Le rosier de Madame Husson (1888)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #30
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le rosier de Madame Husson (1888)». Краткое содержание книги:
Un ami du narrateur, très imbu de l'histoire locale, raconte l'anecdote suivante : Mme Husson, modèle de vertu de Gisors, s'est mis en tête de promouvoir la chasteté dans sa ville en couronnant une rosière. Mais aucune fille ne résiste à l'enquête de mœurs, aussi Mme Husson se rabat-elle sur l'esprit simple du village, Isidore, qui est couronné « rosier ». Or celui-ci utilise sa récompense pour s'encanailler à Paris.
Nous arrivions dans la ligne des agents. Elle s’ouvrit pour me laisser passer.
Et je m’engageai dans la rue Drouot.
Ma compagne me demanda :
— Viens-tu chez moi ?
— Non.
— Pourquoi pas ? Tu m’as rendu un rude service que je n’oublierai pas.
Je répondis, pour me débarrasser d’elle :
— Parce que je suis marié.
— Qu’est-ce que ça fait ?
— Voyons, mon enfant, ça suffit. Je t’ai tirée d’affaire. Laisse-moi tranquille maintenant.
La rue était déserte et noire, vraiment sinistre. Et cette femme qui me serrait le bras rendait plus affreuse encore cette sensation de tristesse qui m’avait envahi. Elle voulut m’embrasser. Je me reculai avec horreur, et d’une voix dure :
— Allons, f…-moi la paix, n’est-ce pas ?
Elle eut une sorte de mouvement de rage, puis, brusquement, se mit à sangloter. Je demeurai éperdu, attendri, sans comprendre.
— Voyons, qu’est-ce que tu as ?
Elle murmura dans ses larmes : Si tu savais, ça n’est pas gai, va.
— Quoi donc ?
— C’te vie-là.
— Pourquoi l’as-tu choisie ?
— Est-ce que c’est ma faute ?
— À qui la faute, alors ?
— J’ sais-ti, moi !
Une sorte d’intérêt me prit pour cette abandonnée.
Je lui demandai :
— Dis-moi ton histoire ?
Elle me la conta.
— J’avais seize ans, j’étais en service à Yvetot, chez M. Lerable, un grainetier. Mes parents étaient morts. Je n’avais personne ; je voyais bien que mon maître me regardait d’une drôle de façon et qu’il me chatouillait les joues ; mais je ne m’en demandais pas plus long. Je savais les choses, certainement. À la campagne, on est dégourdi ; mais M. Lerable était un vieux dévot qu’allait à la messe chaque dimanche. Je l’en aurais jamais cru capable, enfin !
V’là qu’un jour il veut me prendre dans ma cuisine. Je lui résiste. Il s’en va.
Y avait en face de nous un épicier, M. Dutan, qui avait un garçon de magasin bien plaisant ; si tant est que je me laissai enjôler par lui. Ça arrive à tout le monde, n’est-ce pas ? Donc je laissais la porte ouverte, les soirs, et il venait me retrouver.
Mais v’là qu’une nuit M. Lerable entend du bruit. Il monte et il trouve Antoine qu’il veut tuer. Ça fait une bataille à coups de chaise, de pot à eau, de tout. Moi j’avais saisi mes hardes et je me sauvai dans la rue. Me v’là partie.
J’avais une peur, une peur de loup. Je m’habillai sous une porte. Puis je me mis à marcher tout droit. Je croyais pour sûr qu’il y avait quelqu’un de tué et que les gendarmes me cherchaient déjà. Je gagnai la grand’route de Rouen. Je me disais qu’à Rouen je pourrais me cacher très bien.
Il faisait noir à ne pas voir les fossés, et j’entendais des chiens qui aboyaient dans les fermes. Sait-on tout ce qu’on entend la nuit ? Des oiseaux qui crient comme des hommes qu’on égorge, des bêtes qui jappent, des bêtes qui sifflent, et puis tant de choses que l’on ne comprend pas. J’en avais la chair de poule. À chaque bruit, je faisais le signe de croix. On ne s’imagine point ce que ça vous émouve le cœur. Quand le jour parut, v’là que l’idée des gendarmes me reprit, et que je me mis à courir. Puis je me calmai.
Je me sentis faim tout de même, malgré ma confusion ; mais je ne possédais rien, pas un sou, j’avais oublié mon argent, tout ce qui m’appartenait sur terre, dix-huit francs.
