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Contes du jour et de la nuit (1885)

Электронная книга - «Contes du jour et de la nuit (1885)». Краткое содержание книги:

Contes du jour et de la nuit est un recueil de contes de Guy de Maupassant paru en 1885 aux éditions Marpon-Flammarion, coll. Bibliothèque illustrée.
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* * *

Le premier jour, M. d’Arnelles chassa avec son entrain habituel ; mais, quand on repartit vers dix heures, sous le haut soleil radieux, qui jetait de grands triangles de lumière dans les échancrures blanches de la côte, il se montra un peu soucieux, rêvant parfois, contre son habitude.

Dès qu’on fut de retour au pays, une sorte de domestique en noir vint lui parler bas. Il sembla réfléchir, hésiter, puis il répondit :

— Non, demain.

Et, le lendemain, la chasse recommença. M. d’Arnelles, cette fois, manqua souvent les bêtes, qui pourtant se laissaient choir presque au bout du canon de fusil ; et ses amis riant, lui demandaient s’il était amoureux, si quelque trouble secret lui remuait le cœur et l’esprit.

À la fin, il en convint.

— Oui, vraiment, il faut que je parte tantôt, et cela me contrarie.

— Comment, vous partez ? Et pourquoi ?

— Oh ! J’ai une affaire qui m’appelle, je ne puis rester plus longtemps.

Puis on parla d’autre chose.

Dès que le déjeuner fut terminé, le valet en noir reparut. M. d’Arnelles ordonna d’atteler ; et l’homme allait sortir quand les trois autres chasseurs intervinrent, insistèrent, priant et sollicitant pour retenir leur ami. L’un d’eux, à la fin, demanda :

— Mais, voyons, elle n’est pas si grave, cette affaire, puisque vous avez bien attendu déjà deux jours !

Le chasseur tout à fait perplexe, réfléchissait, visiblement combattu, tiré par le plaisir et une obligation, malheureux et troublé.

Après une longue méditation, il murmura, hésitant :

— C’est que… c’est que… je ne suis pas seul ici ; j’ai mon gendre.

Ce furent des cris et des exclamations :

— Votre gendre ?… mais où est-il ?

Alors, tout à coup, il sembla confus, et rougit.

— Comment ! Vous ne savez pas ?… Mais… mais… il est sous la remise. Il est mort.

Un silence de stupéfaction régna.

M. d’Arnelles reprit, de plus en plus troublé :

— J’ai eu le malheur de le perdre ; et, comme je conduisais le corps chez moi, à Briseville, j’ai fait un petit détour pour ne pas manquer notre rendez-vous. Mais, vous comprenez que je ne puis m’attarder plus longtemps.

Alors, un des chasseurs, plus hardi :

— Cependant… puisqu’il est mort… il me semble… qu’il peut bien attendre un jour de plus.

Les deux autres n’hésitèrent plus :

— C’est incontestable, dirent-ils.

M. d’Arnelles semblait soulagé d’un grand poids ; encore un peu inquiet pourtant, il demanda :

— Mais là… franchement… vous trouvez ?…

Les trois autres, comme un seul homme, répondirent :

— Parbleu ! Mon cher, deux jours de plus ou de moins n’y feront rien dans son état.

Alors, tout à fait tranquille, le beau-père se retourna vers le croque-mort :

— Eh bien ! Mon ami, ce sera pour après-demain.

Tombouctou

Le boulevard, ce fleuve de vie, grouillait dans la poudre d’or du soleil couchant. Tout le ciel était rouge, aveuglant ; et, derrière la Madeleine, une immense nuée flamboyante jetait dans toute la longue avenue une oblique averse de feu, vibrante comme une vapeur de brasier.

La foule gaie, palpitante, allait sous cette brume enflammée et semblait dans une apothéose. Les visages étaient dorés ; les chapeaux noirs et les habits avaient des reflets de pourpre ; le vernis des chaussures jetait des flammes sur l’asphalte des trottoirs.

