Les proies de l'officier
- Автор: Кабассон Арман
- Серия: Quentin Margon #1
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: 10-18
- ISBN: 9782264041630
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
Margont le relâcha et le sous-officier se précipita droit devant lui. Margont aperçut Saber qui examinait la pelisse d’un hussard gisant à ses pieds.
— Irénée, nous nous sommes trop avancés. Nous risquons de nous faire envelopper.
Saber avisa la course irrésistible des Français qui emportait avec elle mousquetiers russes, chasseurs à pied et hussards, tel un fleuve des brindilles et des branchages.
— C’est clair. Mais il faut bien les poursuivre pour les empêcher de se reformer.
— Et nous, il ne faudrait pas que nous nous reformions, peut-être ?
— Tout à fait d’accord. Rejoignons Pégot ou Delarse.
— Et où sont-ils, ceux-là ?
— Où ? Mais devant, quelle question !
Les deux hommes se mirent une fois de plus à courir. Saber avait un tic bizarre, il posait parfois la main sur un tronc d’arbre. Il voulait « toucher du bois » là où il se battait. Mais il aurait préféré se faire étriper plutôt que d’avouer cela. Quelques dizaines de mètres plus loin, ils atteignirent la lisière du bois. Le colonel Delarse allait et venait au trot pour regrouper ses troupes. Il chevauchait un superbe étalon russe. Une victoire pouvait autant désorganiser des régiments qu’une défaite. Delarse faisait signe aux retardataires de presser le pas et aux impatients de ralentir. Des fantassins de l’infanterie légère rassemblaient des prisonniers. Un lieutenant du 8e léger brandissait un sabre des hussards russes.
— Victoire ! Victoire !
Le mot magique ensorcela les Français. L’acclamation se propagea plus vite qu’une traînée de poudre et des fusils et des sabres furent brandis vers le ciel. Margont ne put s’empêcher de sourire. Il était vivant et on avait gagné ! Le temps de se regrouper et on allait se lancer sur les talons des Russes pour les capturer comme on cueillerait des fleurs.
— À Moscou ! cria Saber.
— A Moscou ! répondit en choeur toute la ligne.
— Vive l’Empereur ! Vive le prince Eugène !
Un proverbe disait qu’un soldat ou un officier subalterne ne voyait pas plus loin que le bout de sa compagnie. C’était on ne peut plus vrai. Car la brigade Huard, si elle avait effectivement enfoncé les Russes, s’était avancée trop vite et trop loin. Elle se retrouvait au beau milieu de cette armée russe, à l’écart de tout soutien. Le risque d’encerclement était la sanction de son audace. Margont perçut un mouvement dans le bois qui leur faisait face, séparé d’eux par une clairière large de deux cents pas. Quelque chose bougeait là-dedans. Quelque chose de massif. Margont essaya de se convaincre que ce n’était qu’une illusion causée par le vent qui agitait les buissons et les feuillages. Mais ce n’était pas cela. Une sorte de Léviathan des forêts rampait vers eux sous ce camouflage de végétation. Margont ouvrit la bouche, mais quelqu’un le devança en hurlant :
— Ils reviennent !
14
Des silhouettes apparurent. Il y en avait partout. Elles étaient pressées les unes contre les autres.
— Ils se sont vite ressaisis, murmura Saber d’un ton admiratif.
Margont savait que son ami se trompait. Les Russes étaient trop nombreux pour qu’il ne s’agisse que des restes des régiments qu’ils venaient d’enfoncer. Eh bien quoi ? On allait encore se battre ? Et alors ? Ce ne sera pas la première fois. Margont réalisa que les shakos de ces Russes-là étaient surmontés d’un long plumet noir. Certains régiments de grenadiers et les carabiniers arboraient cet élément distinctif. Dans un cas comme dans l’autre, cela signifiait qu’il avait affaire à des troupes d’élite. Enfin, l’ennemi se déversa dans la clairière. Des flots et des flots de Russes en rangs serrés. Le bois et les forêts alentour semblaient les vomir.
