La victoire d'Angélique
- Автор: Голон Анна, Голон Серж
- Язык: французский
- Жанр: Исторические любовные романы
Электронная книга - «La victoire d'Angélique». Краткое содержание книги:
Il fallait prendre garde, à marée haute. La mer s'engouffrait dans ces échancrures étroites, parfois une lame plus forte se heurtait au fond en cul-de-sac, bondissait et se libérait en un gigantesque geyser d'écume, que l'on voyait à des hauteurs surprenantes et qui pouvait, en se retirant, entraîner des promeneurs imprudents, trop avancés sur les bords. Pour le moins on risquait d'être mouillé copieusement.
Ce qui leur arriva par deux fois.
– La mer est mauvaise aujourd'hui.
Et elles se reculèrent tandis qu'éclatait une nouvelle gerbe écumeuse qui retomba comme déçue de les voir s'éloigner.
– Ô mer furieuse et tendre !... dit Ruth Summers. Depuis que nous sommes là, elle nous tient compagnie. Nous nous sommes assises pour la contempler voyant à travers elle la face du Tout-Puissant et l'amitié d'une nature qui ne veut pas de mal en nous...
En revenant vers le petit campement, Angélique revit l'officier en redingote bleue et à l'autre extrémité du plateau deux silhouettes portant des bonnets de laine, vêtues de chausses courtes aux genoux à la mode des marins anglais, qui tenaient des mousquets.
– Mais qui sont donc ces hommes ? L'un d'eux m'a barré le passage à mon arrivée, prétendant connaître mes intentions à votre égard avant de me laisser vous approcher.
– Ils se sont déclarés nos gardiens. Ils appartiennent à l'équipage du navire qui nous a amenées de Salem. Vous souvenez-vous l'an dernier quand nous avons quitté Gouldsboro, le capitaine d'un navire anglais nous avait prises à son bord, un homme de Londres, dont le bâtiment est armé par un des favoris du roi. C'est dire que c'est un capitaine qui a de grands moyens pour traiter ses affaires autour du globe. Il s'est montré avec nous franc, courtois, comme certains qui viennent d'Angleterre, un peu dédaigneux pour les colons d'Amérique et, comme tout anglican, moqueur à l'égard des puritains qui dirigent le Massachusetts, qui pourtant ont fort bien gouverné la Grande-Bretagne lorsqu'elle se déclara sans roi. Tel quel il est vrai, dans sa redingote rouge et avec toutes ses plumes, il n'était point fait pour plaire à nos édiles de Salem. Lesquelles, à ce premier retour, nous attendaient au port avec des gardes. Notre capitaine s'est montré soupçonneux de l'accueil qu'on nous ménageait au pilori, et comme l'on parlait de nous conduire, il intervint.
« Je ne sais ce qu'il leur raconta. Il invoqua, je crois, votre époux qui nous avait recommandées à lui, promit de leur acheter de la morue et de leur rapporter de la coutellerie. Sans leur faire payer de taxes. Et tandis qu'il faisait remplir ses tonneaux de pommes nouvellement récoltées, il nous escorta jusqu'à notre demeure, qui heureusement n'avait pas été incendiée, promit en nous quittant qu'il reviendrait l'année suivante et s'informerait de notre santé. Il tint promesse. Dès sa venue à Salem cette année, il proposa de nous emmener à Gouldsboro, quitte à repasser plus tard nous reprendre avant son retour pour l'Europe. Et le gouverneur, qui n'est pas commode pourtant, a accédé à sa proposition sans difficultés à condition de nous ramener cette fois encore.
– Et ici, votre compatriote et défenseur a dû à nouveau vous protéger.
– Ces gens de mer sont toujours sur le qui-vive. Un rien leur fait mettre la main à la crosse de leurs pistolets. Ils ne se voient partout qu'ennemis. Je leur ai assuré qu'il n'y avait pas ici à craindre pour nos vies, mais le capitaine en accord avec votre gouverneur Mister Colin...
Elle prononçait Coline.
– ...a préféré nous donner des gardes pour la nuit. Nous ne voulions pas repartir, aussitôt, car nous sentions que vous n'alliez pas tarder à arriver...
