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La terre et le ciel de Jacques Dorme

Электронная книга - «La terre et le ciel de Jacques Dorme». Краткое содержание книги:

Аннотация

Andreï Makine: L'écriture est une vision

«C'est alors que, d'une voix presque éteinte, en acceptant l'échec et ne demandant plus rien, je parlai de Jacques Dorme. Je réussis à dire sa vie en quelques phrases brèves, nues. Je me trouvais dans un état d'abattement tel que j'entendais à peine ce que je disais. Et c'est dans cet état seulement que je fus capable d'exprimer toute la douloureuse vérité de cette vie. Un aviateur venu d'un pays lointain rencontre une femme du même pays et, pendant très peu de jours, dans une ville dont il ne restera bientôt que des ruines, ils s'aiment; puis il part au bout de la terre pour conduire les avions destinés au front, et meurt, en s'écrasant sur un versant de glace, sous le ciel blême du cercle polaire. Je l'avais dit autrement. Non pas mieux, mais plus brièvement encore, plus près de l'essence de leur amour.»
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Le souvenir de cette mort empêchait la joie facile qu'il éprouvait avant: la luminescence douce, bleutée du tableau de bord des Boston, bien plus agréable que l'éclairage cru dans les avions russes, le confort presque superflu du cockpit et, à l'atterrissage, une mécanique parfaitement obéissante. En descendant sur la piste, il se rappelait à présent la file indienne des prisonniers et celui qui avait trébuché sur un sentier de glace.

Il se souvint de lui à la fin du mois d'août 1944, mais d'une façon nouvelle. Ce jour-là tous ses camarades, les pilotes et les mécanitiens, le fêtaient depuis le matin: on venait d'apprendre la libération de Paris. Répondant à leurs félicitations, Jacques Dorme se demandait ce qu'ils savaient de la France. Dans leurs exclamations, revenaient la Commune de Paris, Maurice Thorez et, couvert d'opprobre et déformé par l'absence de sons nasaux en russe, le nom du maréchal Pétain. Il n'essayait même pas d'expliquer, se sentant enfin débarrassé du poids de la défaite française que parfois, dans les conversations, les gens semblaient lui reprocher. A présent, ils riaient et disaient que, une fois Hitler chassé, le peuple français réglerait leur compte aux capitalistes et se mettrait à construire le communisme. Un peu assourdi par leurs voix, il imaginait quel genre de livres ils avaient pu lire sur la France. Le récit d'Alexandra revint à sa mémoire: ce recueil de textes qu'elle avait déniché dans la bibliothèque d'une ville sibérienne, lieu où elle était assignée à résidence. Des textes d'auteurs français traduits en russe, dont un poème, véritable «hymne à la Guépéou»…

Dans la monotonie du vol, il se représenta Paris, la liesse populaire, les fenêtres ouvertes sur un beau ciel estival. Et surtout les terrasses des cafés, une vie attablée, volubile, légère, faite de bribes de paroles, de coups d'œil échangés, de la connivence des corps qui se frôlent… Sous les ailes du Boston, à travers une fine couche de nuages, se dressaient les crêtes de l'infini plateau de la Kolyma, encore teinté de vert et animé de cours d'eau. «Dans quelques jours, pensa-t-il, tout cela sera blanc. Et sans vie…» Resteraient seules ces rangées de rectangles, les baraquements et les miradors d'un camp, fidèle jalon des pilotes au milieu de cette démesure montagneuse sans repères. L'unique balise, ces milliers de vies humaines concentrées dans ce néant. Il revit mentalement les petites tables rondes des terrasses et se dit que l'auteur de l'«hymne à la Guépéou» devait être assis, en ce moment même, à l'une de ces tables, devait parler à une femme, commander du café ou du vin, commenter le passé, critiquer le présent, exalter le futur. Jacques Dorme comprit soudain qu'on ne pourrait jamais raconter à cet auteur l'infini qui s'étendait sous les ailes de l'avion, ni le règlement «un pas à gauche, un pas à droite», ni la mort du Prisonnier qui avait trébuché… Non, impossible. Il éprouva comme un spasme musculaire qui figeait ses mâchoires. Là-bas, à leur table de café, ils étaient en train de parler une autre langue.

C'est durant ce vol que pour la première fois Jacques Dorme se vit étranger dans le pays où il était né.

Il ne reconnut pas tout de suite l'homme en cuir noir. D'ailleurs celui-ci ressemblait très peu au petit inquisiteur qui avait tué Witold. Encore moins au deuxième, le gros hystérique qui ordonnait le décollage d'un avion surchargé. Ces deux-là sévissaient quand la guerre semblait perdue, ils avaient plus peur que les soldats qu'ils menaçaient. L'homme que Jacques Dorme vit en décembre 1944 avait déjà l'assurance d'un vainqueur. Il était petit et maigre comme le premier, mais son manteau de cuir était doublé d'une épaisse fourrure. Il en secoua les revers quand un peu de givre tomba d'une hélice dont il voulait connaître, personne ne comprenait pourquoi, les caractéristiques. Sa curiosité déconcertait. Les pilotes avaient l'impression de subir un interrogatoire dont les questions trop simples n'étaient qu'un moyen de confondre l'interrogé. Parfois il souriait et Jacques Dorme remarqua qu'au même instant le sourire disparaissait des visages.

