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Mondo et autres histoires

Электронная книга - «Mondo et autres histoires». Краткое содержание книги:

Les contes de Le Clézio, qui semblent nés du rêve et du recueillement, nous parlent pourtant de notre époque.Venu d'ailleurs, Mondo le petit garçon qui passe, Lullaby la voyageuse, Jon, Juba le sage, Daniel Sindbad qui n'a jamais vu la mer, Alia, Petite Croix, et tant d'autres, nous sont délégués comme autant d'enfants-fées. Ils nous guident. Ils nous forcent à traverser les tristes opacités d'un univers où l'espoir se meurt. Ils nous fascinent par leur volonté tranquille, souveraine, accordée au silence des éléments retrouvés. Ils nous restituent la cadence limpide du souffle, clé de notre âme.
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«J'aime ta musique», dit-il enfin. «Sais-tu jouer d'autres musiques?»

Jon réfléchit.

«Mon frère me prête quelquefois sa flûte. Il a une belle flûte, toute en argent, et il me la prête quelquefois pour jouer.»

«J'aimerais bien entendre cette musique-là aussi.»

«J'essaierai de lui emprunter sa flûte, la prochaine fois», dit Jon. «Peut-être qu'il voudra venir lui aussi, pour te jouer de la musique.»

«J'aimerais bien», dit l'enfant.

Puis Jon recommença à jouer de la guimbarde. La lame de métal vibrait fort dans le silence de la montagne, et Jon pensait qu'on l'entendait peut-être jusqu'au bout de la vallée, jusqu'à la ferme. L'enfant s'approcha de lui. Il bougeait ses mains en cadence, sa tête s'inclinait un peu. Ses yeux clairs brillaient, et il se mettait à rire, quand la musique devenait vraiment trop nasillarde. Alors Jon ralentissait le rythme, faisait chanter des notes longues qui tremblaient dans l'air, et le visage de l'enfant redevenait grave, ses yeux reprenaient la couleur de la mer profonde.

A la fin, il s'arrêta, à bout de souffle. Ses dents et ses lèvres lui faisaient mal.

L'enfant battit des mains et dit:

«C'est beau! Tu sais jouer de la belle musique!»

«Je sais parler aussi avec la guimbarde», dit Jon.

L'enfant avait l'air étonné.

«Parler? Comment peux-tu parler avec cet objet?»

Jon remit la guimbarde dans sa bouche, et très lentement, il prononça quelques paroles en faisant vibrer la lame de métal.

«As-tu compris?»

«Non», dit l'enfant.

«Ecoute mieux.»

Jon recommença, encore plus lentement. Le visage de l'enfant s'éclaira.

«Tu as dit: bonjour mon ami!»

«C'est cela.»

Jon expliqua:

«Chez nous, en bas, dans la vallée, tous les garçons savent faire cela. Quand l'été vient, on va dans les champs, derrière les fermes, et on parle comme ça aux filles, avec nos guimbardes. Quand on a trouvé une fille qui nous plaît, on va derrière chez elle, le soir, et on lui parle comme ça, pour que ses parents ne comprennent pas. Les filles aiment bien cela. Elles mettent la tête à leur fenêtre et elles écoutent ce qu'on leur dit, avec la musique.»

Jon montra à l'enfant comment on disait: «Je t'aime, je t'aime, je t'aime», rien qu'en grattant la lame de fer de la guimbarde et en bougeant la langue dans sa bouche.

«C'est facile», dit Jon. Il donna l'instrument à l'enfant, qui essaya à son tour de parler en grattant la lame de métal. Mais ça ne ressemblait pas du tout à un langage et ensemble ils éclatèrent de rire.

L'enfant n'avait plus du tout de méfiance, maintenant. Jon lui montra aussi comment jouer les airs de musique, et les sons nasillards résonnèrent longtemps dans la montagne.

Puis la lumière déclina un peu. Le soleil descendit tout près de l'horizon, dans une brume rouge. Le ciel s'alluma bizarrement, comme s'il y avait un incendie. Jon regarda le visage de son compagnon, et il lui sembla qu'il avait changé de couleur. Sa peau et ses cheveux devenaient gris comme la cendre, et ses yeux avaient la teinte du ciel. La douce chaleur diminuait peu à peu. Le froid arriva comme un frisson. A un moment, Jon voulut se lever pour partir, mais l'enfant posa sa main sur son bras.

«Ne pars pas, je t'en prie», dit-il simplement.

«Il faut que je redescende maintenant, il doit être tard déjà.»

«Ne pars pas. La nuit va être claire, tu peux rester ici jusqu'à demain matin.»

Jon hésita.

«Ma mère et mon père m'attendent chez nous», dit-il.

L'enfant réfléchit. Ses yeux gris brillaient avec force.

«Ton père et ta mère se sont endormis», dit-il; «ils ne se réveilleront pas avant demain matin. Tu peux rester ici.»

«Comment sais-tu qu'ils dorment?» demanda Jon. Mais il comprit que l'enfant disait la vérité. L'enfant sourit.

