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Mondo et autres histoires

Электронная книга - «Mondo et autres histoires». Краткое содержание книги:

Les contes de Le Clézio, qui semblent nés du rêve et du recueillement, nous parlent pourtant de notre époque.Venu d'ailleurs, Mondo le petit garçon qui passe, Lullaby la voyageuse, Jon, Juba le sage, Daniel Sindbad qui n'a jamais vu la mer, Alia, Petite Croix, et tant d'autres, nous sont délégués comme autant d'enfants-fées. Ils nous guident. Ils nous forcent à traverser les tristes opacités d'un univers où l'espoir se meurt. Ils nous fascinent par leur volonté tranquille, souveraine, accordée au silence des éléments retrouvés. Ils nous restituent la cadence limpide du souffle, clé de notre âme.
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Juba excite les bœufs en faisant claquer sa langue sans s'arrêter. Il leur parle aussi, à voix basse, doucement, parce que l'ombre enveloppe encore les champs et le fleuve. La lourde mécanique de bois grince et craque, résiste, repart. Les bœufs s'arrêtent de temps en temps, et Juba doit courir derrière eux, cingler leurs fesses avec une baguette, pousser sur le timon. Les boeufs reprennent leur marche circulaire, la tête basse, en soufflant.

Quand le soleil se lève enfin, il éclaire d'un seul coup les champs. La terre rouge est ravinée de sillons, elle montre ses blocs de glaise sèche, ses cailloux aigus qui brillent. Au-dessus du fleuve, à l'autre bout des champs, la brume se déchire, l'eau s'illumine.

Un vol d'oiseaux jaillit brutalement des rives, entre les roseaux, éclate dans le ciel clair en poussant sa clameur. Ce sont les gangas, les perdrix du désert, et leur cri aigu fait sursauter Juba. Debout sur les pierres du puits, il les suit un instant du regard. Les oiseaux montent haut dans le ciel, passent devant le disque du soleil, puis basculent à nouveau vers la terre et disparaissent dans les herbes du fleuve. Loin, à l'autre bout des champs, les femmes sortent des maisons. Elles allument les braseros, mais la lumière du soleil est si neuve qu'elle ne parvient pas à ternir la lueur rouge du charbon de bois qui brûle. Juba entend des cris d'enfants, des voix d'hommes. Quelqu'un, quelque part, appelle, et sa voix aiguë retentit longtemps dans l'air:

«Ju-uuu-baa!»

Les bœufs marchent plus vite, maintenant. Le soleil réchauffe leur corps et leur donne des forces. Le moulin gémit et grince, chaque dent de l'engrenage craque en s'appliquant contre l'autre, la courroie de cuir tendue sous le poids des seaux fait une vibration continue. Les seaux montent jusqu'à la margelle du puits, se renversent dans la gouttière de tôle, redescendent en cognant les parois du puits. Juba regarde l'eau qui coule par vagues le long de la gouttière, ruisselle dans l'acequia, descend par poussées régulières vers la terre rouge des champs. L'eau glisse comme de lentes gorgées, et la terre sèche boit avidement. Le fond du fossé devient boueux, et le flot régulier avance, mètre par mètre. C'est l'eau que Juba regarde, sans se lasser, assis sur une pierre au bord du puits. A côté de lui la roue de bois tourne très lentement, en grinçant, et le bourdonnement continu de la courroie monte dans l'air, les seaux cognent la gouttière de tôle, l'un après l'autre, versent l'eau qui glisse en chuintant. C'est une musique lente et gémissante comme une voix humaine, elle emplit le ciel vide et les champs. C'est une musique que Juba connaît bien, jour après jour. Le soleil s'élève lentement au-dessus de l'horizon, la lumière du jour vibre sur les pierres, sur les tiges des plantes, sur l'eau qui coule dans l'acequia. Les hommes marchent au loin, sur la courbe des champs, silhouettes noires devant le ciel pâle. L'air s'échauffe peu à peu, les pierres semblent se gonfler, la terre rouge luit comme une peau d'homme. Il y a des cris, d'un bout à l'autre de la terre, des cris d'hommes et des aboiements de chiens, et cela résonne dans le ciel sans fin, tandis que la roue de bois tourne et grince. Juba ne regarde plus les bœufs. Il leur tourne le dos, mais il entend leur souffle qui racle leur gorge, qui s'éloigne, qui revient. Les sabots des bêtes frappent toujours les mêmes cailloux, sur le chemin circulaire, s'enfoncent dans les mêmes trous.

Alors Juba enveloppe sa tête dans la toile blanche, et il ne bouge plus. Il regarde au loin, peut-être, de l'autre côté des champs de terre rouge, de l'autre côté du fleuve métallique. Il n'entend pas le bruit de la roue qui tourne, il n'entend pas le bruit du lourd timon de bois qui pivote autour de son axe.

