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Les consultations du docteur Noir

Электронная книга - «Les consultations du docteur Noir». Краткое содержание книги:

C'est un entretien entre le poète Stello et le docteur Noir, qui lui enseigne que le poète est condamné par la société.
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– Au nom du ciel! ne continuez pas", dit la jeune femme arrêtant son bras. Il tira, malgré elle, un papier de sa poche, et le montra en frappant dessus.

"Qu'ils sont des bourreaux barbouilleurs de lois! que, puisqu'il est écrit que jamais une épée n'étincellera dans mes mains, il me reste ma plume, mon cher trésor! que, si je vis un jour encore, ce sera pour cracher sur leurs noms, pour chanter leur supplice qui viendra bientôt, pour hâter le triple fouet déjà levé sur ces triumvirs, et que je vous ai dit cela au milieu de mille autres moutons comme moi, qui, pendus aux crocs sanglants du charnier populaire, seront servis au peuple-roi."

Aux éclats de sa voix, les prisonniers s'étaient assemblés autour de lui, comme autour du bélier les moutons du troupeau malheureux auquel il les comparait. Un incroyable changement s'était fait en lui. Il me parut avoir grandi tout à coup, l'indignation avait doublé ses yeux et ses regards; il était beau.

Je me tournai du côté de M. de Lagarde, officier aux gardes-françaises.»Le sang est trop ardent aux veines de cette famille, dis-je; je ne puis réussir à l'empêcher de couler."

En même temps je me levai en haussant les épaules et me retirai à quelques pas.

Le mot de réussir l'avait sans doute frappé, car il se tut sur-le-champ et s'appuya contre un pilier en se mordant les lèvres. Madame de Saint-Aignan n'avait cessé de le regarder comme on regarderait une éruption de l'Etna, sans rien dire et sans tenter de s'y opposer.

Un de ses amis, M. de Roquelaure, qui avait été colonel du régiment de Beauce, vint lui taper sur l'épaule.

"Eh bien! lui dit-il, tu te fâches encore contre cette canaille régnante. Il vaut mieux siffler ces mauvais acteurs, jusqu'à ce que le rideau tombe sur nous d'abord et sur eux ensuite."

Là-dessus il fit une pirouette et se mit à table en fredonnant: La vie est un voyage.

Une crécelle bruyante annonça le moment du déjeuner. Une sorte de poissarde qu'on nommait, je crois, la femme Semé, vint s'établir au milieu de la table pour en faire les honneurs: c'était la femelle de l'animal appelé geôlier, accroupi à la porte d'entrée.

Les prisonniers de cette partie du bâtiment se mirent à table: ils étaient cinquante environ. Saint-Lazare en contenait sept cents. Dès qu'ils furent assis, leur ton changea. Ils s'entre-regardèrent et devinrent tristes. Leurs figures, éclairées par les quatre gros réverbères rouges et enfumés, avaient des reflets lugubres comme ceux des mineurs dans leurs souterrains ou des damnés dans leurs cavernes. La rougeur était noire, la pâleur était enflammée, la fraîcheur était bleuâtre, les yeux flamboyaient. Les conversations devinrent particulières et à demi-voix.

Debout derrière ces convives s'étaient rangés des guichetiers, des porte-clefs, des agents de police et des Sans-Culottes amateurs, qui venaient jouir du spectacle. Quelques dames de la Halle, portant et traînant leurs enfants, avaient eu le privilège d'assister à cette fête d'un goût tout démocratique. J'eus la révélation de leur entrée par une odeur de poisson qui se répandit et empêcha quelques femmes de manger devant ces princesses du ruisseau et de l'égout.

Ces gracieux spectateurs avaient à la fois l'air farouche et hébété: ils semblaient s'être attendus à autre chose qu'à ces conversations paisibles, à ces apartés décents, que les gens bien élevés ont à table, partout et en tout temps. Comme on ne leur montrait pas le poing, ils ne savaient que dire. Ils gardèrent un silence idiot, et quelques-uns se cachèrent en reconnaissant à cette table ceux dont ils avaient servi et volé les cuisiniers.

Mademoiselle de Coigny s'était fait un rempart de cinq ou six jeunes gens qui s'étaient placés en cercle autour d'elle pour la garantir du souffle de ces harengères, et, prenant un bouillon debout, comme elle aurait pu faire au bal, elle se moquait de la galerie avec son air accoutumé d'insouciance et de hauteur.