«Tu sais jouer de la musique et parler avec la musique. Moi je sais d'autres choses.»

Jon prit la main de l'enfant et la serra. Il ne savait pourquoi, mais il n'avait jamais ressenti un tel bonheur auparavant.

«Apprends-moi d'autres choses», dit-il; «tu sais tellement de choses!»

Au lieu de lui répondre, l'enfant se leva d'un bond et courut vers le réservoir. Il prit un peu d'eau dans ses mains en coupe, et il l'apporta à Jon. Il approcha ses mains de la bouche de Jon.

«Bois!» dit-il.

Jon obéit. L'enfant versa doucement l'eau entre ses lèvres. Jon n'avait jamais bu une eau comme celle-là. Elle était douce et fraîche, mais dense et lourde aussi, et elle semblait parcourir tout son corps comme une source. C'était une eau qui rassasiait la soif et la faim, qui bougeait dans les veines comme une lumière.

«C'est bon», dit Jon. «Quelle est cette eau?»

«Elle vient des nuages», dit l'enfant. «Jamais personne ne l'a regardée.»

L'enfant était debout devant lui sur la dalle de lave.

«Viens, je vais te montrer le ciel maintenant.»

Jon mit sa main dans la main de l'enfant et ils marchèrent ensemble sur le sommet de la montagne. L'enfant allait légèrement, un peu au-devant, ses pieds nus glissant à peine sur le sol. Ils marchèrent ainsi jusqu'au bout du plateau de lave, là où la montagne dominait la terre comme un promontoire.

Jon regarda le ciel ouvert devant eux. Le soleil avait complètement disparu derrière l'horizon, mais la lumière continuait d'illuminer les nuages. En bas, très loin, sur la vallée, il y avait une ombre légère qui voilait le relief. On ne voyait plus le lac, ni les collines, et Jon ne pouvait pas reconnaître le pays. Mais le ciel immense était plein de lumière, et Jon vit tous les nuages, longs, couleur de fumée, étendus dans l'air jaune et rose. Plus haut, le bleu commençait, un bleu profond et sombre qui vibrait de lumière aussi, et Jon aperçut le point blanc de Vénus, qui brillait seul comme un phare.

Ensemble ils s'assirent sur le rebord de la montagne et ils regardèrent le ciel. Il n'y avait pas un souffle de vent, pas un bruit, pas un mouvement. Jon sentit l'espace entrer en lui et gonfler son corps, comme s'il retenait sa respiration. L'enfant ne parlait pas. Il était immobile, le buste droit, la tête un peu en arrière, et il regardait le centre du ciel.

Une à une, les étoiles s'allumèrent, écartant leurs huit rayons aigus. Jon sentit à nouveau la pulsation régulière dans sa poitrine et dans les artères de son cou, car cela venait du centre du ciel à travers lui et résonnait dans toute la montagne. La lumière du jour battait aussi, tout près de l'horizon, répondant aux palpitations du ciel nocturne. Les deux couleurs, l'une sombre et profonde, l'autre claire et chaude, étaient unies au zénith, et bougeaient d'un même mouvement de balancier.

Jon recula sur la pierre, et il se coucha sur le dos, les yeux ouverts. Maintenant il entendait avec netteté le bruit, le grand bruit qui venait de tous les coins de l'espace et se réunissait au-dessus de lui. Ce n'étaient pas des paroles, ni même de la musique, et pourtant il lui semblait qu'il comprenait ce que cela voulait dire, comme des mots, comme des phrases de chanson. Il entendait la mer, le ciel, le soleil, la vallée qui criaient comme des animaux. Il entendait les sons lourds prisonniers des gouffres, les murmures cachés au fond des puits, au fond des failles. Quelque part venu du nord, le bruit continu et lisse des glaciers, le froissement qui avance et grince sur le socle des pierres. La vapeur fusait des solfatares, en jetant des cris aigus, et les hautes flammes du soleil ronflaient comme des forges. Partout, l'eau glissait, la boue faisait éclater des nuages de bulles, les graines dures se fendaient et germaient sous la terre. Il y avait les vibrations des racines, le goutte-à-goutte de la sève dans les troncs des arbres, le chant éolien des herbes coupantes. Puis venaient d'autres bruits encore, que Jon connaissait mieux, les moteurs des camionnettes et des pompes, les cliquetis des chaînes de métal, les scies électriques, les martèlements des pistons, les sirènes des navires. Un avion déchirait l'air avec ses quatre turboréacteurs, loin au-dessus de l'Océan. Une voix d'homme parlait, quelque part dans une salle d'école, mais était-ce bien un homme? C'était un chant d'insecte, plutôt, qui se transformait en chuintement grave, en borborygme, ou bien qui se divisait en sifflements stridents. Les ailes des oiseaux de mer ronronnaient au-dessus des falaises, les mouettes et les goélands piaulaient. Tous les bruits emportaient Jon, son corps flottait au-dessus de la dalle de lave, glissait comme sur un radeau de mousse, tournait dans d'invisibles remous, tandis que dans le ciel, à la limite du jour et de la nuit, les étoiles brillaient de leur éclat fixe.

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