Pars Vite et Reviens Tard
- Автор: Варгас Фред
- Серия: Commissaire Adamsberg (fr.) #4
- Год: 2001
- Язык: французский
- Год: Éditions Viviane Hamy
- ISBN: 978-2878581522
- Жанр: Другие детективы
Электронная книга - «Pars Vite et Reviens Tard». Краткое содержание книги:
De son côté, Joss Le Guern, le Crieur de la place Edgar-Quinet, se demande qui glisse dans sa boîte à messages d'incompréhensibles annonces. Certains billets sont en latin, d’autres semblent copiés sur des ouvrages vieux de plusieurs siècles. Et tous prédisent le retour d'un fléau venu du fond des âges…
Grand Prix des Lectrices de Elle 2002
Ces moments de malaise duraient peu. D’une part parce que Adamsberg n’avait aucune intention de se rouler en boule, attendu qu’il avait besoin de marcher la moitié du jour et d’être debout l’autre moitié, d’autre part parce qu’il croyait ne posséder aucune sorte de don. Ce qu’il avait pressenti quand avaient débuté ces 4 n’avait, finalement, rien que de logique, même si cette logique n’avait pas la belle lisibilité de celle de Danglard, même s’il était incapable d’en présenter les impalpables rouages. Ce qui lui paraissait évident, c’est que ces 4 avaient été conçus dès l’origine comme une menace, aussi distinctement que si leur auteur avait écrit sur les portes : « Je suis là. Regardez-moi et prenez garde à vous. » Évident que cette menace s’était épaissie pour prendre l’aspect d’un danger véritable lorsque Decambrais et Le Guern étaient venus lui apprendre qu’un annonceur de peste sévissait depuis le même jour. Evident que l’homme se complaisait dans une tragédie qu’il orchestrait lui-même. Évident qu’il n’allait pas s’arrêter en route, évident que cette mort annoncée avec tant de précision mélodramatique risquait d’apporter un cadavre. Logique, si logique que Decambrais l’avait redouté autant que lui.
La monstrueuse mise en scène de l’auteur, sa grandiloquence, sa complexité même, ne troublait pas Adamsberg. Dans son étrangeté, elle avait presque quelque chose de classique, d’exemplaire pour un type rare d’assassin tourmenté par un orgueil monumental et bafoué, et qui se haussait sur un piédestal à la mesure de son humiliation et de son ambition. Plus obscur et même incompréhensible était ce recours à l’ancienne figure de la peste.
Le commissaire du 11ème arrondissement avait été formel d’après les premiers renseignements communiqués par les officiers qui avaient découvert le corps, le cadavre était noir.
— On file, Danglard, dit Adamsberg en passant devant le bureau de son adjoint. Rassemblez l’équipe d’urgence, on a un corps. Le légiste et les techniciens sont en route.
En ces moments, Adamsberg pouvait être relativement rapide et Danglard se hâta de rassembler les hommes et de suivre, sans avoir reçu un mot d’explication.
Le commissaire laissa les deux lieutenants et le brigadier s’installer à l’arrière de la voiture pendant qu’il maintenait Danglard par le tissu de sa manche.
— Une seconde, Danglard. Pas la peine d’inquiéter ces types prématurément.
— Justin, Voisenet et Kernorkian, dit Danglard.
— Le fruit est tombé. Le corps est rue Jean-Jacques Rousseau. L’immeuble était fraîchement marqué aux portes de dix 4 à rebours.
— Merde, dit Danglard.
— C’est un bomme d’une trentaine d’années, un Blanc.
— Pourquoi dites-vous « Blanc » ?
— Parce que son corps est noir. Sa peau est noire, noircie. Sa langue aussi.
Danglard plissa le front.
— La peste, dit-il. « La Mort noire. »
— Voilà. Mais je ne crois pas que cet homme soit mort de peste.
— Qu’est-ce qui vous rend si certain ? Adamsberg eut un mouvement d’épaules.
— Je ne sais pas. Trop démesuré. Il n’y a plus de peste en France depuis des lustres.
— On peut toujours l’inoculer.
— Encore faudrait-il pouvoir se la procurer.
— C’est très possible. Les instituts de recherche sont bourrés de yersinioses, à Paris même et on sait où. Dans ces recoins secrets, le combat continue. Un type habile et averti pourrait aller se servir.
— Quoi, les yersinioses ?
