Les proies de l'officier
- Автор: Кабассон Арман
- Серия: Quentin Margon #1
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: 10-18
- ISBN: 9782264041630
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Les proies de l'officier». Краткое содержание книги:
Tandis que commence la marche épuisante de l'armée napoléonienne à travers la plaine russe, ce jeune capitaine humaniste et idéaliste, n'a pas le choix : les ordres sont les ordres et il doit retrouver le coupable ou ce sera le peloton d'exécution...
— C’est quelle route, là-bas, mon capitaine ?
Margont soupira bruyamment et tourna la tête vers le bavard. Le soldat devait avoir à peine quinze ans. Son visage était couvert de boutons rouges ou purulents.
— Tu as quel âge, mon garçon ?
— Vingt ans ! lança celui-ci en relevant le menton en signe de défi.
— Réponds dix-huit, tu seras à peine un peu plus crédible.
— Vingt ans, mon capitaine ! Et j’ai déjà attrapé la vérole !
Margont sourit. On voulait lui vendre de l’acné pour de la vérole.
— Tu es un malin, toi. Mais arrête un peu de parler. Profite du silence. Il y aura bien assez de vacarme quand tout le monde se tirera dessus.
Le jeune homme bomba le torse. Un capitaine venait de le complimenter ! Si on avait laissé faire cet adolescent, il aurait déjà chargé l’ennemi avec mille autres comme lui avant même d’attendre que l’artillerie ait préparé le terrain.
— Refaites excuse, mon capitaine : pourquoi vous la portez pas, votre Légion d’honneur ?
Évidemment. Margont aurait dû s’y attendre.
— Pour ne pas la perdre et pour ne pas énerver encore plus les Russes. Porter sa Légion d’honneur, c’est comme se coudre sur la poitrine l’inscription « Tirez tous sur moi ! »
La réponse déçut le soldat qui ne fit rien pour dissimuler son sentiment. Margont n’en fut pas surpris. Sa réponse présentait ainsi deux avantages, elle était sincère et elle clouait le bec à son interlocuteur.
— Le capitaine Varebeaux et le sergent Parin, eux, ils la portent.
Sur ce, le garçon se figea sans émettre un mot de plus. Margont reprit son examen des lieux. Il détaillait la route de Vitebsk lorsque retentit une succession de coups de tonnerre. Les canons français vomissaient des langues de feu et des volutes d’épaisse fumée blanche. Aussitôt, les servants s’activaient comme des fourmis excitées. On replaçait les pièces pour corriger le recul, on enfournait dans la gueule des monstres l’éponge gorgée d’eau du refouloir, on remplissait cette longue bouche affamée avec de la poudre, de la bourre et le boulet et on tassait le tout, on pointait pour rectifier le tir... Enfin, le bouteur de feu, la mèche à la main, fixait le chef de pièce, attendant l’ordre de faire feu. La fumée, lourde et dense, s’accumulait autour des batteries. Les détonations, impérieuses et agressives, martelaient les oreilles. Une pluie de boulets s’abattait sur les bois qui se trouvaient face à la division Delzons. Les feuillages des bouleaux tressaillaient ; des grappes de branchages arrachés chutaient. Un obus éclata dans un buisson et l’on vit distinctement deux corps désarticulés projetés en l’air. Une clameur de triomphe accueillit cette vision atroce.
— Alors, mon capitaine ? Russes ou pas Russes, aujourd’hui ? l’interrogea Lefine en le rejoignant. Quoi qu’il en soit, le moral de la compagnie est bon. Pour l’instant...
— Fernand, j’ai bien réfléchi à ce nom d’« Acosavan ».
Lefine cligna des yeux.
— Ah, c’est vraiment le moment, pour sûr ! Vraiment !
— À force d’y penser, je me suis rendu compte qu’« Acosavan » était l’anagramme de « Casanova ». Ça n’est peut-être qu’une coïncidence. Mais si ça n’en est pas une, on peut dire que cet homme possède un sens de l’humour particulièrement ironique. Il jurait à Maria un amour fidèle et éternel alors que son pseudonyme lui crachait au visage.
— Très intéressant. On pourrait peut-être en reparler après la bataille – oui parce que je ne sais pas si vous avez remarqué mais il va y avoir une bataille. Je propose que l’on en finisse d’abord avec les armées du Tsar. On reprendra ensuite cette discussion dans un endroit plus tranquille. Une fosse commune, par exemple, qui sait...
Sur ce, Lefine regagna sa place en bougonnant.
