La terre et le ciel de Jacques Dorme
- Автор:
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La terre et le ciel de Jacques Dorme». Краткое содержание книги:
Аннотация
Andreï Makine: L'écriture est une vision«C'est alors que, d'une voix presque éteinte, en acceptant l'échec et ne demandant plus rien, je parlai de Jacques Dorme. Je réussis à dire sa vie en quelques phrases brèves, nues. Je me trouvais dans un état d'abattement tel que j'entendais à peine ce que je disais. Et c'est dans cet état seulement que je fus capable d'exprimer toute la douloureuse vérité de cette vie. Un aviateur venu d'un pays lointain rencontre une femme du même pays et, pendant très peu de jours, dans une ville dont il ne restera bientôt que des ruines, ils s'aiment; puis il part au bout de la terre pour conduire les avions destinés au front, et meurt, en s'écrasant sur un versant de glace, sous le ciel blême du cercle polaire. Je l'avais dit autrement. Non pas mieux, mais plus brièvement encore, plus près de l'essence de leur amour.»
Le pilote et un autre militaire prirent place dans l'avion. Jacques Dorme avait l'impression de les suivre, d'imiter leurs gestes dans le cockpit, de voir le tableau de bord… Il avait reconnu l'avion au premier coup d'œil malgré l'état de l'appareiclass="underline" c'était un Junkers 52, le même modèle qu'il avait piloté en Espagne. On avait enlevé la mitrailleuse, démonté la tourelle (peut-être pour pouvoir charger les fameuses trois tonnes décidées par le Parti…). Et la surface du fuselage et les ailes avaient été badigeonnées d'un bleu trouble.
La piste était suffisamment longue mais l'élan s'engagea, poussif, les cahots de la course rabattaient l'appareil contre le sol. Une centaine de mètres avant la bordure de congères, l'avion sursauta, dressa le nez, puis colla à la piste, entama un virage, se déporta vers la neige vierge. Le moteur se tut.
L'homme en cuir tira son pistolet et se mit à courir vers l'appareil. Tout le monde le suivit mais d'un pas entravé, ne sachant comment éviter la lâcheté de la participation. Le pilote était descendu et se tenait près de l'avion, le regard sur celui qui courait. Son camarade s'était caché derrière, faisant semblant d'examiner une hélice.
L'homme en cuir aboya, la gorge rayée par l'air froid et la colère: «Non seulement tu n'obéis pas aux ordres du Parti, mais tu as essayé de détruire le matériel de guerre. Et pour ça, vous passerez tous devant une cour martiale, et toi aussi!» Il se tourna vers un gradé qui restait à l'écart.
Le lieutenant intervint à ce moment-là, se présenta, présenta Jacques Dorme. L'homme en cuir les dévisagea avec morgue, puis s'écria sur un ton très aigu: «Mais qu'est-ce qu'il attend. Qu'il monte, qu'il prouve qu'il est pilote et non pas un espion qu'on a parachuté cette nuit!»
Jacques Dorme contourna l'avion, demanda à voir le chargement. Le pilote soupira, ouvrit la Porte, ils grimpèrent dans la carlingue obscure du Junkers. L'intérieur était occupé par de grandes caisses en bois remplies à ras bord de ferraille: épaisses dalles de fonte, chenilles de chars… Ce vol d'essai était sans doute prévu Pour mesurer la cargaison maximale. Ils descendirent. On entoura Jacques Dorme. Le silence était d'acier. On entendait les bourrasques siffler sur le tranchant des pales. «C'est faisable, affirma Jacques Dorme, mais j'aurai besoin d'une chose…»
L'homme en cuir eut une grimace de méfiance: «Quoi encore? Un moteur supplémentaire, peut-être?» Jacques Dorme secoua la tête: «Non, pas un moteur. Il me faudra deux morceaux de savon…»
Le rire explosa avec une telle violence qu'un vol de corbeaux s'arracha du toit d'un hangar et se jeta au-dessus des champs comme emporté par une tempête. Le lieutenant riait, plié en deux, le pilote le front contre le fuselage du Junkers, le gradé les poings serrés contre les yeux, les autres en pivotant, les jambes flageolantes, comme ivres. Une casquette roula sur la neige, des yeux pleuraient. L'homme en cuir s'agitait entre eux, donnait des coups de crosse dans les dos, sur les épaules… En vain, car ils riaient, se trouvant trop près de la mort. Quand, enfin, les spasmes se calmèrent, quand les militaires cessèrent de se savonner, par jeu, le cou et la poitrine, le rire s'empara de l'homme en cuir. Il n'y pouvait rien, forçait sa voix pour paraître menaçant, figeait les muscles de son visage, mais l'éruption faisait éclater ses lèvres serrées, déformait son masque de cire, il couinait. Les autres le regardaient en silence, la mine préoccupée, presque affligée. C'est probablement pour sauver la face qu'entre deux couinements il cria: «Apportez-lui ce qu'il demande!»