— C’est leur nom de famille. Nom, prénom : Yersinia pestis.
Qualité : bacille pesteux. Profession : historial killer. Nombre de victimes : plusieurs dizaines de millions. Mobile : châtiment.
— Châtiment, murmura Adamsberg. Vous êtes sûr de cela ?
— Pendant mille ans, personne ne mit en doute que la peste avait été envoyée sur terre par Dieu en personne, en punition de nos péchés.
— Je vais vous dire un truc, je n’aimerais pas croiser Dieu dans la rue en pleine nuit. C’est vrai ce que vous dites, Danglard ?
— Vrai. Elle est par excellence le fléau de Dieu. Imaginez un gars qui se trimballe avec ça dans sa poche, ça peut être explosif.
— Et si ce n’est pas ça, Danglard, si on veut seulement nous faire croire qu’un gars trimballe le fléau de Dieu dans sa poche, c’est catastrophique. Pour peu que ça s’ébruite, ça va partir comme un feu de prairie. Un risque de psychose collective en vue, vaste comme une montagne.
De la voiture, Adamsberg appela la Brigade.
— Brigade criminelle, lieutenant Noël, annonça une voix sèche.
— Noël, prenez un type avec vous, quelqu’un de discret, ou plutôt non, prenez cette femme, celle qui est brune, un peu retenue…
— Le lieutenant Hélène Froissy, commissaire ?
— C’est cela, et filez au carrefour Edgar-Quinet-Delambre. Vérifiez, de loin, qu’un certain Decambrais est à son domicile, au coin de la rue de la Gaîté, et restez sur place jusqu’à la criée du soir.
— La criée ?
— Vous comprendrez quand vous le verrez. Un type monté sur une caisse, vers les six heures et quelques. Restez là-bas jusqu’à ce qu’on vous relève et ouvrez les yeux sur tout ce que vous pourrez. Le public autour du Crieur, surtout. Je vous recontacte.
Les cinq hommes grimpèrent jusqu’au cinquième étage où les attendait le commissaire du 1er arrondissement. Les portes avaient été nettoyées à tous les paliers, mais on voyait sans peine les larges traces noires laissées par la peinture récente.
— Commissaire Devillard, souffla Danglard à Adamsberg juste avant qu’ils n’atteignent le dernier palier.
— Merci, dit Adamsberg.
— Il paraît que vous prenez l’affaire, Adamsberg ? dit Devillard en lui serrant la main. Je viens d’avoir le Quai.
— Oui, dit Adamsberg. Je la suivais déjà qu’elle n’était pas encore née.
— Parfait, dit Devillard qui avait l’air éreinté. J’ai un casse de vidéos sur les bras, du sérieux, et une trentaine de bagnoles éventrées dans mon secteur. J’ai plus que ma part pour la semaine. Alors, vous savez qui est le gars ?
— Je ne sais rien, Devillard.
En même temps, Adamsberg repoussait la porte de l’appartement pour l’examiner côté face. Elle était propre, sans une seule marque de peinture.
— René Laurion, célibataire, dit Devillard en consultant ses premières notes, trente-deux ans, garagiste. Réglo, rien au fichier. C’est la femme de ménage qui a trouvé le corps, elle vient une fois par semaine, le mardi matin.
— Pas de chance, dit Adamsberg.
— Non. Elle a eu une crise nerveuse, sa fille est venue la chercher.
Devillard lui déposa son paquet de notes en main et Adamsberg le remercia d’un signe. Il s’approcha du corps et le groupe des techniciens s’écarta pour le laisser voir. L’homme était nu, renversé sur le dos, les bras en croix, et sa peau était d’un noir de suie en une dizaine de larges plaques, sur les cuisses, le torse, un bras, le visage. Sa langue était tirée hors de sa bouche, noire également. Adamsberg s’agenouilla.
— Du chiqué, hein ? demanda-t-il au médecin légiste.
— Ne vous foutez pas de moi, commissaire, répondit sèchement le médecin. Je n’ai pas encore examiné le corps mais ce type est mort et bien mort depuis des heures. Étranglé, d’après ce qu’on voit sur le cou, sous la couche noire.
— Oui, dit doucement Adamsberg, ce n’est pas ce que je voulais dire.
Il ramassa un peu de la poudre noire qui s’était répandue sur le sol, la frotta entre ses doigts et s’essuya sur son pantalon.