Au commencement était le verbe… Ensuite vint l'orthographe
- Автор: Fripiat Bernard
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Éditions Vuibert
- ISBN: 978-2311100501
- Жанр: Лингвистика
Электронная книга - «Au commencement était le verbe… Ensuite vint l'orthographe». Краткое содержание книги:
Rassurez-vous, c'est voulu !
Comment pourrait-il en être autrement dans un pays à l'histoire si tumultueuse ? Comme la France, notre orthographe a traversé les siècles en empruntant des voies détournées, sans craindre détours et autres pirouettes.
Il fallait un Belge comme Bernard Fripiat pour raconter cette histoire avec un humour et une irrévérence qui déculpabiliseront les pires cancres. En une centaine de pourquoi, il explique l'origine de chaque difficulté et raconte la folle épopée d'une orthographe que le monde entier nous envie…
Biographie de l'auteur
Historien passionné par la langue française, Bernard Fripiat anime depuis vingt ans des stages d orthographe en entreprise. Auteur dramatique, il est également comédien et chroniqueur radio. En 2013 il a publié L'Orthographe : 99 trucs pour en rire et la retenir (éd. Gunten).
« Peser » et « penser » ont ainsi la même origine. Preuve que « penser » consiste souvent à bien peser ses mots. Mais « penser à quelqu’un », c’est aussi « panser ses plaies ». Robert Estienne invente cette nuance, histoire d’éviter toute confusion.
Dans les trois premières éditions de son Dictionnaire, l’Académie française l’ignore, mais lui donne raison en 1762. Preuve qu’il était encore lu deux cents ans après sa mort.
80. POURQUOI ÉCRIVONS-NOUS PARFOIS EIN ET PARFOIS AIN ?
Obéissant aux juristes du XIIIe siècle, Robert Estienne rétablit le ein pour les mots latins s’écrivant en ou in alors que, au XIIe siècle, la tendance était plutôt d’écrire ain. Il écrit « astreindre », « haleine », « plein »…
En revanche, il renonce à le faire pour les mots auxquels nous nous étions habitués. Charles Beaulieux donne trois exemples : « vaincre » (latin vincere), « craindre » (un mélange du verbe classique timere et du gallo-romain cremere), faindre (fingere). Pour ce dernier, l’Académie en 1694 vaincra la prudence de Robert Estienne et écrira « feindre ».
81. POURQUOI ÉCRIVONS-NOUS « HONNEUR » ET « HONORER » ?
Au XVIe siècle, le but des livres d’orthographe est d’abord de nous aider à lire. Ce qui est devenu une difficulté était à l’origine un témoignage de bonne volonté.
Robert Estienne prit la décision de doubler le n quand la syllabe qui le précédait comportait le son on. Il écrit « donner » car, à son époque, on disait don/ner. Pour comprendre ce phénomène, écoutez la prononciation des n dans « ennui » et « ennemi ». « Donner » se prononçait de manière nasale, comme « ennui ». Notre bienfaiteur met deux n à « honneur » car ses contemporains disaient hon/neur, et un à « honorer » car Robert Estienne le prononçait comme nous le fusons aujourd’hui.
Finalement, la prononciation des mots « honneur » et « donner » a changé, mais nous avons conservé l’orthographe sur laquelle Robert Estienne comptait pour simplifier la vie de ses lecteurs. L’enfer orthographique est pavé de bonnes intentions !
82. POURQUOI SOUFFRONS-NOUS QUAND NOUS DEVONS APPELER QUELQU’UN ?
Au XVIe siècle, le verbe « appeler » se prononçait comme aujourd’hui. « J’appelle » et « nous appelons » s’articulaient différemment. Robert Estienne sera un des premiers à adapter le nombre de l ou de t en fonction de la prononciation. Il l’applique pour « appeler ». L’Académie ne le suivra pas à cause de l’étymologie latine appellare et écrira appeller, systématiquement avec deux l. Cette orthographe tiendra jusqu’au milieu du XVIIe siècle.
En effet, à l’époque, les amoureux des lettres attachent plus d’importance à l’étymologie qu’à la phonétique des sons é et è en pleine évolution. En 1740, l’Académie donnera raison à Robert, grâce à l’intervention de l’abbé d’Olivet. Si un collègue vous corrige sur ce mot, n’hésitez pas à lui demander pourquoi il prend parti pour d’Olivet et Estienne contre les quarante premiers académiciens… Cela ne vous dispensera pas de refaire votre Post-it, mais détournera la conversation.
Constatons au passage que cette réticence académique à mettre un seul l à « appeler » parce que appellare en a deux explique notre accent grave à « je gèle ». Nous aurions pu mettre deux l, mais le latin gelare n’en avait qu’un !
83. POURQUOI ÉCRIVONS-NOUS « BOURSE » ET « SOURCE » ?
Au XVIe siècle, Robert Estienne, suivant les juristes qu’il adore, prend l’habitude d’écrire à la fin des mots la consonne désormais muette qui termine leur racine latine. Il nous a légué « sang » (sanguis), « lard » (lardum), « plomb » (plumbum), « tard » (tardus), « sourd » (surdus), « profond » (profundus), « long » (longus) et « froid » (frigidus) par amour du latin. Robert conseille d’écrire « bourse » car l’équivalent de ce mot en latin est bursa.
Néanmoins, ses connaissances ne sont pas infaillibles. Il aurait pu tenir le même raisonnement pour « source », qui vient de sursa. Mais il ignorait cette étymologie. En somme, c’est à cause de l’ignorance de Robert Estienne que nous mettons un c à « source ».
84. POURQUOI ÉCRIVONS-NOUS « PRUDENCE » ET « OFFENSE » ?
Les Romains écrivaient et prononçaient prudentia et dementia. Au cours des siècles, ce t va évoluer vers le s. Au XVIe siècle, Robert Estienne trouve original de symboliser ce son par un c. Il écrit « prudence » et clemence.
Les Romains disaient et écrivaient offensa et mensus. La prononciation de ce son s perdurera. C’est en toute logique que Robert Estienne écrira « offense » et « immense ».
Vous me direz : « Il aurait pu mettre un s pour les mots qui viennent de prudentia et dementia ! »
C’est vrai, il aurait pu ! Mais c’eût été oublier l’étymologie, savoir suprême pour nos grammairiens humanistes !
85. POURQUOI ÉCRIVONS-NOUS : « CHER PSYCHOLOGUE, IL Y A PEU DE CHANCES QUE NOUS VOUS SOURIIONS » ?
Le y possède l’immense avantage d’être la seule voyelle à hampe. Nos anciens l’adoraient et lui attribuaient trois fonctions.
Il permettait de distinguer les fins de mots dans les manuscrits : roy, loy… Au pluriel, ce y n’a plus de raison d’être. Cela donnait : un roy, des rois, un mary, des maris. Au début du XVIIIe siècle, ces ajouts qui n’ont aucun rapport avec l’étymologie disparaîtront plus facilement que les autres. Une fois n’est pas coutume, l’Académie entérinera rapidement cette évolution.
Les Grecs indiquent le son i grâce à deux lettres : iota et upsilon. Lorsque nous reprenons un mot grec muni d’un upsilon, nous écrivons un y qui porte bien son nom. Le grec cryptos, qui signifie « caché », explique le y de « chaîne cryptée ». Kyclos, qui désigne le « cercle », justifie le y de « bicyclette » (littéralement « deux roues »). Le y de « gymnastique » s’explique par le mot grec gymnos qui caractérise quelqu’un de « nu » (no comment !).