Devant les cafés, un peuple d’hommes buvait des boissons brillantes et colorées qu’on aurait prises pour des pierres précieuses fondues dans le cristal.

Au milieu des consommateurs aux légers vêtements plus foncés, deux officiers en grande tenue faisaient baisser tous les yeux par l’éblouissement de leurs dorures. Ils causaient, joyeux sans motif, dans cette gloire de vie, dans ce rayonnement radieux du soir ; et ils regardaient contre la foule, les hommes lents et les femmes pressées qui laissaient derrière elles une odeur savoureuse et troublante.

Tout à coup un nègre, énorme, vêtu de noir, ventru, chamarré de breloques sur un gilet de coutil, la face luisante comme si elle eût été cirée, passa devant eux avec un air de triomphe. Il riait aux passants, il riait aux vendeurs de journaux, il riait au ciel éclatant, il riait à Paris entier. Il était si grand qu’il dépassait toutes les têtes ; et, derrière lui, tous les badauds se retournaient pour le contempler de dos.

Mais soudain il aperçut les officiers, et, culbutant les buveurs, il s’élança. Dès qu’il fut devant leur table, il planta sur eux ses yeux luisants et ravis, et les coins de sa bouche lui montèrent jusqu’aux oreilles, découvrant ses dents blanches, claires comme un croissant de lune dans un ciel noir. Les deux hommes, stupéfaits, contemplaient ce géant d’ébène, sans rien comprendre à sa gaieté.

Et il s’écria, d’une voix qui fit rire toutes les tables :

— Bonjou, mon lieutenant.

Un des officiers était chef de bataillon, l’autre colonel. Le premier dit :

— Je ne vous connais pas, Monsieur ; j’ignore ce que vous me voulez.

Le nègre reprit :

— Moi aimé beaucoup toi, lieutenant Védie, siège Bézi, beaucoup raisin, cherché moi.

L’officier, tout à fait éperdu, regardait fixement l’homme, cherchant au fond de ses souvenirs ; mais brusquement il s’écria :

— Tombouctou ?

Le nègre, radieux, tapa sur sa cuisse en poussant un rire d’une invraisemblable violence et beuglant :

— Si, si, ya, mon lieutenant, reconné Tombouctou, ya, bonjou.

Le commandant lui tendit la main en riant lui-même de tout son cœur. Alors Tombouctou redevint grave. Il saisit la main de l’officier, et, si vite que l’autre ne put l’empêcher, il la baisa, selon la coutume nègre et arabe. Confus, le militaire lui dit d’une voix sévère :

— Allons, Tombouctou, nous ne sommes pas en Afrique. Assieds-toi là et dis-moi comment je te trouve ici.

Tombouctou tendit son ventre, et, bredouillant, tant il parlait vite :

— Gagné beaucoup d’agent, beaucoup, grand’estaurant, bon mangé, Pussiens, moi, beaucoup volé, beaucoup, cuisine fançaise, Tombouctou, cuisinié de l’Empéeu, deux cents mille fancs à moi. Ah-ah-ah-ah !

Et il riait, tordu, hurlant avec une folie de joie dans le regard.

Quand l’officier, qui comprenait son étrange langage, l’eût interrogé quelque temps, il lui dit :

— Eh bien, au revoir, Tombouctou ; à bientôt.

Le nègre aussitôt se leva, serra, cette fois, la main qu’on lui tendait, et, riant toujours, cria :

— Bonjou, bonjou, mon lieutenant !

Il s’en alla, si content, qu’il gesticulait en marchant, et qu’on le prenait pour un fou.

Le colonel demanda :

— Qu’est-ce que cette brute ?

Le commandant répondit :

— Un brave garçon et un brave soldat. Je vais vous dire ce que je sais de lui ; c’est assez drôle.

* * *

Vous savez qu’au commencement de la guerre de 1870 je fus enfermé dans Bézières, que ce nègre appelle Bézi. Nous n’étions point assiégés, mais bloqués. Les lignes prussiennes nous entouraient de partout, hors de portée des canons, ne tirant pas non plus sur nous, mais nous affamant peu à peu.

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