L'usage des armes [Use of Weapons - fr]
- Автор: Бэнкс Иэн М.
- Год: 1992
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-07169-7
- Переводчик: Helene Collon
- Жанр: Космическая фантастика
Электронная книга - «L'usage des armes [Use of Weapons - fr]». Краткое содержание книги:
Dans le cadre de Circonstances spéciales, une branche de Contact.
Qu’est-ce que la Culture ? Une immense société galactique, pacifiste en son principe mais redoutable si on l’attaque, multiforme, anarchiste, tolérante, éthique et cynique. Elle est composée d’humains, d’Intelligences artificielles et d’espèces étrangères qui ont accepté ses valeurs.
La Culture a la prétention de faire évoluer lentement mais sûrement les civilisations étrangères qu’elle rencontre au fur et à mesure de son expansion.
C’est le rôle du Contact d’évaluer et d’infiltrer les sociétés nouvellement découvertes. Et dans les cas extrêmes, c’est à Circonstances spéciales d’intervenir, au besoin par la violence.
Cheradenine Zakalwe est l’une des armes de Circonstances spéciales. C’est le héros de L’usage des armes, qui est à la fois un roman d’aventures et une œuvre littéraire éblouissante, d’une perversité toute britannique.
Une femme venait tous les cinq ou six jours. Il avait fait sa connaissance à la parcopole, peu après son arrivée, le troisième ou le quatrième jour d’une virée alcoolique. Il la payait le lendemain matin, invariablement mieux qu’elle ne s’y attendait parce qu’il savait qu’elle avait peur de son étrange cabane immobile.
Elle lui parlait de ses amours passées, de ses espoirs anciens et nouveaux, et il l’écoutait d’une oreille, sachant qu’elle le croyait incapable de comprendre. Lorsqu’il parlait, c’était dans une autre langue, et son discours à lui était encore plus invraisemblable. La femme se couchait contre lui, la tête posée sur sa poitrine glabre et vierge de toute cicatrice, pendant qu’il s’adressait aux ténèbres au-dessus de son lit ; il lui parlait, d’une voix qui n’éveillait aucun écho dans l’espace en bois léger de sa cabane, et avec des mots que jamais elle ne comprendrait, du pays féerique où tout le monde était magicien, où l’on n’avait jamais à faire face au dilemme, où la culpabilité était pratiquement inconnue, où la dégénérescence et la pauvreté étaient des choses que l’on devait enseigner aux enfants afin de bien leur montrer à quel point ils avaient de la chance, un pays où jamais on n’avait le cœur brisé.
Il lui parlait d’un homme, un guerrier travaillant pour les magiciens et dont la mission était de réaliser ce que ces derniers ne voulaient ou ne pouvaient se résoudre à faire ; cet homme, au bout d’un moment, n’avait plus pu exercer ce métier car, au cours d’une aventure où il s’était lancé pour son propre compte afin de se délivrer d’un fardeau qu’il refusait de regarder en face – et que même les magiciens n’avaient pas su découvrir –, il s’était aperçu qu’en fin de compte, il n’avait fait que l’alourdir, et qu’après tout ses forces n’étaient pas inépuisables.
Il lui parlait aussi, parfois, d’un autre temps et d’un autre lieu, très loin dans l’espace et dans le temps, et encore plus loin dans l’histoire ; un temps où quatre enfants jouaient ensemble dans un immense et merveilleux jardin, mais où ils avaient vu leur vie idyllique anéantie par les armes à feu ; il lui parlait du petit garçon qui était devenu un adolescent, puis un homme, mais qui avait gardé pour toujours dans son cœur plus que de l’amour pour certaine jeune fille. Des années plus tard, poursuivait-il, une guerre circonscrite mais ravageuse avait éclaté dans cette région lointaine, et le jardin lui-même avait été dévasté. (Et pour finir, l’homme perdait la jeune fille à qui il avait donné son cœur.) Enfin, lorsque le sommeil était sur le point d’interrompre son flot de paroles, lorsque la nuit ne pouvait être plus noire et que la fille était partie depuis longtemps pour le pays des rêves, parfois il lui parlait tout bas d’un formidable vaisseau de métal, un immense bâtiment de guerre, encalminé dans la pierre mais toujours redoutable, toujours terrible et puissant, et aussi des deux sœurs dont dépendait le sort de ce vaisseau, et du sort qui les attendait, elles aussi, et puis de la Chaise et du Chaisier.
Alors il s’endormait, et quand il se réveillait chaque fois la fille et l’argent avaient disparu.