L'avion accéléra, parcourut toute la longueur de la piste et stoppa. Jacques Dorme sauta à terre, alla rejoindre l'homme en combinaison resté au milieu des caisses de la cargaison. A l'autre bout du champ on voyait l'inspecteur qui courait vers eux, en agitant son pistolet… Ils soulevèrent l'extrémité d'une longue caisse qui trônait au milieu. Jacques Dorme glissa sous ses planches deux morceaux de savon, un de chaque côté. «Si tu réussis à la pousser, dit-il à l'homme qui commençait à comprendre, on est sauvés…» Et il lui expliqua à quel moment exactement il fallait jouer avec le centre de gravité.
L'avion reprit son élan, passa à quelques mètres de l'homme en cuir, s'arracha à la terre en rayant la bordure de glace. Et se mit à tomber.
De la terre, on vit qu'il gîtait sur l'aile gauche, perdait de la vitesse, s'immobilisait, leur sembla-t-il. «Kaput!» souffla le gradé. Soudain, dans un balancement brusque, l'appareil bascula de l'autre côté, enfonça à présent son aile droite, mais moins dangereusement et en ralentissant moins. Et de nouveau, boita à gauche, puis encore une fois à droite… Il montait ainsi en réduisant à Présent le tangage, en ressemblant de plus en plus à un avion ordinaire. «La petite crêpe!» s'exclama l'un des aviateurs dans le groupe sur la piste. Et plusieurs voix reprirent, admiratives: «La petite crêpe…» La manœuvre leur était connue, destinée à arracher du sol des avions surchargés, mais que seuls les vrais as maîtrisaient.
Dans le ventre du Junkers, l'homme en combinaison était assis, le dos contre une longue caisse disposée en biais. Ses yeux étaient rougis, il respirait par saccades. Quand il reprit son souffle, il se leva, se traîna vers un hublot. En bas, sinuait une rivière, grise sous la glace l'aérodrome n'était plus en vue. Il ouvrit la porte et se mit à jeter des bouts de ferraille, puis, en la poussant sur le sol savonné, une caisse entière. «Comme ça on est plus sûrs d'atterrir avec ce fou…» Il tendit l'oreille. Le pilote chantait. Dans une langue que l'homme ne connaissait pas.
À la fin du mois d'avril, Jacques Dorme apprit qu'il allait être affecté à une toute nouvelle escadrille, une unité spéciale qui acheminerait des avions américains depuis l'Alaska et à travers la Sibérie. Il fut déçu. Il avait espéré être engagé comme pilote de chasse, aller se battre au front. Un détail le consola: le trajet, long de cinq mille kilomètres, était jugé bien plus dangereux que le survol des lignes ennemies.
Il lui arriva souvent, durant ces semaines d'attente, de repenser à l'impossibilité d'expliquer la guerre; il se disait qu'après tout le monde en parlerait, la commenterait, accuserait, justifierait. Tout le monde, surtout ceux qui ne l'auraient pas faite. Et tout serait clair alors: les ennemis et les Alliés, les justes et les monstres. Les années de combat seraient consignées, jour par jour, dans les mouvements des armées et les batailles glorieuses. On oublierait l'essentieclass="underline" le temps de guerre formait une multitude de minutes de guerre et derrière le vaste brassage des fronts s'embusquait parfois une cour ensoleillée, une journée de mars, un homme en cuir noir qui tuait un autre homme parce que l'envie lui venait de tuer et, dans la même journée, il y avait ce colonel Krymov, cet homme nu qui se hâtait de se rassasier de la chair d'une femme avant d'être haché par la mitraille, et aussi ce jeune homme, les mâchoires refermées sur le fil télégraphique… Il s'égarait vite dans ses souvenirs et en concluait que l'essentiel c'était de garder en mémoire tous ces fragments de guerre, toutes ces minuscules guerres des soldats oubliés.
Au début de mai, il traversa la Volga à Stalingrad et se rappela les paroles de Witold: «La Volga, pour les Russes, c'est comme…» Il se trompa, descendit du train trop tôt et marcha longtemps sur les rails d'une gare de triage. A travers la fumée d'une citerne de pétrole incendiée par les bombes, il aperçut une femme qui dirigeait le chaos de la circulation. «Voilà encore une autre guerre, pensa-t-il, cette femme, si belle, si mal vêtue, si vite oubliée…» Il ne comprit pas tout de suite que c'était lui que la femme hélait.
VI
L'été où Alexandra me parla du pilote français j'avais treize ans. Les questions que je posais concernaient la vitesse maximale de l'avion Bloch, le rayon d'action du bombardier que Jacques Dorme avait abattu, le modèle du pistolet dont était armé l'homme en manteau de cuir noir, le masque à gaz permettant de téléphoner (ceux que nous utilisions pendant des exercices paramilitaires à l'orphelinat n'offraient pas une telle possibilité)… Elle souriait, avouait son ignorance en la matière.