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Les Essais – Livre III

Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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Je n'ay point autre passion qui me tienne en haleine. Ce que l'avarice, l'ambition, les querelles, les procés, font à l'endroit des autres, qui comme moy, n'ont point de vacation assignee, l'amour le feroit plus commodément: Il me rendroit la vigilance, la sobrieté, la grace, le soing de ma personne: R'asseureroit ma contenance, à ce que les grimaces de la vieillesse, ces grimaces difformes et pitoyables, ne vinssent à la corrompre: Me remettroit aux estudes sains et sages, par où je me peusse rendre plus estimé et plus aymé: ostant à mon esprit le desespoir de soy, et de son usage, et le raccointant à soy: Me divertiroit de mille pensees ennuyeuses, de mille chagrinsmelancholiques, que l'oysiveté nous charge en tel aage, et le mauvais estat de nostre santé: reschaufferoit aumoins en songe, ce sang que nature abandonne: soustiendroit le menton, et allongeroit un peu les nerfs, et la vigueur et allegresse de la vie, à ce pauvre homme, qui s'en va le grand train vers sa ruine.

Mais j'entens bien que c'est une commodité fort mal-aisée à recouvrer: Par foiblesse, et longue experience, nostre goust est devenu plus tendre et plus exquis: Nous demandons plus, lors que nous apportons moins: Nous voulons le plus choisir, lors que nous meritons le moins d'estre acceptez: Nous cognoissans tels, nous sommes moins hardis, et plus deffians: rien ne nous peut asseurer d'estre aymez, veu nostre condition, et la leur. J'ay honte de me trouver parmycette verte et boüillante jeunesse,

Cujus in indomito constantior inguine nervus,

Quam nova collibus arbor inhæret :

Qu'irions nous presenter nostre misere parmy cette allegresse?

Possint ut juvenes visere fervidi

Multo non sine risu,

Dilapsam in cineres facem.

Ils ont la force et la raison pour eux: faisons leur place: nous n'avons plus que tenir.

Et ce germe de beauté naissante, ne se laisse manier à mains si gourdes, et prattiquer à moyens purs materiels. Car, comme respondit ce philosophe ancien, à celuy qui se moquoit, dequoy il n'avoit sçeu gaigner la bonne grace d'un tendron qu'il pourchassoit: Mon amy, le hameçon ne mord pas à du fromage si frais.

Or c'est un commerce qui a besoin de relation et de correspondance: Les autres plaisirs que nous recevons, se peuvent recognoistre par recompenses de nature diverse: mais cettuy-cy ne se paye que de mesme espece de monnoye. En verité en ce desduit, le plaisir que je fay, chatouille plus doucement mon imagination, que celuy qu'on me fait. Or cil n'a rien de genereux, qui peut recevoir plaisir où il n'en donne point: c'est une vile ame, qui veut tout devoir, et qui se plaist de nourrir de la conference, avec les personnes ausquels il est en charge. Il n'y a beauté, ny grace, ny privauté si exquise, qu'un galant homme deust desirer à ce prix. Si elles ne nous peuvent faire du bien que par pitié: j'ayme bien plus cher ne vivre point, que de vivre d'aumosne. Je voudrois avoir droit de le leur demander, au stile auquel j'ay veu quester en Italie: Fate ben per voi: ou à la guise que Cyrus exhortoit ses soldats, Qui m'aymera, si me suive.

R'alliez vous, me dira lon, à celles de vostre condition, que la compagnie de mesme fortune vous rendra plus aysees. O la sotte composition et insipide!

nolo

Barbam vellere mortuo leoni.

Xenophon employe pour objection et accusation, contre Menon, qu'en son amour il embesongna des objects passants fleur. Je trouve plus de volupté à seulement veoir le juste et doux meslange de deux jeunes beautés: ou à le seulement considerer par fantasie, qu'à faire moy mesme le second, d'un meslange triste et informe. Je resigne cet appetit fantastique, à l'Empereur Galba, qui ne s'addonnoit qu'aux chairs dures et vieilles: Et à ce pauvre miserable,

O ego di faciant talem te cernere possim,

Charáque mutatis oscula ferre comis,

Amplectique meis corpus non pingue lacertis!

Et entre les premieres laideurs, je compte les beautez artificielles et forcees. Emonez jeune gars de Chio, pensant par des beaux attours, acquerir la beauté que nature luy ostoit, se presenta au philosophe Arcesilaus: et luy demanda, si un sage se pourroit veoir amoureux: Ouy dea, respondit l'autre, pourveu que ce ne fust pas d'une beauté paree et sophistiquee comme la tienne. La laideur d'une vieillesse advouee, est moins vieille, et moins laide à mon gré, qu'une autre peinte et lissee.

Le diray-je, pourveu qu'on ne m'en prenne à la gorge? L'amour ne me semble proprement et naturellement en sa saison, qu'en l'aage voisin de l'enfance:

Quem si puellarum insereres choro,

Mille sagaces falleret hospites,

Discrimen obscurum, solutis

Crinibus, ambiguóque vultu.

