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Электронная книга - «La vie devant soi». Краткое содержание книги:

Il devait penser que j’étais encore interdit aux mineurs et qu’il y avait des choses que je ne devais pas savoir. En ce moment, je devais avoir sept ans ou peut-être huit, je ne peux pas vous dire au juste parce que je n’ai pas été daté, comme vous allez voir quand on se connaîtra mieux, si vous trouvez que ça vaut la peine.
Momo ne connaît pas son âge, mais il connaît le « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes » et, conformément à ce droit sacré à la dignité, Madame Rosa, ancienne prostituée reconvertie en nounou pour « enfants de putes », n’est pas obligée d’aller à l’hôpital. Il va donc tout mettre en œuvre pour la préserver contre l’acharnement thérapeutique. Car, s’il sait que l’on peut vivre sans amour, il sait aussi reconnaître cette chose formidable quand elle se présente. Il sait que sans l’amour qu’elle lui infuse, sans l’amour qui déborde de son propre cœur, en vrac pourvu que ça sorte, la vie serait une lutte perdue d’avance pour les petits pensionnaires de la rue Bisson, à Belleville.
Pour nous parler d’un monde à part où les prostituée sont « des personnes qui se défendent avec leur cul », où les enfants vendent les chiens parce qu’ils les aiment trop, où les gens ont une grandeur d’âme insoupçonnée, Momo amalgame les mots sans toujours en saisir le sens, ce qui donne lieu à des phrases souvent incorrectes, mais toujours vraies et parfois même très crues. Cette œuvre bouleversante mais jamais larmoyante, publiée sous le nom d’Émile Ajar, a remporté le Goncourt 1975, inscrivant ainsi Romain Gary dans la légende, puisqu’il est le seul romancier à avoir décroché deux fois le prestigieux prix.
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Monsieur Soko a lui-même des enfants qu’il a laissés en Ivoire, parce qu’il a là-bas plus de femmes qu’ici. Je savais bien que je n’avais pas le droit de traîner dans un débit d’ivresse publique sans mes parents mais je vous le dis très franchement, je n’avais pas envie de revenir à la maison. L’état dans lequel j’avais laissé Madame Rosa me donnait encore la chair de poule, rien qu’à y penser. C’était déjà terrible de la voir mourir peu à peu sans connaissance de cause, mais à poil avec un sourire cochon, ses quatre-vingt-quinze kilos qui attendent le client et un cul qui n’a plus rien d’humain, c’était quelque chose qui exigeait des lois pour mettre fin à ses souffrances. Vous savez, tout le monde parle de défendre les lois de la nature, mais moi je suis plutôt pour les pièces de rechange. De toute façon, on ne peut pas faire sa vie au bistro et je suis remonté chez nous, en me disant pendant tout l’escalier que Madame Rosa était peut-être morte et qu’il n’y avait donc plus personne pour souffrir.

J’ai ouvert la porte doucement pour ne pas me faire peur et la première chose que j’ai vue, c’est Madame Rosa tout habillée au milieu de la piaule à côté d’une petite valise. Elle ressemblait à quelqu’un sur le quai qui attend le métro. J’ai vite regardé son visage et j’ai vu qu’elle n’y était pas du tout. Elle avait l’air complètement ailleurs, tellement elle était heureuse. Elle avait les yeux qui allaient loin, loin, avec un chapeau qui ne lui allait pas bien parce que ce n’était pas possible, mais enfin ça la cachait un peu en haut. Elle avait même le sourire, comme si on lui avait annoncé une bonne nouvelle. Elle portait une robe bleue avec des marguerites, elle avait récupéré son sac à main de pute au fond de l’armoire qu’elle gardait pour des raisons sentimentales et que je connaissais bien, il y avait encore des capotes anglaises à l’intérieur, et elle regardait à travers les murs comme si déjà elle allait prendre le train pour toujours.

– Qu’est-ce que vous faites, Madame Rosa ?

– Ils vont venir me chercher. Ils vont s’occuper de tout. Ils ont dit d’attendre ici, ils vont venir avec des camions et ils vont nous emmener au Vélodrome avec le strict nécessaire.

– Qui ça, ils ?

– La police française.

Je comprenais plus rien. Il y avait Moïse qui me faisait des signes de l’autre pièce en se touchant la tête. Madame Rosa tenait à la main son sac de pute et la valise était à côté et elle attendait comme si elle avait peur d’être en retard.

– Ils nous ont donné une demi-heure et ils nous ont dit de prendre seulement une valise. On nous mettra dans un train et on nous transportera en Allemagne. Je n’aurai plus de problème, ils vont s’occuper de tout. Ils ont dit qu’on ne nous fera aucun mal, on sera logés, nourris, blanchis.

