Chroniques
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #38
- Язык: французский
- Жанр: Другие документальные фильмы
Электронная книга - «Chroniques». Краткое содержание книги:
Car la foule, ignorante de cette subtile et singulière sensation de joie artiste communiquée par le regard au cerveau, voit et ressent naïvement, en sauvage qui vient se distraire et pour qui un musée ou une exposition n’est pas autre chose que du roman et de l’histoire dessinés et mis en couleur.
Il se trouve cependant dans le public des hommes que la nature a doués pour être d’excellents juges, et ceux-là finissent sans doute par imposer leur avis ; mais ils sont rares, perdus dans le nombre, et leur voix n’est entendue que plus tard, beaucoup plus tard !
Alors, qui donc est compétent, qui donc a le droit d’exprimer son opinion ? Les peintres ?
Pas davantage, et voici pourquoi :
Leur extrême éducation spéciale les arme d’une partialité redoutable pour tout confrère qui, doué d’un tempérament autre que le leur, suit une tendance différente.
Prenons des exemples. M. Puvis de Chavannes cherche à évoquer, à fixer vaguement les rêves qui passent devant ses yeux, devant ses yeux de peintre-poète.
Comment admettre qu’il puisse, étant donné ses œuvres, comprendre et apprécier la peinture microscopique de M. Meissonier ?
M. Gustave Moreau cherche aussi à fixer des rêves, mais avec une précision méticuleuse.
Peut-on croire qu’il était admiré et compris de Courbet, robuste et brutal coloriste ?
Les hommes de l’École des Beaux-Arts, les corrects saturés de traditions, ne haussent-ils pas les épaules avec un dédain magistral devant les Manet, les Monet, devant tous ceux que les attitudes conventionnelles irritent et qui, méprisant le dessin savant et le tableau composé suivant les règles établies, poursuivent les insaisissables harmonies des tons, la vérité inaperçue jusqu’ici par leurs devanciers. Car si la nature n’a point changé, le regard humain s’est modifié et reconnaît des couleurs impossibles même à exprimer par des mots.
Il suffit pour s’en convaincre de regarder les étoffes nouvelles. Qui donc pourra indiquer leurs nuances avec des paroles ? Voyez les roses et les rouges de Chine, toute la gamme des lilas rouges, des lilas roses, des lilas orangés, et les verts si différents, si délicieux, si nouveaux, innombrables, innommables, que notre œil aujourd’hui distingue sans que notre bouche sache encore les définir.
Est-ce que les réalistes, malgré leur génie puissant, admettront la grâce de Watteau ?
Est-ce qu’on n’entend pas chaque jour des maîtres de la peinture moderne parler avec mépris de quelques maîtres de la peinture ancienne ? Est-ce que Ingres admettait Delacroix ? Est-ce que tous les contemporains de ce dernier ne l’ont pas conspué et méprisé malgré leur savoir spécial ? N’en ont-ils pas fait autant pour Corot, pour Millet et pour bien d’autres ? N’entendons-nous pas chaque jour des artistes de grand mérite contester avec une passion ardente et convaincue, avec l’autorité que donnent le savoir et le succès, d’autres artistes non moins célèbres, non moins autorisés à proclamer leur dédain pour ceux dont le tempérament est différent ? Et toutes ces opinions cependant sont logiquement défendues et raisonnées par des hommes instruits et compétents, motivées en vertu de principes inflexibles, mais divers, et affirmées irréfutables par les uns comme par les autres.
Alors, dira-t-on, si personne ne peut juger la peinture, qu’allez-vous faire au Salon ?
Eh bien, nous irons, en bons naïfs, en bons bourgeois, contempler des images, et rien que des images. Nous nous promènerons de salle en salle, au milieu du public, regardant nos voisins autant que les murailles, écoutant ce qu’on dit et vous le racontant. Nous vous rapporterons des réflexions, peut-être des anecdotes, mais nous ne vous parlerons guère de couleurs ni de dessin, en vertu de ce dicton : « Des goûts et des couleurs on ne discute point. »
Nous laisserons les artistes se chamailler sur le faire et le savoir-faire, sur les tendances et les procédés, sur le jour de plein air et le jour d’atelier, sur les conventions de la perspective et des ombres, sur les modifications que les voisinages font subir aux valeurs, etc., etc.
Nous regarderons les images, et aussi les imagiers ; c’est-à-dire que nous nous amuserons à chercher, chez les peintres, les raisons qui les ont fait choisir leurs sujets. Nous ferons un petit voyage d’exploration et d’agrément dans leurs esprits et dans leurs intentions, dans leurs idées, dans leur sentimentalité, dans leurs combinaisons pour émouvoir les braves gens, les simples gens, comme nous. Ah ! Nous en verrons des Orientales sur des divans, comme les sultans n’en ont jamais vu, des guerriers gaulois ou francs avec des moustaches couleur de ficelle, des yeux terribles, des airs nobles et redoutables ; nous verrons des scènes effroyables ou touchantes, des gestes pleins d’expression et d’intentions si évidentes que les petits enfants s’arrêtent pour dire :
— Tiens ! Papa, un homme en colère !
Ou bien :
— Oh ! Maman, voilà une dame bien malade !
Nous découvrirons enfin toute la littérature, bonne ou mauvaise, que les peintres opprimés par le public et par les critiques sont contraints de mettre dans leur art.
Oh, si vous saviez comme c’est parfois abominable, à voir toute cette peinture à esprit et à sentiments, cette peinture à émotions tendres, dramatiques ou patriotiques, cette peinture larme à l’œil et romanesque, cette peinture anecdotique, historique, faits divers, judiciaire, familiale ou polissonne, cette peinture qui raconte, qui déclame, qui enseigne, qui moralise ou qui pervertit !
Plaignons les peintres !
Quand on pénètre dans le Salon, on éprouve d’abord au fond des yeux une vive douleur, un coup de couleur crue et de jour brutal, qui se transforme bientôt en migraine. Et on s’en va de salle en salle, effaré, aveuglé par le flamboiement des tons furieux, par l’incendie des cadres d’or, par la clarté crue, blanche et féroce qui tombe du plafond de verre.
Ne devrait-on pas vendre des lunettes fumées en même temps que les catalogues pour cette visite redoutable comme on en vend dans les rues les jours d’éclipse ?
J’estime même qu’un oculiste distingué devrait se tenir au buffet, à la disposition du public, comme M. Dufoussat, l’honorable avoué des peintres.
La peinture est un art délicat, tout de nuances, et a besoin d’être vue sous un jour spécial, préparé pour elle, habilement ménagé. Ajoutons que chaque tableau a été conçu et exécuté dans des conditions différentes de lumière qu’on devrait reproduire, autant que possible, avant de le montrer au public ; que la mise en scène au Salon serait aussi utile qu’au théâtre, pour faire valoir ces œuvres décoratives qu’on vous étale pêle-mêle, côte à côte, comme les marchandises d’un entrepôt, sous une lumière aussi violente que désagréable, qui éclaire affreusement en décolorant tout par sa crudité.
Ajoutons que les voisinages inattendus des toiles produisent fatalement d’atroces cacophonies de tons, des combats de rouges, des rencontres de bleus, des mêlées innommables de couleurs exaspérées de se rencontrer. Les œuvres fines et discrètes s’effacent sous l’éclat aveuglant des œuvres colorées, qui semblent criardes à côté des autres.