La nouvelle vie d'Arsène Lupin
- Автор: Goetz Adrien
- Год: 2016
- Язык: французский
- Год: Éditions Grasset & Fasquelle
- ISBN: 978-2246855712
- Жанр: Альтернативная история
Электронная книга - «La nouvelle vie d'Arsène Lupin». Краткое содержание книги:
Dans ce trépidant divertissement, Adrien Goetz, le père de Pénélope et de ses fameuses intrigues (Intrigue à Versailles, Intrigue à Giverny…), rajeunit le plus mythique des personnages français, ainsi que ses partenaires et adversaires, du ridicule détective Herlock Sholmès à la redoutable Joséphine Balsamo, convertie au féminisme militant. La traque d’Arsène Lupin commence !
Je sais que tu peines un peu, mon garçon, en voulant terminer ta thèse dans les temps. C’est peut-être qu’il te manque un bon exemple, un cas auquel personne n’aurait pensé pour synthétiser les résultats auxquels tu es parvenu. Je suis beau prince, je te l’apporte sur un plateau. En vrai, j’ai besoin de ton aide. Il me faut, pour une mission que j’aurais dû accomplir moi-même, quelqu’un en qui j’aie une confiance absolue. Ces jours-ci, je suis obligé une nouvelle fois de sauver l’économie européenne, et je donne la priorité à l’intérêt général, tu comprendras ça, toi.
Voici l’adresse d’une petite fille de trois ans. Elle s’appelle Aurore. Je compte sur toi pour me dire si elle est en bonne santé et si tu la trouves mignonne. Je te demande de me la ramener à Paris tout de suite. Ci-joint une lettre de recommandation pour parvenir jusqu’à elle, et avoir le droit de l’emmener avec toi. Tu prends l’identité d’un médecin. Tu feras illusion sans difficulté avec ton air sérieux. Tu sais t’occuper d’une fille de trois ans ? Tu as bien dû faire du baby-sitting quand tu étais au lycée ? Jacques dit Grognard, qui a beaucoup de conversation, tu verras, va te conduire dans son auto toute neuve dont il est très content. J’attends ton rapport pour lundi prochain, viens boire un verre place Dauphine, à midi. Et quand tu rentreras chez toi, la botte rouge de Cartouche, qui avait besoin d’un petit coup de peinture, aura repris sa place, ta maison n’aura rien perdu de son charme, ni ta rue de son mystère.
Lupin l’appelait au secours ! Quel culot. Occasion idéale : un texto pour prévenir sa nouvelle amie qu’il aurait dû voir ce soir, il fallait partir. En quatre minutes, Beautrelet avait rempli son sac de voyage, il était ressorti en courant. L’épicier étonné l’avait vu revenir et se saisir de deux paquets de couches, de lait, de tablettes de chocolat, de petits pots à la carotte et au chou — le malheureux Isidore n’avait pas la moindre idée de ce qu’on doit emporter pour s’occuper d’un bébé pendant deux jours.
Une Jaguar XE bleu nuit, modèle sport, toute récente et plus légère que celle de Strasbourg, attendait quelques maisons plus loin. Il reconnut Jacques qu’il n’avait jamais vu, fumant, adossé à ce joyau. Celui que Lupin baptisait Grognard lui ouvrit la portière arrière en s’inclinant, mais Beautrelet d’autorité contourna la voiture et s’assit à côté de lui. Il aurait plus de place.
« Pas de chichis, on est de la même bande à partir d’aujourd’hui, non ? On va pouvoir parler, mon cher Jacques. Où est le patron ? Où allons-nous ?
— Nous allons en Suisse, près de Bâle. Monsieur a acheté bien trop de choses : Mlle Aurore est très propre désormais, elle n’aime pas les légumes, et le chocolat a été interdit par le patron.
— Pourquoi est-ce qu’il n’est pas là ? Qu’est-ce qui se passe ?
— Le patron est sur un coup important, un cambriolage à Pessac.
— Pessac-Léognan, de bons vins, avec d’abord Haut-Brion, premier cru classé, il a volé des fûts, des bouteilles, des caisses ?
— Monsieur n’y est pas du tout. »
Tout sourire, Jacques s’était tu et avait allumé France Inter car c’était l’heure de « Bienvenue au Moyen Âge », l’émission quotidienne de Michel Zink, le célèbre professeur du Collège de France. Isidore trouva que ce Jacques portait une eau de toilette un peu présente, sans arriver à déterminer quel pouvait bien être ce parfum de luxe. Grognard ne grognait plus : il n’en revenait pas qu’on lui ait confié ce bolide. Il regrettait un peu, dans son for intérieur, que son patron ne fût pas plutôt James Bond, il raffolait des gadgets : dans cette bagnole, il avait plein de commandes très amusantes à sa disposition, son iPhone était connecté aux enceintes, qu’il modulait en tapotant sur son écran, il avait entré sa carte SIM dans l’écran tactile du tableau de bord, il était comme chez lui. Le divin bruit du moteur participait à cette impression de grand confort qui le comblait. Leporello testant la nouvelle gondole de don Giovanni n’aurait pas été de meilleure humeur.
