Ce qui fait que Danglard enfila sa veste sans broncher quand Adamsberg l’entraîna dans les rues pour lui raconter le récit du vieux Ducouëdic.
Avant six heures, les deux hommes étaient parvenus place Edgar-Quinet, prêts pour la dernière criée du soir. Adamsberg avait d’abord arpenté le carrefour, prenant ses marques, respirant le lieu, localisant la maison de Ducouëdic, l’urne bleue arrimée au platane, la boutique de sport, où il avait vu Le Guern s’engouffrer avec sa caisse, et le café restaurant Le Viking, que Danglard avait repéré aussitôt et où il avait choisi d’entrer pour ne plus ressortir. Adamsberg vint frapper au carreau pour lui signaler l’arrivée de Le Guern. Écouter la criée ne lui apporterait rien, il le savait. Mais Adamsberg voulait se figurer au plus juste le point d’où sortaient les annonces.
La voix du Breton le surprit, puissante, mélodieuse, portant comme sans effort d’un bout à l’autre de la place. Cette voix, songea-t-il, était sans doute pour beaucoup dans le rassemblement compact qui s’était formé autour de lui.
— Un, commença Joss, à qui la présence d’Adamsberg n’avait pas échappé. Vends matériel d’apiculteur avec deux essaims. Deux : La chlorophylle se fabrique toute seule et les arbres ne s’en vantent pas. C’est juste un exemple pour les fiers-à-bras.
Adamsberg fut étonné. Il n’avait pas compris cette seconde annonce mais le public, sérieux, ne semblait pas déconcerté et attendait la suite. La force de l’habitude, certainement. Comme pour toute chose, l’entraînement était sûrement nécessaire à une bonne écoute.
— Trois, continua Joss, imperturbable. Âme sœur bienvenue, si possible attirante et sinon tant pis. Quatre : Hélène, je t’attends toujours. Je ne lèverai plus la main sur toi, Bernard, désespéré. Cinq : L’enfant de salaud qui a démoli ma sonnette se prépare une mauvaise surprise. Six : 750 FZX 92, 39 000 km, pneus et freins neufs, entièrement révisée. Sept : Qu’est-ce qu’on est, mais qu’est-ce qu’on est au juste ? Huit : Propose petits travaux de couture soignés. Neuf : Si un jour on doit s’installer sur la planète mars, vous irez sans moi. Dix : Vends cinq cagettes de haricots verts français. Onze : Cloner l’être humain ? Je trouve qu’on est assez de crétins sur la terre. Douze…
Adamsberg commençait à se laisser bercer par la litanie du Crieur, observant le petit groupe, ceux qui notaient quelque chose sur un bout de papier, ceux qui regardaient le Crieur sans bouger, la sacoche pendant au bout du bras, semblant se reposer de leur journée de bureau. Le Guern enchaîna sur la météo du lendemain après un rapide coup d’œil au ciel et sur une météo marine, vent d’ouest s’intensifiant 3 à 5 en soirée, qui sembla contenter tout le monde. Puis l’enroulement des annonces reprit, pratique et métaphysique, et Adamsberg se réveilla en voyant Ducouëdic se redresser vers l’annonce 16.
— Dix-sept, enchaîna le Crieur. Ce fléau est donc présent et existant quelque part, et cette existence est un effet de la création, puisqu’il ne se fait rien de nouveau, et qu’il n’est rien d’existant qui n’ait été créé.
Le Crieur jeta un rapide coup d’œil dans sa direction, lui signifiant par là qu’on venait de passer la « spéciale », et enchaîna sur la 18 : Il est risqué de faire grimper du lierre sur les murs mitoyens. Adamsberg écouta jusqu’au bout, y compris le récit inattendu du périple du Louise Jenny, vapeur français de 546 tonneaux, chargé de vin, de liqueurs, de fruits secs et de conserves, se retournant sur Basse aux Herbes et venant s’échouer sur Pen Bras, équipage perdu sauf chien du bord. Cette dernière annonce fut suivie de murmures de satisfaction ou de dépit et d’un mouvement partiel en direction du Viking. Le Crieur sautait déjà à terre et soulevait son estrade d’un bras, l’édition du soir était terminée. Adamsberg, assez décontenancé, se retourna vers Danglard pour recueillir son avis mais Danglard, selon toute probabilité, était allé finir son verre interrompu. Adamsberg le trouva accoudé au bar du Viking, la mine sereine.
— Exceptionnel calva, commenta Danglard en désignant son petit verre du doigt. Un des meilleurs que j’aie rencontrés.
Une main se posa sur l’épaule d’Adamsberg. Ducouëdic lui fit signe de le suivre à la table du fond.
— Puisque vous voilà dans les parages, dit-il, mieux vaut que vous sachiez qu’ici, personne ne connaît mon véritable nom, sauf le Crieur. Vous me comprenez ? Ici, je suis Decambrais.
— Une seconde, dit Adamsberg en inscrivant le nom sur son carnet.