Madame de Saint-Aignan ne déjeunait pas, elle grondait André Chénier, et je vis qu'elle me montrait à plusieurs reprises, comme pour lui dire qu'il avait fait une sortie fort déplacée avec un de ses amis. Il fronçait le sourcil et baissait la tête avec un air de douceur et de condescendance. Elle me fit signe d'approcher; je revins.

"Voici M. de Chénier, me dit-elle, qui prétend que la douceur et le silence de tous ces jacobins sont de mauvais symptômes. Empêchez-le donc de tomber dans ses accès de colère."

Ses yeux étaient suppliants; je voyais qu'elle voulait nous rapprocher. André Chénier l'y aida avec grâce et me dit le premier avec assez d'enjouement:

"Vous avez vu l'Angleterre, monsieur; si vous y retournez jamais et que vous rencontriez Edmund Burke, vous pouvez bien l'assurer que je me repens de l'avoir critiqué: car il avait bien raison de nous prédire le règne des portefaix. Cette commission vous est, j'espère, moins désagréable que l'autre. – Que voulez-vous? la prison n'adoucit pas le caractère."

Il me tendait la main, et à la manière dont je la serrai, il me sentit son ami.

En ce moment même un bruit pesant, rauque et sourd, fit trembler les plats et les verres, trembler les vitres et trembler les femmes. Tout se tut. C'était le roulement des chariots. Leur son était connu, comme celui du tonnerre l'est de toute oreille qui l'a une fois entendu; leur son n'était pas celui des roues ordinaires, il avait quelque chose du grincement des chaînes rouillées et du bruit de la dernière pelletée de terre sur nos bières. Leur son me fit mal à la plante des pieds.

"Hé! mangez donc, les citoyennes!» dit la grossière voix de la femme Semé.

Ni mouvement ni réponse. – Nos bras étaient restés dans la position où les avait saisis ce roulement fatal. Nous ressemblions à ces familles étouffées de Pompéia et d'Herculanum que l'on trouva dans l'attitude où la mort les avait surprises.

La Semé avait beau redoubler d'assiettes, de fourchettes et de couteaux, rien ne remuait, tant était grand l'étonnement de cette cruauté. Leur avoir donné un jour de réunion à table, leur avoir permis des embrassements et des épanchements de quelques heures, leur avoir laissé oublier la tristesse, les misères d'une prison solitaire, leur avoir laissé goûter la confidence, savourer l'amitié, l'esprit et même un peu d'amour, et tout cela pour faire voir et entendre à tous la mort de chacun! – Oh! c'était trop! c'était vraiment là un jeu d'hyènes affamées ou de jacobins hydrophobes.

Les grandes portes du réfectoire s'ouvrirent avec bruit et vomirent trois commissaires en habits sales et longs, en bottes à revers, en écharpes rouges, suivis d'une nouvelle troupe de bandits à bonnets rouges, armés de longues piques. Ils se ruèrent en avant avec des cris de joie, en battant des mains, comme pour l'ouverture d'un grand spectacle. Ce qu'ils virent les arrêta tout court, et les égorgés déconcertèrent encore les égorgeurs par leur contenance; car leur surprise ne dura qu'un instant, et l'excès du mépris leur vint donner à tous une force nouvelle. Ils se sentirent tellement au-dessus de leurs ennemis qu'ils en eurent presque de la joie, et tous leurs regards se portaient avec fermeté et curiosité même sur celui des commissaires qui s'approcha, un papier à la main, pour faire une lecture. C'était un appel nominal. Dès qu'un nom était prononcé, deux hommes s'avançaient et enlevaient de sa place le prisonnier désigné. Il était remis aux gendarmes à cheval au-dehors, et on le chargeait sur un des chariots. L'accusation était d'avoir conspiré dans la prison contre le peuple et d'avoir projeté l'assassinat des représentants et du Comité de salut public. La première personne accusée fut une femme de quatre-vingts ans, l'abbesse de Montmartre, madame de Montmorency: elle se leva avec peine et, quand elle fut debout, salua avec un sourire paisible tous les convives. Les plus proches lui baisèrent la main. Personne ne pleura, car à cette époque la vue du sang rendait les yeux secs. – Elle sortit en disant:»Mon Dieu, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu'ils font." Un morne silence régnait dans la salle.

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