Le patron avait eu raison de se méfier depuis toujours des gadgets, aujourd’hui James Bond est ringardisé, le monde entier dispose, pour une somme plus ou moins élevée, de la panoplie de l’agent secret de naguère, géolocalisation, code secret avec empreintes pour ouvrir le téléphone, appareil photographique miniaturisé, enregistreur — et le commodore Bond dans les derniers films n’a plus de gadgets du tout, il finira bien par prendre le métro… Alors que Lupin, avec ses tours appris chez un prestidigitateur, ses cours de théâtre avec les meilleurs comédiens, et les quelques injections de collagène, ses postiches et les hardes achetées chez Emmaüs, conservait aujourd’hui les mêmes méthodes qu’en 1900. Cela forçait l’admiration. Et Jacques n’en était pas avare. Il l’aimait sans réserve.
Beautrelet, agacé, tapotait sur son téléphone et épluchait ce qu’on pouvait trouver de « cambriolable » à Pessac. En quatre secondes, il était tombé sur « Monnaie de Paris ». Les entrepôts de frappe monétaire de la France ! Il murmura :
« C’est se charger inutilement de voler des pièces, ce qu’il faut cambrioler c’est l’usine des billets, je le lui aurais dit, moi…
— Le patron ne cambriole pas, pas cette fois. Il sauve notre système économique, c’est évidemment bien plus délicat. Le cambriolage a eu lieu hier, et c’est son vieil ami le ministre des Finances, le fameux Lucien Lamoureux — ils disent qu’ils ont fait leurs études ensemble, mais c’est faux —, qui l’a appelé pour lui demander son aide. Vous voyez qu’on n’a pas de secrets pour vous, monsieur Beautrelet ! Le patron m’a donné le droit de vous mettre au parfum.
— Mais on a volé quoi ? Des coins pour frapper les pièces ? Ça prend de la place… Et ensuite, il faut disposer d’un atelier clandestin…
— Oh, ça ne manque pas, on en a démantelé deux en Italie cette année.
— Les Italiens sont des artistes.
— Si Monsieur continue avec ce genre de banalités, Monsieur n’aura pas son Nobel. »
Vexé, Beautrelet se tut, et écouta le professeur Zink qui débattait d’une question fondamentale : « Tristan et Iseult avaient-ils besoin du philtre pour s’aimer ? » La réponse était non, mais c’était pourtant très intéressant, y compris pour un biologiste dont la chimie avait toujours été l’autre grande passion.
Un texto bipe : l’amoureuse de Beautrelet ne l’oublie pas. C’est déjà ça. Il la rappellera une fois sur place. Au lieu de sourire, comme il aurait dû, son visage s’assombrit. Drôle d’histoire d’amour.
L’émission médiévale était brève, ce fut le nouvel album de Johnny Hallyday qui lui succéda, autre artiste immortel, mais qui ne semblait pas être du goût du chauffeur. Jacques, fronçant le sourcil, ouvrit la fenêtre, avec le sourire satisfait de celui qui continue de tester toutes les merveilles d’une voiture neuve. Il n’eut pas un regard pour les tacots voisins, les gros motards qu’il doublait sur l’autoroute ; d’une main souple, il brancha son iPhone sur l’autoradio et fit vrombir à l’orgue Jésus que ma joie demeure.
Ce fut lui qui relança la conversation :
« Ce n’est pas trop fort ? Vous reconnaissez ?
— Bach, un des chorals les plus connus… Je l’ai entendu récemment…
— Dans cette interprétation. Je me suis enregistré moi-même. C’était moi, au grand orgue de Strasbourg, vous vous souvenez, qui est accroché aux piliers de la nef comme un nid d’hirondelle. On joue toujours ça pour dire au patron qu’il y a un danger, je l’ai fait à l’harmonica dans le subway à Londres, en sifflotant dans la Grande Galerie du Louvre, au trombone dans un bar de Manhattan, mais là, c’était mon sommet, mon heure de gloire. Toute la bande était présente, on avait sécurisé la cathédrale ; quand ce demeuré de Sholmès est arrivé, j’ai lancé mon choral. Pas mal, non ? Et je sais par cœur tout L’Art de la fugue.