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Fleur de nave vinaigrette [fr]

Электронная книга - «Fleur de nave vinaigrette [fr]». Краткое содержание книги:

Avez-vous déjà vu un personnage obèse, cradingue, vinasseux et violacé, en pantoufles, maillot de corps gris (mais qui fut blanc jadis), portant un pantalon de coutil rapiécé, affublé d'un véritable sombrero mexicain se prélasser dans les fauteuils du Boeing Paris-Tokyo ?
Assurément non ! Pour se délecter d'une pareille situation, il faut avoir lu « Fleur de nave vinaigrette ».
Au passage : savez-vous comment se traduit « Fleur de nave » en japonais ? « Bey-Rhû-Ryé » ! Rigoureusement authentique !
Si vous ne me croyez pas, consultez votre judoka habituel.
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— Jusqu’où qu’y va aller ? rêve le Béru.

— S’il rate les îles Marquises, il a ses chances d’atteindre le Chili, assuré-je.

Je me penche sur le petit bonhomme. Il est toujours dans le sirop. M’est avis qu’il a une petite fracture du crâne ou quelque chose dans ce genre. En tout cas, sa dernière ratiche vient de partir entre ses lèvres écrasées. Mal en point, le dear Vieux Sagouin !

Nous nous asseyons dans l’herbe odorante d’un merveilleux jardin pour reprendre haleine.

— Comment que ça s’est passé à la poste ? demande mon féal.

Je le lui raconte. Il se met à pleurer dès que j’ai fini et me presse contre sa poitrine de gladiateur en hoquetant :

— Alors t’es revenu juste pour me chercher, Tonio ? Au lieu de les mettre ou de prévenir les matuches, t’as risqué ta peau pour sauver celle de ton pote ! Ah ! vois-tu, je l’oublierai jamais !

La séance lacrymale passée, nous décidons d’aviser. Rapide conseil de guerre. La situation n’est pas très nette.

— Ce bonhomme, dis-je en montrant le vioque, est sûrement un grossium et il doit avoir des appuis. Nous, nous ne parlons pas japonais ; de plus j’ai eu cette fois des démêlés avec la police. Si on nous arrête, ça risque de mal carburer. Il vaudrait mieux que je puisse prévenir l’ambassade de France avant.

— D’ac, dit le Mahousse. Vas-y, moi je garde le mironton, et fais confiance qu’il risque pas de m’échapper…

Dans le jardin où nous avons abordé, il y a une espèce de petite hutte en bambou. Nous y portons le vieux Sans Binocles (il les a perdues dans sa chute).

— Bon, tu m’attends. Ne te montre pas…

Et je pars en reconnaissance.

Je suis un sentier qui tombe dans un autre sentier, qui débouche sur un sentier, lequel conduit à un sentier qui mène tout droit à un autre sentier qui franchit un pont et j’aperçois, se dressant au milieu d’un bosquet de cèdres nains, une agréable demeure aux couleurs vives. Je m’avance quelque peu. Aussitôt, la porte s’ouvre et une volée de jolies filles se précipite vers moi.

Un rêve, les gars ! Un vrai rêve en technicolor. Elles sont là une vingtaine, toutes Japes, mais des beautés triées sur le volet. Elles portent des kimonos aux couleurs chatoyantes et des sandales à semelles de bois qui clapotent sur le fin gravier. Ces demoiselles m’entourent en gloussant et en babillant. Elles se bousculent, se poussent du coude, pouffent, me touchent du bout des doigts comme si elles doutaient de mon existence comme je doute, moi, de la leur. Elles me posent des questions que je ne pige pas.

— Vous parlez français ? je demande.

J’entends le chœur des belles qui s’exclame :

— Fran-cé ! Fran-cé !

Et l’une d’elles s’avance en déclarant :

— Moi, je, un tout petit peu…

C’est la plus belle. Un corps incroyable, une peau comme du satin, des yeux comme des pierres précieuses taillées en amande, sur le sommet de la tête un énorme chignon noir comme le jais, dans lequel sont piquées de longues aiguilles à boule de verre. On dirait que cette gosse a été dessinée au pinceau sur de la porcelaine précieuse par le peintre number one de son bled.

— D’où vous venir ? elle demande.

— Je me promenais le long de la grève avec un ami. Nous avons entendu des gémissements et avons trouvé un vieil homme inanimé.