Je ne savais pas quoi dire. C’était possible qu’ils transportaient de nouveau les Juifs en Allemagne parce que les Arabes n’en voulaient pas. Madame Rosa, quand elle avait toute sa tête, m’avait souvent parlé comment Monsieur Hitler avait fait un Israël juif en Allemagne pour leur donner un foyer et comment ils ont tous été accueillis dans ce foyer sauf les dents, les os, les vêtements et les souliers en bon état qu’on leur enlevait à cause du gaspillage. Mais je ne voyais pas du tout pourquoi les Allemands allaient toujours être les seuls à s’occuper des Juifs et pourquoi ils allaient encore faire des foyers pour eux alors que ça devrait être chacun son tour et tous les peuples devraient faire des sacrifices. Madame Rosa aimait beaucoup me rappeler qu’elle avait eu une jeunesse elle aussi. Bon je savais donc tout ça puisque je vivais avec une Juive et qu’avec les Juifs ces choses-là finissent toujours par se savoir, mais je ne comprenais pas pourquoi la police française allait s’occuper de Madame Rosa, qui était moche et vieille et ne présentait plus d’intérêt sous aucun rapport. Je savais aussi que Madame Rosa retombait en enfance, à cause de son dérangement, c’est la sénilité débile qui veut ça et le docteur Katz m’avait prévenu. Elle devait croire qu’elle était jeune, comme tout à l’heure lorsqu’elle s’était habillée en pute, et elle se tenait là, avec sa petite valise, tout heureuse parce qu’elle avait de nouveau vingt ans, attendant la sonnette pour retourner au Vélodrome et dans le foyer juif en Allemagne, elle était jeune encore une fois.

Je ne savais pas quoi faire parce que je ne voulais pas la contrarier, mais j’étais sûr que la police française n’allait pas venir pour rendre à Madame Rosa ses vingt ans. Je me suis assis par terre dans un coin et je suis resté la tête baissée pour ne pas la voir, c’est tout ce que je pouvais faire pour elle. Heureusement, elle s’est améliorée et elle fut la première étonnée de se trouver là avec sa valise, son chapeau, sa robe bleue avec des marguerites et son sac à main plein de souvenirs, mais j’ai pensé qu’il valait mieux ne pas lui dire ce qui s’était passé, je voyais bien qu’elle avait tout oublié. C’était l’amnistie et le docteur Katz m’avait prévenu qu’elle allait en avoir de plus en plus, jusqu’au jour où elle ne se souviendra plus de rien pour toujours et vivra peut-être de longues années encore dans un état d’habitude.

– Qu’est-ce qui s’est passé, Momo ? Pourquoi je suis là avec ma valise comme pour partir ?

– Vous avez rêvé, Madame Rosa. Ça n’a jamais fait de mal à personne de rêver un peu.

Elle me regardait avec méfiance.

– Momo, tu dois me dire la vérité.

– Je vous jure que je vous dis la vérité, Madame Rosa. Vous n’avez pas le cancer. Le docteur Katz est absolument certain là-dessus. Vous pouvez être tranquille.

Elle parut un peu rassurée, c’était une bonne chose à ne pas avoir.

– Comment ça se fait que je suis là sans savoir d’où et pourquoi ? Qu’est-ce que j’ai, Momo ?

Elle s’est assise sur le lit et elle s’est mise à pleurer. Je me suis levé, je suis allé m’asseoir à côté d’elle et je lui ai pris la main, elle aimait ça. Elle a tout de suite souri et elle m’a arrangé un peu les cheveux pour que je sois plus joli.

– Madame Rosa, c’est seulement la vie, et on peut vivre très vieux avec ça. Le docteur Katz m’a dit que vous êtes une personne de votre âge et il a même donné un numéro pour ça.

– Le troisième âge ?

– C’est ça.

Elle réfléchit un moment.

– Je ne comprends pas, j’ai fini ma ménopause il y a longtemps. J’ai même travaillé avec. Je n’ai pas une tumeur au cerveau, Momo ? Ça aussi, ça ne pardonne pas, quand c’est malin.

– Il ne m’a pas dit que ça ne pardonne pas. Il ne m’a pas parlé des trucs qui pardonnent ou qui ne pardonnent pas. Il ne m’a pas parlé de pardon du tout. Il m’a seulement dit que vous avez l’âge et il ne m’a pas parlé d’amnistie ni rien.

– D’amnésie, tu veux dire ?

Moïse qui n’avait rien à foutre là s’est mis à chialer et c’était tout ce qu’il me fallait.

– Moïse, qu’est-ce qu’il y a ? On me ment ? On me cache quelque chose ? Pourquoi il pleure ?

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