L'homme inspectait les avions, posait ses étranges questions qu'on aurait jugées stupides si elles n'avaient pas eu de double fond, n'écoutait jamais jusqu'au bout, souriait. Tout le monde comprenait qu'il était venu parce que la guerre allait prendre fin et qu'à Moscou on avait besoin de rappeler qui était le maître. Pourtant les pilotes ne pouvaient pas encore deviner que bientôt les Américains qui livraient ces innombrables Douglas, Boeing et Aircobra allaient redevenir des ennemis et que tous ceux qui avaient participé à ce pont aérien seraient suspects. L'homme en cuir noir était là pour repérer déjà les égarés, prévenir la contagion idéologique.

À la fin de son inspection, il convoqua les responsables de la base et les «leaders» des escadrilles. Il parla du relâchement de la discipline communiste, de la baisse de la vigilance de classe mais surtout fustigea les graves erreurs dans l'organisation des vols. «Le commandement a toléré une anarchie totale, martela-t-il. Les bombardiers volaient dans les mêmes groupes que les chasseurs et les avions de transport. Je vous engage à mettre fin à ce désordre. Les chasseurs doivent voler avec les chasseurs, et les bombardiers…»

Les pilotes se jetaient des coups d'oeil furtifs, se frottaient le front. On espérait secrètement que l'homme en cuir se mettrait soudain à rire et annoncerait sur le ton d'une blague: «Je vous ai eus, hein!» Mais sa voix restait accusatrice et métallique. Quand il parla des itinéraires de vols incorrectement tracés, un des pilotes intervint, avec retard, comme s'il lui avait fallu du temps pour se décider: «Mais, camarade inspecteur, un Boston a des moyens de liaison beaucoup Plus…» Il voulait dire qu'un bombardier était mieux équipé en moyens de navigation qu'un chasseur. L'homme en cuir baissa la voix, chuchota presque et c'est ce chuintement menaçant qui coupa la parole au pilote mieux que n'aurait fait un cri: «Je vois, camarade lieutenant, que les contacts avec le monde capitaliste vous ont été bien utiles…»

Durant quelques secondes de silence pesant, on n'entendit que le fouettement du blizzard qui s'acharnait contre les vitres et le grincement du gravier que les prisonniers déversaient sur une piste. Très physiquement, par la peau, Jacques Dorme sentit la fragilité de la frontière qui séparait, dans ce pays, un homme libre, ce lieutenant qui se taisait en regardant ses grandes mains posées sur la table, et ces prisonniers qui avaient pour toute identité un numéro cousu à leur veste ouatée.

«Eh bien, pour ces contacts, on verra après la victoire, reprit l'inspecteur. Mais à présent, il faut remettre de l'ordre dans cette pagaille. Voici la carte qui vous indique les itinéraires les plus directs entre les aérodromes. Désormais vous passerez par Zyrianka et non par Seïmtchan. Des centaines de kilomètres de gagnés et une économie de carburant conséquente. Je me demande pourquoi les chefs d'escadrille n'y ont pas pensé avant. À moins que le trajet plus long ne leur ait été conseillé par les représentants américains…»

Personne ne dit rien cette fois. Sur la carte, d'un trait droit, avec une application scolaire, était tracée une ligne partant de l'Alaska et traversant la Sibérie. Dans sa logique géométrique elle passait plus près de Zyrianka, un des aérodromes auxiliaires, très au nord du trajet habituel. Une piste d'urgence, plutôt, prévue pour les jours où celles de Seïmtchan disparaissaient sous les tempêtes de neige. Le crayon de l'homme en cuir avait rayé les terribles chaînes de montagnes Tcherski, des déserts arctiques, des contrées encore plus inexplorées que les régions survolées par l'itinéraire de l'Alsib… Restés seuls, les pilotes regardèrent longuement cette carte avec la ligne têtue du crayon. Son absurdité était trop claire pour en parler. «La ligne du Parti…», murmura le lieutenant qui était intervenu tout à l'heure.

Ils savaient que l'inspecteur ne pouvait pas rentrer à Moscou sans rendre compte des agissements hostiles qu'il avait débusqués, des erreurs qu'il avait redressées. Tout le pays fonctionnait ainsi, en dénonçant, en fustigeant, en battant des records et dépassant les plans. Et même à la Sûreté d'État à laquelle appartenait l'inspecteur («La Guépéou…», pensa Jacques Dorme) il fallait dépasser les plans, arrêter plus de personnes que le mois précédent, fusiller plus que les collègues…

Ils discutèrent brièvement de la composition des vols pour le lendemain puis allèrent dormir Dehors, dans le noir de la nuit polaire, les prisonniers continuaient à creuser la terre gelée d'une nouvelle piste.

Après une heure de vol, Jacques Dorme transmit ce message au groupe d'avions qu'il guidait: «Suivez le deuxième. L'atterrissage à Z. est impossible. Direction S.» La veille, dans la nuit, il avait réussi à convaincre les gens de son escadrille que la meilleure solution était d'aller, comme d'habitude, à Seïmtchan. Lui seul irait à Zyrianka d'où il appellerait la base. L'inspecteur qui partirait le lendemain n'aurait pas le temps de faire une enquête.

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