Elle traduit à ses compagnes. Toutes redoublent de cris et de petits gestes frivoles…

— Où est l’homme et votre ami ?

— Venez…

On se met en route vers la grève. Et nous suivons en gambadant le sentier qui franchit le pont et mène tout droit à un sentier qui conduit à un autre sentier qui débouche sur un sentier qui tombe dans le sentier de la hutte.

Je bavarde avec ma petite compagne. Elle s’appelle Monkusulakomodo, ce qui en français veut dire Lulu. La maison qu’elle habite avec ses compagnes est une école de geishas. Mais aujourd’hui c’est jeu-dhi et elles ont vacances. Elles sont seules pour la journée et se grattent le luth pour se distraire. Si je pige bien, je suis une providence pour ces demoiselles. La mienne (Lulu) est en première année. Elle doit passer son morbac en juin et, si elle est reçue, elle entre en siphilo l’année prochaine. Elle compte se spécialiser plus tard dans les langues fourrées orientales et elle pioche dur son Kamasoûtra afin de décrocher le premier prix (en l’occurrence, une nuit d’amour avec un eunuque). Bref, une bonne petite élève.

L’ahurissement de Béru en me voyant débouler avec cette horde de pin-up est indescriptible.

— Où que t’as dégauchi cette volière ? me fait-il.

Il a déjà les lampions qui lui dégringolent sur les joues.

— C’est Bouddha qui a guidé mes pas, dis-je. Imagine-toi que nous avons accosté dans une école de geishas en vacances.

— C’est pas possible !

— Textuel !

Conquérant, il promène son regard salace sur l’assistance.

— Alors, c’est à nous, tout ça ?

La ravissante Monkusulakomodo nous guide jusqu’à une chambre dans laquelle nous enfermons le vieux type. Il délire et profère des mots sans suite.

— Que dit-il ? demandé-je à ma souris jaune.

— Il dit qu’il est le fils de Dieu, fait-elle gravement.

— C’est le délire, mon chou, ne vous cassez pas la théière pour ça.

— Il faut prévenir le médecin.

— J’ai un docteur merveilleux. Téléphonons-lui.

Et je lui refile le numéro de Roult. Pendant que Béru veille l’agonisant, nous allons bigophoner dans le salon voisin.

Ces demoiselles préparent une collation pour nous ; elles sont tout émoustillées par notre présence. Lulu m’explique que ses amies sont ravies car elles allaient précisément étudier l’amour français la semaine suivante et elles veulent épater leurs professeurs en leur démontrant qu’elles sont à la page.

Elles ont étudié tour à tour les amours élémentaires ; l’amour anglais et l’amour américain ; les amours sentimentales : l’amour allemand, l’amour russe et l’amour polonais ; les amours sauvages : l’amour mongol, l’amour congolais ; les amours propres : l’amour suisse et l’amour suédois ; les amours polissonnes : l’amour beige ; et enfin, tout à fait en fin de programme, les amours cochonnes : c’est-à-dire l’amour français.

— C’est donc considéré ici comme le nec plus ultra ? je questionne, amusé.

— Non, il y a dans l’amour français une subdivision…

— C’est-à-dire ?

— Les amours dépravées.

— C’est-à-dire ?

— L’amour lyonnais.

Elle murmure, d’une voix qui ose laisser libre cours à l’espoir :

— Vous n’êtes pas Lyonnais ?

— Moi, non, dis-je, mais mon compagnon l’est, lui.

Monkusulakomodo pousse un cri de joie et lance la bonne nouvelle à ses camarades de classe et les ravissantes pensionnaires battent des mains.

Tout en devisant, nous avons appelé l’Agence France-Presse. C’est Roult soi-même personnellement qui répond en chair et en os.

— J’écoute.

— San-A. !

— Mince ! Depuis ce matin, j’essaie de te joindre à ton hôtel.

— Il s’est passé des choses étonnantes, faramineuses et antidérapantes, Roult. Viens me rejoindre dare-dare avec une ambulance.

— Avec une ambulance ?

— Oui, il y a eu de la casse…

— Ton copain ?

— Au contraire : mon ennemi intime. Vu les circonstances, je ne peux pas l’emmener à l’hosto. Si tu avais un petit coin peinard où nous aurions la faculté de le soigner sans la faculté des sciences de Tokyo…

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