Des réserves russes avaient rallié les fuyards et lançaient maintenant une contre-attaque. Les Français ouvrirent le feu et Margont vit les habits verts se maculer de sang et s’écrouler d’un même élan par dizaines. Le contact se fit dans un fracas de détonations et de cris. Margont courait, son épée dans une main et un pistolet dans l’autre. Il ne percevait que ce qui se déroulait immédiatement autour de lui. Un grenadier l’ajusta. Il se rua sur lui, dévia l’arme d’un coup d’épée et lui plongea sa lame dans le torse. Un autre grenadier le chargea pour l’embrocher, mais Margont tira au pistolet dans sa poitrine. Deux grenadiers empalèrent en même temps son voisin de droite tandis que celui de gauche recevait un coup de crosse en plein visage. Margont recula, mais trébucha sur un cadavre et se retrouva à terre. Tout en se relevant, il dut parer une autre attaque à la baïonnette. Son assaillant brandit son fusil vers le ciel pour lui fracasser le crâne. Avec promptitude, Margont lui donna un violent coup d’épée sur la cheville. Le grenadier s’effondra en hurlant. Un sergent russe, croyant Margont blessé, se contenta de lui assener un coup de crosse sur l’épaule sans même cesser de courir. Margont poussa un cri de douleur. Un grenadier lui passa littéralement sur le corps au pas de course et deux autres Russes bondirent par-dessus ce qu’ils croyaient être un agonisant. Margont sauta sur ses pieds. Il y avait bien encore quelques Français en train de se démener en piquant à la baïonnette ou en faisant tournoyer leur fusil pour assommer deux Russes d’un coup. Mais la plupart s’enfuyaient, balayés par la lame de fond russe. Des bras se levaient pour implorer pitié, des gens à terre se faisaient épingler à la baïonnette... Margont se mit à courir pour rejoindre les siens. Il dépassa un capitaine qui tentait de se relever tout en pointant un pistolet. Cet officier abattit un grenadier et, en représailles, quatre Russes le fusillèrent à bout portant. La confusion était indescriptible. Un Russe courait devant Margont, mais ce dernier se refusait à frapper cet adversaire dans le dos. Tant par pitié que par sens de l’honneur. Mais aussi parce qu’il était terrorisé à l’idée de ressentir lui-même une douleur fulgurante, de chuter, de se retourner et d’apercevoir au-dessus de lui un grenadier brandissant une baïonnette sanglante... Margont poussa en avant le Russe de toutes ses forces et celui-ci s’étala. Margont se retourna. Une nuée de Russes se ruait à leurs trousses. Il aperçut avec effroi un fantassin croate qui accourait vers lui en l’épaulant. C’était bien lui, Margont, qui était visé ! Et par quelqu’un de son propre camp, qui plus est. Il pensa : « Déjà... » Le coup partit et Margont n’entendit plus les hurlements et les crépitements des salves. Le Croate le dépassa au pas de course, le frôlant sans lui prêter plus d’attention que s’il avait été un tronc d’arbre. Margont ne ressentait aucune douleur. La balle l’avait raté. Il voyait encore l’expression de terreur qui déformait les traits de ce soldat. Il se dit que cet homme aurait piétiné sa propre mère sans s’en apercevoir si cette dernière avait eu le malheur de croiser sa route. Les Français se repliaient précipitamment dans le bois qu’ils avaient traversé en vainqueurs quelques instants plus tôt. Trois chasseurs à pied russes surgirent soudainement d’un enchevêtrement de buissons. Ils épaulèrent, mirent en joue tranquillement les Français en déroute et chacun tua le sien. Deux autres apparurent plus loin et firent deux victimes de plus. Et encore un autre, qui rata sa cible. Ils s’étaient dissimulés lors de la débâcle russe et profitaient maintenant du retournement de situation. Chaque fois qu’un chasseur se découvrait, commençait une abominable loterie. Les fuyards continuaient à courir tout en se répétant intérieurement : « Pas moi, pas moi ! » Le coup partait, un homme s’écroulait et les autres soupiraient de soulagement. A cet odieux petit jeu-là, les épaulettes d’officier de Margont lui valaient de multiplier par dix ses chances d’être choisi... Margont s’en remit à sa bonne étoile, mais il faut croire que cette dernière brillait moins que ses épaulettes dorées, car un chasseur caché derrière une souche se redressa brusquement et l’ajusta. Margont tenta le tout pour le tout et se précipita vers le soldat en hurlant. Ce dernier fut déconcerté. Il prit plus de temps que prévu pour viser et ce retard l’énerva. Au moment où il allait enfin faire feu, Margont bondit sur le côté puis changea à nouveau brutalement de direction tout en continuant à courir vers le Russe en criant et en brandissant son épée. Margont était proche, très proche ; le chasseur l’avait dans sa ligne de mire. Margont esquissa un nouveau bond sur le côté. Le Russe anticipa ce changement de direction qui ne vint jamais et tira trop à gauche. Il jeta aussitôt son arme à terre et s’enfuit. Margont s’arrêta pour reprendre son souffle. Il se retourna vers ses poursuivants. Les Russes progressaient en pointant leurs baïonnettes droit devant. Il aperçut un capitaine russe qui emmenait sa compagnie avec intrépidité. Celui-ci avait perdu son shako. Il courait, sabre brandi à bout de bras. Margont ne voulait pas que cet officier se fasse tuer. Le même grade, le même âge, le même enthousiasme qui l’animait lui-même lors de ses premières batailles, avant Eylau et l’Espagne : cet homme était son reflet dans un miroir russe. Une balle dut atteindre ce grenadier, car il s’effondra sur le flanc. Margont sentit qu’on le tirait par la manche.