Il se retournait vers ses murs de papier goudronné et cherchait le sommeil, mais en vain. Il se levait donc, s’habillait, puis sortait ratisser une fois de plus la plage qui s’étendait jusqu’à l’horizon sous des cieux bleus ou noirs, avec au-dessus de la tête le tournoiement des oiseaux marins qui lançaient leur chant sans queue ni tête vers la mer et la brise chargée d’embruns.
Le temps variait mais, comme il n’avait jamais pris la peine de se renseigner, il ne savait jamais en quelle saison on était ; on passait d’un temps chaud et lumineux à des journées grises et froides, et il tombait parfois une neige fondue qui le glaçait jusqu’aux os. Les vents bousculaient sa noire cabane, s’insinuaient entre les planches et le papier goudronné, et chassaient sur le plancher de la cabane les molles traînées de sable importunes, comme des souvenirs érodés.
Le sable s’entassait à l’intérieur de la hutte, ici ou là selon que le vent soufflait dans telle ou telle direction ; alors il le ramassait précautionneusement et le jetait par la porte, dans le vent, comme une offrande, puis attendait la prochaine tempête.
Il s’était toujours dit qu’il devait y avoir quelque chose de cyclique, une certaine régularité, dans ces inondations de sable, mais il ne se décidait jamais à y réfléchir plus avant. Quoi qu’il en soit, tous les deux ou trois jours il prenait sa petite carriole en bois et partait cahin-caha pour la parcopole, afin de vendre ses trouvailles engendrées par la mer et d’engranger de l’argent, ce qui lui permettait de se nourrir et de payer la fille qui venait dans sa hutte environ une fois par semaine.
Chaque fois qu’il s’y rendait, il trouvait la parcopole changée : les rues se créaient ou se dissolvaient à mesure que les homobiles arrivaient et repartaient ; tout dépendait de l’endroit où les gens choisissaient de se garer. Il existait quelques points de repère plus ou moins statiques tels que l’enclos du shérif, le stock de carburant, la forge itinérante et la zone où tenaient boutique les caravanes-ateliers, mais même ces endroits-là changeaient lentement de place, et tous leurs éléments subissaient un va-et-vient constant, si bien que la topologie de la parcopole n’était jamais la même d’une visite à l’autre. Il retirait une satisfaction secrète de cette forme de permanence sans cesse remise en question, et ne détestait pas autant s’y rendre qu’il voulait bien le croire.
Le chemin de la parcopole était instable et creusé d’ornières, et jamais il ne raccourcissait. L’homme espérait toujours que les errements de la parcopole rapprocheraient progressivement de lui son agitation, ses lumières, mais cela n’arrivait jamais ; il se consolait en songeant que, si la parcopole se rapprochait, alors les gens feraient de même, apportant avec eux leur curiosité bon enfant.
Il y avait une jeune fille, à la parcopole, la fille d’un des revendeurs avec qui il faisait affaire, qui semblait se soucier de lui plus que les autres ; elle sortait de la caravane de son père pour lui confectionner des boissons et lui apporter des sucreries. Elle ne lui disait presque jamais rien, se contentant de lui passer discrètement ses dons en souriant timidement avant de repartir d’un bon pas, toujours avec son oiseau de mer familier aux ailes rognées qui la suivait partout en se dandinant et en poussant des cris rauques.
Il ne lui disait rien qu’il ne soit obligé de lui dire, et se gardait soigneusement d’admirer sa fine silhouette brune. Il ne connaissait pas les règles en vigueur dans ce pays quand on désirait faire sa cour, et, s’il lui avait toujours paru plus facile d’accepter la nourriture et la boisson qu’elle lui offrait, il ne désirait pas se mêler davantage à la vie de ces gens. Il se disait que la jeune fille et sa famille s’en iraient bientôt et acceptait ses offrandes en hochant la tête, mais sans sourire ni dire un mot, et ne finissait pas toujours ce qu’on lui donnait. Il avait remarqué un jeune homme qui semblait toujours se trouver dans les parages quand la jeune fille le servait, et plusieurs fois il avait croisé son regard ; il avait alors compris que celui-là voulait la fille pour lui, et chaque fois il avait détourné les yeux.
Le jeune homme en question l’avait suivi un jour, comme il revenait vers sa cabane en coupant à travers dunes. Il l’avait rattrapé et avait tenté de le faire parler ; puis il lui avait donné une claque sur l’épaule et lui avait vociféré sous le nez. Lui-même avait feint de ne pas comprendre. Son agresseur avait tracé dans le sable, à ses pieds, des lignes qu’il s’était empressé d’effacer avec sa carriole tout en regardant, les paupières battantes, les mains sur les poignées, le jeune homme qui criait de plus en plus fort et qui finit par tracer une autre ligne dans le sable, entre eux deux.