CHAPITRE II
Un secret comme celui que je venais de découvrir, ça n’est pas une compagnie pour un homme seul. Au bout de quelques jours je me suis mis à cafarder sérieusement et j’ai eu envie de tout bazarder et d’aller planter mes choux ailleurs. Lorsqu’on est un solide garçon de trente-six ans, on a beau avoir une hypertrophie du foie et des revenus appréciables, il est difficile de mener longtemps une vie comme celle-là. C’est pourquoi, un matin, en me rasant, je me suis examiné attentivement dans la glace du lavabo. Je commençais à prendre une physionomie de célibataire. Les stigmates de l’homme seul marquaient mon visage. Cela se tenait dans le regard et aux commissures des lèvres. Mes yeux avaient une petite lueur égoïste et dure qui ne disait rien de bon et ma bouche prenait un pli amer.
Je me suis parlé, comme on parle a un ami.
— Paul, tu ne vas pas charrier ta peau comme ça pendant des années, comme un cours d’eau charrie une bête crevée ! Il faut te marier, mon vieux…
J’avais toujours trouvé cette idée ridicule et un peu indécente. J’aimais l’usage des femmes, mais par leur société. La pensée d’en avoir une pour moi tout seul m’effrayait depuis que j’avais compris ce qu’était un couple. Cette misogynie n’expliquait-elle pas mon indulgence pour Blanchin, l’assassin aux joues flasques ?
J’ai achevé ma toilette, passé un costume sport et je me suis mis au piano. J’ai toujours été un piètre exécutant, mais il m’est arrivé dans ma jeunesse, de composer des petites choses romantiques… J’ai martyrisé le clavier une heure durant. Puis, lorsque j’eus rabattu le couvercle de l’instrument, je me suis levé en faisant claquer mes doigts.
J’allais me marier. C’était décidé. Il fallait une femme à cette maison, plus qu’à moi-même car elle manquait de jupe.
Je me suis accroupi dans le hall pour prendre conseil de la demeure.
— Qu’est-ce qu’on fait ? ai-je soupiré.
J’ai cru sentir une approbation autour de moi. Les meubles attendaient des ouvrages de dame, des lingeries féminines… La cuisine réclamait une cuisinière… Et le grand silence flasque qui croupissait de la cave au grenier espérait une voix légère, des chansons.
Je me suis mis à réfléchir à la question. Il fallait y aller doucement. J’avais des habitudes de vieux garçon, qu’une jeunesse aurait piétinées sans vergogne. D’autre part, une jeune femme m’aurait donné des enfants… Et puis, il y avait pire : j’aurais pu en tomber amoureux. Ce qu’il me fallait, c’était plus une compagne qu’une épouse, une femme entre deux âges, calme, raisonnable, avec qui je ferais chambre à part…
Je la voyais très bien, cette digne personne. J’attendais d’elle beaucoup de gentillesse, un peu d’intelligence, énormément de tolérance et quelques caresses, de préférence expertes.
Cette détermination m’a empli d’allégresse. J’ai toujours aimé réaliser un projet.
En me mettant à table, chez Valentine, je fredonnais.
— Dites donc, a-t-elle remarqué, vous avez l’air bigrement heureux de vivre aujourd’hui.
— Heureux, non, mais satisfait… Ma chère amie, je vous annonce que je vais me marier.
Elle s’est assise en face de moi, contente d’avoir une nouvelle à se mettre sur la langue, et un peu triste cependant à la pensée de perdre ce providentiel pensionnaire.
— Vous marier ?
— Oui. J’ai décidé ça ce matin…
— Ah ! Eh bien, je vous fais mes compliments, que voulez-vous !
Elle a hoché la tête, attendrie.
— Comment s’appelle-t-elle ?
— Je n’en sais rien.
Elle a cru que je me fichais d’elle.
— Comment ça, vous n’en savez rien ?
— Il faut que je trouve l’élue… si j’ose dire.
— Ah bon, parce que vous n’avez personne à épouser ?
— Non. À part vous, je n’ai aucune femme dans mes relations. Et je vais même plus loin : je n’ai aucune relation.
Ça l’a fait rire. Elle trouvait que mes projets matrimoniaux tournaient à la blague.
— C’est pas dans la forêt que vous risquez de la découvrir, votre légitime…
— Je m’en doute, aussi n’est-ce point là que je vais la chercher.
— Alors, qu’est-ce que vous allez faire ?
— Mettre une annonce…
— Hein ?
— Il existe des journaux spécialisés… J’aurai mille réponses, je vous le garantis.
— Vous en aurez même deux mille, mon pauvre petit, mais ce seront rien que des bossues ou des filles-mères qui vous répondront. Les femmes normales n’ont pas besoin des petites annonces pour trouver chaussure à leur pied. Les petites annonces ! Je vous demande un peu… Je n’achèterais même pas une vache par les petites annonces, moi, m’sieur Paul !
— Je vous fait remarquer, chère Valentine, que je ne cherche pas non plus une vache. J’ai déjà déniché la maison que je désirais par ce système, il n’y a pas de raison pour que je ne trouve pas aussi la femme idéale…