«Eh-oh!»

Il chante dans sa gorge, lentement, lui aussi, les yeux à demi fermés.

«Eeeh-oooh, oooh-oooh!»

Les mains et le visage cachés sous la toile blanche, le corps immobile, il chante en même temps que la roue qui tourne. Il ouvre à peine la bouche, et son chant sort longuement de sa gorge, comme le souffle des bœufs, comme le bourdonnement continu de la courroie de cuir.

«Eeh-eeh-eyaah-oh!»

Le souffle des bœufs s'éloigne, revient, tourne sans cesse le long du chemin circulaire. Juba chante pour lui-même, et personne ne peut l'entendre, tandis que l'eau glisse par gorgées le long de l'acequia. La pluie, le vent, l'eau lourde du grand fleuve qui descend vers la mer, sont dans sa gorge, dans son corps immobile. Le soleil monte sans hâte dans le ciel, la chaleur fait vibrer les roues de bois et le timon. Peut-être est-ce le même mouvement qui entraîne l'astre au centre du ciel, tandis que les bœufs avancent lourdement le long du chemin circulaire.

«Eya-oooh, eya-oooh, ooo-oh-ooo-oh!»

Juba entend le chant qui monte en lui, qui traverse son ventre et sa poitrine, le chant qui vient de la profondeur du puits. L'eau coule par vagues, couleur de terre, elle descend vers les champs dénudés. L'eau tourne aussi, lentement, cercle des fleuves, cercle des murs, cercle des nuages autour de l'axe invisible. L'eau glisse en craquant, en grinçant, elle coule sans cesse vers le gouffre sombre du puits où les seaux vides la reprennent.

C'est une musique qui ne peut pas finir, car elle est dans le monde tout entier, dans le ciel même, où monte lentement le disque solaire, le long de son chemin courbé. Les sons profonds, réguliers, monotones, montent de la grande roue de bois aux engrenages gémissants, le treuil pivote autour de son axe en faisant sa plainte, les seaux de métal descendent dans le puits, la courroie de cuir vibre comme une voix, et l'eau continue de couler sur la gouttière, par vagues, inonde le canal de l'acequia. Personne ne parle, personne ne bouge, et l'eau cascade, grandit comme un torrent, se répand dans les sillons, sur les champs de terre rouge et de pierres.

Juba renverse un peu la tête en arrière et regarde le ciel. Il voit le lent mouvement circulaire qui trace ses sillages phosphorescents, il voit les sphères transparentes, les engrenages de la lumière dans l'espace. Le bruit de la roue d'eau emplit toute l'atmosphère, tourne interminablement avec le soleil. Les bœufs marchent au même rythme, le front penché, la nuque raidie sous le poids du joug. Juba entend le bruit sourd de leurs sabots, le bruit de leur souffle qui va et vient, et il leur parle encore, il leur dit des mots graves qui traînent longtemps, des mots qui se mêlent au gémissement du timon, aux bruits d'effort des engrenages des roues, au tintement des seaux qui montent sans cesse, versent l'eau.

«Eeeya-ayaaah, eyaaa-oh! eyaaa-oh!»

Puis, tandis que le soleil monte lentement, entraîné par la roue et par les pas des bœufs, Juba ferme les yeux. La chaleur et la lumière font un tourbillon doux qui l'emporte dans leur courant, le long d'un cercle si vaste qu'il semble ne jamais se refermer. Juba est sur les ailes d'un vautour blanc, très haut dans le ciel sans nuages. Il glisse sur lui-même, à travers les couches de l'air, et la terre rouge vire lentement sous ses ailes. Les champs nus, les chemins, les maisons aux toits de feuilles, la rivière couleur de métal, tout pivote autour du puits, en faisant un bruit qui cliquette et qui grince. La musique monotone des roues d'eau, le souffle des bœufs, le gargouillement de l'eau dans l'acequia, tout cela tourne, l'emporte, l'enlève. La lumière est grande, le ciel est ouvert. Il n'y a plus d'hommes maintenant, ils ont disparu. Il n'y a plus que l'eau, la terre, le ciel, plans mobiles qui passent et se croisent, chaque élément semblable à une roue dentée mordant dans un engrenage.

Juba ne dort pas. Il a ouvert les yeux à nouveau, et il regarde droit devant lui, au-delà des champs. Il ne bouge pas. L'étoffe blanche couvre sa tête et son corps, et il respire doucement.

C'est alors que Yol apparaît. Yol, c'est une ville étrange, très blanche au milieu de la terre déserte et des pierres rouges. Ses hauts monuments bougent encore, indécis, irréels, comme s'ils n'avaient pas été terminés. Ils sont pareils aux reflets du soleil sur les grands lacs de sel.

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