comptez cela pour rien ?
— Sans doute, mais je vous vois bien éloigné de votre loge, dit Nicolas en souriant.
— J’aime l’odeur de la scène et sa proximité.
— Sa proximité ? Ou sa promiscuité ?…
— Soit, j’avoue. Je viens admirer de près un objet tendre et gracieux à mes yeux. Mais, Nicolas, je dois vous dire que l’on vous trouve vous-même bien discret.
— Ce on est bien discret lui-même.
— Faites le naïf et vous m’en remontrerez ! Sa Majesté s’est à plusieurs reprises enquise de vous, et notamment lors de la dernière chasse à Compiègne. Vous n’avez pas oublié, j’espère, son invitation à courre dans ses équipages. Lui, n’oublie jamais rien. Montrez-vous, que diable ! Il se rappelle votre figure et a évoqué plusieurs fois le récit de votre enquête. Vous avez auprès de lui un bien puissant avocat ; la bonne dame vous tient pour son ange gardien. Croyez-m’en, usez de ce crédit si rare et ne vous retranchez pas de la présence de vos amis. À ce point, la discrétion est un crime contre soi-même, que ces mêmes amis ne vous toléreront pas.
Il tira une petite montre d’or de la poche de son habit et, l’ayant consultée, reprit :
— Madame Adélaïde ne devrait plus tarder.
— Je pensais notre princesse inséparable de sa sœur Victoire[2], dit Nicolas. Or, si j’en crois mes informations, elle assistera seule au spectacle ce soir.
— Remarque pertinente. Mais il y a eu quelque bisbille entre le roi et la seconde de ses filles. Il lui a refusé une parure et, piquée, Madame Victoire lui a décoché à brûle-pourpoint un méchant propos sur l’accueil qu’aurait reçu une semblable demande venant de Mme de Pompadour. Voilà, mon cher, le secret des cours, mais vous êtes un tombeau… Cela dit, Madame Adélaïde ne sera pas seule ; elle sera accompagnée du comte et de la comtesse de Ruissec, qui la chaperonneront. Vieille noblesse militaire, sévère, dévote et radoteuse à souhait. Ils tiennent à la fois de l’entourage de la reine et de celui du dauphin, c’est tout dire. Encore que le comte…
— Quelle distribution de bois vert en peu de mots !
— L’Opéra m’inspire, Nicolas. Je présume que notre ami Sartine sera là ?
— Vous présumez bien.
— Madame sera bien gardée. Mais rien n’arrive jamais sous l’œil de nos lieutenants de police. Nos spectacles sont d’un calme ! Seules les cabales et les claques les animent un peu, et Les Paladins de notre ami Rameau ne devraient pas déclencher de tempête. Le coin de la reine et le coin du roi[3] seront paisibles. Le Mercure relate que le goût italien et le goût français y sont très habilement mêlés, encore que l’audacieux assemblage du comique et du tragique pourrait mettre à mal la bienséance.
— Cela n’ira pas loin, ce sont là des passions innocentes.
— Mon cher, vous n’êtes jamais allé à Londres ?
— Jamais et, par les temps que nous vivons, je crains de ne pas en avoir l’occasion de sitôt.
— Je n’en jurerais pas. Mais pour revenir à mon propos, le voyageur français s’étonne quand il entre dans un théâtre londonien : il n’y trouve aucune surveillance militaire. Aussi les tumultes et les bagarres y sont le prix de la liberté.
2
Victoire de France (1733-1799), deuxième fille de Louis XV et de Marie Leszczyńska.
3
On appelait ainsi les deux côtés opposés de la salle où se regroupaient, lors de la « querelle des coins », les partisans du style français et du style italien.