– Voyez comme les êtres sont déconcertants, fit Ruth d'un ton confidentiel. Les habitants nous ont fait mauvais visage, mais il y a déjà deux ou trois personnes du village qui se sont glissées jusqu'ici pour nous demander un remède ou des soins...
C'était sans doute l'un de ces visiteurs qu'Angélique avait aperçu descendant le chemin et essayant de se dissimuler dans les herbes, tandis qu'elle montait en sens inverse.
– Il continue à en être de même à Salem, reprit Ruth. Ils crient le jour que nous sommes du Diable, et viennent le soir dans l'ombre demander un bienfait de santé qui ne peut être que de Dieu puisque c'est pour une meilleure vie...
Le hangar où on les avait logées paraissait avoir été construit récemment sur l'emplacement de l'ancienne cabane plus exiguë.
– On dirait qu'on veut transformer ce hangar en poste de traite, dit Ruth, mais je pense qu'il serait mieux d'en faire un lazaret où les malades épidémiques pourraient être soignés en dehors de leurs familles. L'air est si pur ici...
– Pourquoi ne vous êtes-vous pas présentées chez mon amie Abigaël, demanda Angélique que tourmentait la hargne de Gouldsboro. Elle vous aurait reçues et vous connaissiez le chemin de sa maison...
– Nous nous y sommes rendues. Mais sa demeure était close, barricadée. Je ne sais s'il y avait quelqu'un à l'intérieur mais personne ne s'est manifesté, ni n'a répondu à nos appels.
« Abigaël, elle-même ! » pensa Angélique soudain déprimée.
Elle continuait à regarder autour d'elle. Quelque chose manquait... ou quelqu'un !
– Où est Agar ? s'écria-t-elle. Votre petite romanichelle ?
Inquiète, elle se demandait si les dirigeants de Salem l'avaient gardée en otage pour s'assurer du retour des deux femmes ?
– Agar est morte, dit Ruth Summers.
– Ils l'ont tuée, ajouta en écho Nômie Shiperhall.
Elles s'assirent sur un banc, à l'ombre du hangar.
Le drame avait eu lieu au plus sombre de l'hiver, en ces mois où la mer d'encre allonge ses rouleaux d'écume jusqu'à l'intérieur des terres, et que l'on patauge par les rues et par les chemins, creusés des sillons des lourds chariots tirés par les bœufs, dans une boue rouge, couleur de sang corrompu, où dérapent les chevaux, où trébuchent les carrioles qu'il faut pousser de l'épaule pour les sortir de l'ornière, ces mois où l'humeur est aigre, où la crainte s'empare des esprits soumis à la méditation des soirées trop longues.
Quelle lubie avait pris la petite Agar de quitter la maison en lisière des bois où elle était à l'abri, alors qu'il pleuvait en rafales ?
Où avait-elle couru par ce temps sauvage ? De qui s'était-elle moquée, sur le chemin, l'enfant des Roms ? L'enfant rieuse ? Avait-elle été attirée par le marché dont elle aimait le mouvement ? L'arrivée d'un navire ?...
Les uns dirent qu'elle avait volé... à l'étalage un fromage ou un œuf... personne ne se mit d'accord. Les autres, qu'elle avait « induit en tentation » un respectable pasteur qui la morigénait, à moins que ce ne fût un matelot virginien – tous des convicts ! – qui lui lançait des graines de tournesol comme à un petit singe.
Là-dessus encore, personne ne s'entendait.
Avaient éclaté cris de rage, anathèmes, insultes et blasphèmes. La foule, le poing levé, armée de lourds gourdins, d'escabeaux, de manches de fouets, de tout ce qui lui tombait sous la main, s'était refermée sur ce corps dansant de jeune folle qui, même en plein hiver, faute de fleurs, aimait se parer de feuillages, couronne de lierre, bouquets d'ifs au corsage !... Point n'était besoin de tant de coups pour en venir à bout !
Ses mères adoptives ne savaient pas lesquels des citoyens de Salem étaient venus plus tard furtivement déposer le corps brisé sur la terre détrempée, à la lisière du cercle de pierres blanches...
– Elle s'enfuyait souvent les derniers temps, reconnut Ruth Summers en hochant la tête. Je crois qu'elle s'était mise à chercher, et cela avec malignité, celui ou celle à qui je devais d'avoir été emprisonnée plusieurs semaines.