— Entre Saber qui veut changer tous les plans de bataille et aller dire ses quatre vérités au prince Eugène et l’autre qui est dans les nuages ! M’est avis que, dans cette armée, plus on est fou et plus on prend du galon. Et mille excuses pour l’Empereur. Ah, si une seule fois on laissait les sergents commander l’armée, tout marcherait droit, c’est moi qui vous le dis !
Enfin vint l’ordre de se porter en avant. La brigade Huard, forte du 8e léger, du 84e de ligne et du 1er croate, était en tête, sur la gauche. Margont ne savait toujours pas s’il se dirigeait vers des bois quasiment vides ou vers des masses ennemies grouillantes. En fait, près du village d’Ostrowno, la cavalerie de Murat et le 4e corps venaient d’accrocher le flanc gauche de l’armée russe. Ce dernier était composé du 4e corps, commandé par le général comte Ostermann-Tolstoï, renforcé par des dragons, des hussards de la Garde, des hussards de Soussy et de l’artillerie. Il allait également recevoir le soutien du général Konovnitsyn, placé à la tête de la 3e division du 3e corps. Ce n’était pas encore l’assaut général que désiraient si ardemment les Français mais cela pouvait fort bien le devenir.
13
Une partie de l’infanterie française s’était déployée en ligne et progressait d’un pas résolu. Lieutenants et capitaines, en tête, brandissaient leurs épées ou s’en servaient pour désigner l’ennemi et exhorter leurs hommes. Drapeaux déployés et tambours battants, on avançait. Impossible de ne pas penser à la mort. Certains priaient à voix basse. D’autres fredonnaient des chants martiaux. Des mains se posaient sur des porte-bonheur : la mèche de cheveux d’une fiancée, une alliance, une lettre, un gri-gri de rebouteux... Les grandes gueules fanfaronnaient : « Y vont encore me rater, comme à Eylau ! », « Je suis là ! », « Partez pas, les habits verts ! Je veux ma Légion d’honneur, moi ! »...
Margont, lui, en tête de sa compagnie, était saisi par la beauté du monde. Le vert tendre de la plaine, le vert plus sombre du bois, le bleu azur... Quel dommage qu’il y ait le tonnerre roulant de la canonnade. Ses yeux bleus buvaient littéralement le vert qui lui faisait face. Il se rappela une amie d’enfance, Catherine. Un amour d’adolescent partagé le temps d’un été à la campagne et brisé l’été suivant. Et, entre les deux, dix mois d’attente douloureuse et des lettres parsemées de fautes d’orthographe. Qu’avait-elle bien pu devenir ? Elle devait élever ses enfants et lui, il allait peut-être crever comme un chien dans une région inconnue. Il sentit soudain qu’on le poussait violemment dans le dos et s’affala de tout son long. Dix ou douze soldats s’écroulèrent derrière lui. Margont, sidéré, n’avait pas encore réalisé ce qui venait de se passer. Un soldat se précipitait vers lui. Des gens criaient. Une boule noire roula rapidement sur l’herbe, non loin. Une autre rebondit sur la crosse d’un fusil à terre, faisant éclater celle-ci. Saber, en gants blancs, souleva son ami en l’empoignant sous les aisselles.
— Ça va, Quentin ? Tu as mal quelque part ?
Margont acheva tout seul de se relever. Il était couvert de terre. À côté de lui, un sergent époussetait son uniforme.
— Salauds de Russes ! Ils nous enterrent déjà, mais on va leur montrer qu’on n’est pas encore morts.
La ligne des fantassins était en train de les dépasser. Les bois se constellaient de taches blanches cotonneuses, petites ou grosses. Nombre de Français jonchaient déjà la plaine. Certains essayaient de se relever en gémissant. D’autres agitaient pitoyablement les bras ou paraissaient dormir.
— Cette fois, on va pas se battre contre le vent, hein, Quentin ?
Un sourire triomphant était plaqué sur le visage de Saber, mais Margont décela de la peur dans les yeux de son ami. Saber se forçait à afficher une assurance qui aurait séduit plus d’une Parisienne. Il se confectionnait une image d’Épinal : celle du lieutenant Saber, l’officier impérial impossible à intimider. Il avait l’intuition qu’avec les années, les images d’Épinal se transformeraient parfois en « faits » admis par tous. Margont ramassa son épée et les deux officiers reprirent leur marche. Les boulets et les obus avaient percé des brèches dans la ligne. Le colonel Delarse, à cheval, avait déjà vingt pas d’avance sur la brigade. Un obus vint cribler d’éclats les fantassins qui le suivaient.