Me v’là donc à marcher avec un ventre qui chante. Il faisait chaud. Le soleil piquait. Midi passe. J’allais toujours.
Tout à coup j’entends des chevaux derrière moi. Je me retourne. Les gendarmes ! Mon sang ne fait qu’un tour ; j’ai cru que j’allais tomber ; mais je me contiens. Ils me rattrapent. Ils me regardent. Il y en a un, le plus vieux, qui dit :
— Bonjour, mamzelle.
— Bonjour, Monsieur.
— Ousque vous allez comme ça ?
— Je vas t’à Rouen, en service dans une place qu’on m’a offerte.
— Comme ça, pédestrement ?
— Oui, comme ça. Mon cœur battait, Monsieur, à ce que je ne pouvais plus parler. Je me disais : « Ils me tiennent. » Et j’avais une envie de courir qui me frétillait dans les jambes. Mais ils m’auraient rattrapée tout de suite, vous comprenez. Le vieux recommença :
— Nous allons faire route ensemble jusqu’à Barantin, mamzelle, vu que nous suivons le même itinéraire.
— Avec satisfaction, Monsieur. Et nous v’là causant. Je me faisais plaisante autant que je pouvais, n’est-ce pas ; si bien qu’ils ont cru des choses qui n’étaient point. Or, comme je passais dans un bois, le vieux dit :
— Voulez-vous, mamzelle, que j’allions faire un repos sur la mousse ?
Moi, je répondis sans y penser :
— À votre désir, Monsieur.
Puis il descend et il donne son cheval à l’autre, et nous v’là partis dans le bois tous deux. Il n’y avait plus à dire non. Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ? Il en prit ce qu’il a voulu ; puis il me dit : « Faut pas oublier le camarade. » Et il retourna tenir les chevaux, pendant que l’autre m’a rejointe. J’en étais honteuse que j’en aurais pleuré, Monsieur. Mais je n’osais point résister, vous comprenez. Donc nous v’là repartis. Je ne parlions plus. J’avais trop de deuil au cœur. Et puis je ne pouvais plus marcher tant j’avais faim. Tout de même, dans un village, ils m’ont offert un verre de vin, qui m’a r’donné des forces pour quelque temps. Et puis ils ont pris le trot pour pas traverser Barantin de compagnie. Alors je m’assis dans le fossé et je pleurai tout ce que j’avais de larmes.
Je marchai encore plus de trois heures durant avant Rouen. Il était sept heures du soir quand j’arrivai. D’abord toutes ces lumières m’éblouirent. Et puis je ne savais point où m’asseoir. Sur les routes, il y a les fossés et l’herbe ousqu’on peut même se coucher pour dormir. Mais dans les villes, rien.
Les jambes me rentraient dans le corps, et j’avais des éblouissements à croire que j’allais tomber. Et puis, il se mit à pleuvoir, une petite pluie fine, comme ce soir, qui vous traverse sans que ça ait l’air de rien. J’ai pas de chance les jours qu’il pleut. Je commençai donc à marcher dans les rues. Je regardais toutes ces maisons en me disant : « Y a tant de lits et tant de pain dans tout ça et je ne pourrai point seulement trouver une croûte et une paillasse. » Je pris par des rues où il y avait des femmes qui appelaient les hommes de passage. Dans ces cas-là, Monsieur, on fait ce qu’on peut. Je me mis, comme elles, à inviter le monde. Mais on ne me répondait point. J’aurais voulu être morte. Ça dura bien jusqu’à minuit. Je ne savais même plus ce que je faisais. À la fin, v’là un homme qui m’écoute. Il me demande : « Ousque tu demeures ? » On devient vite rusée dans la nécessité. Je répondis : « Je ne peux pas vous mener chez moi, vu que j’habite avec maman. Mais n’y a-t-il point de maisons où l’on peut aller ? »
Il répondit : « Plus souvent que je vas dépenser vingt sous de chambre. »
Puis il réfléchit et ajouta : « Viens-t-en. Je connais un endroit tranquille ousque nous ne serons point interrompus. »
Il me fit passer un pont et puis il m’emmena au bout de la ville, dans un pré qu’était près de la rivière. Je ne pouvais pus le suivre.
Il me fit asseoir et puis il se mit à causer pourquoi nous étions venus. Mais comme il était long dans son affaire, je me trouvai tant percluse de fatigue que je m’endormis.