Et la beauté non plus.

Car ce qu'Homere l'estend jusqu'à ce que le menton commence à s'ombrager, Platon mesme l'a remarqué pour rare. Et est notoire la cause pour laquelle le sophiste Dion appelloit les poils folets de l'adolescence, Aristogitons et Harmodiens. En la virilité, je le trouve desja aucunement hors de son siege, non qu'en la vieillesse.

Importunus enim transvolat aridas

Quercus.

Et Marguerite royne de Navarre, alonge en femme, bien loing, l'avantage des femmes: ordonnant qu'il est saison à trente ans, qu'elles changent le titre de belles en bonnes.

Plus courte possession nous luy donnons sur nostre vie, mieux nous en valons. Voyez son port. C'est un menton puerile, qui ne sçait en son eschole, combien on procede au rebours de tout ordre: L'estude, l'exercitation, l'usage, sont voyes à l'insuffisance: les novices y regentent. Amor ordinem nescit. Certes sa conduicte a plus de galbe, quand elle est meslee d'inadvertance, et de trouble: les fautes, les succez contraires, y donnent poincte et grace: Pourveu qu'elle soit aspre et affamee, il chaut peu, qu'elle soit prudente. Voyez comme il va chancelant, chopant, et folastrant: On le met aux ceps, quand on le guide par art, et sagesse: Et contraint on sa divine liberté, quand on le submet à ces mains barbues et calleuses.

Au demeurant, je leur oy souvent peindre cette intelligence toute spirituelle, et desdaigner de mettre en consideration l'interest que les sens y ont. Tout y sert: Mais je puis dire avoir veu souvent, que nous avons excusé la foiblesse de leurs esprits, en faveur de leurs beautez corporelles, mais que je n'ay point encore veu, qu'en faveur de la beauté de l'esprit, tant rassis, et meur soit-il, elles vueillent prester la main à un corps, qui tombe tant soit peu en decadence. Que ne prend il envie à quelqu'une, de faire cette noble harde Socratique, du corps à l'esprit, achetant au prix de ses cuisses, une intelligence et generation philosophique et spirituelle: le plus haut prix où elle les puisse monter? Platon ordonne en ses loix, que celuy qui aura faict quelque signalé et utile exploit en la guerre, ne puisse estre refusé durant l'expedition d'icelle, sans respect de sa laideur ou de son aage, du baiser, ou autre faveur amoureuse, de qui il la vueille. Ce qu'il trouve si juste en recommandation de la valeur militaire, ne le peut il pas estre aussi, en recommandation de quelque autre valeur? Et que ne prend il envie à une de preoccuper sur ses compagnes la gloire de cet amour chaste? chaste dis-je bien,

nam si quando ad prælia ventum est,

Ut quondam in stipulis magnus sine viribus ignis

Incassum furit.

Les vices qui s'estouffent en la pensee, ne sont pas des pires.

Pour finir ce notable commentaire, qui m'est eschappé d'un flux de caquet: flux impetueux par fois et nuisible,

Ut missum sponsi furtivo munere malum,

Procurrit casto virginis è gremio:

Quod miseræ oblitæ molli sub veste locatum,

Dum adventu matris prosilit, excutitur,

Atque illud prono præceps agitur decursu,

Huic manat tristi conscius ore rubor.

Je dis, que les masles et femelles, sont jettez en mesme moule, sauf l'institution et l'usage, la difference n'y est pas grande: Platon appelle indifferemment les uns et les autres, à la societé de tous estudes, exercices, charges et vacations guerrieres et paisibles, en sa republique. Et le philosophe Antisthenes, ostoit toute distinction entre leur vertu et la nostre.

Il est bien plus aisé d'accuser l'un sexe, que d'excuser l'autre. C'est ce qu'on dit, Le fourgon se moque de la paile.

CHAPITRE VI Des Coches

IL est bien aisé à verifier, que les grands autheurs, escrivans des causes, ne se servent pas seulement de celles qu'ils estiment estre vrayes, mais de celles encores qu'ils ne croient pas, pourveu qu'elles ayent quelque invention et beauté. Ils disent assez veritablement et utilement, s'ils disent ingenieusement. Nous ne pouvons nous asseurer de la maistresse cause, nous en entassons plusieurs, voir pour si par rencontre elle se trouvera en ce nombre,

Namque unam dicere causam,

Non satis est, verùm plures unde una tamen sit.

Me demandez vous d'où vient cette coustume, de benire ceux qui esternuent? Nous produisons trois sortes de vent; celuy qui sort par embas est trop sale: celuy qui sort par la bouche, porte quelque reproche de gourmandise: le troisiesme est l'esternuement: et parce qu'il vient de la teste, et est sans blasme, nous luy faisons cet honneste recueiclass="underline" Ne vous moquez pas de cette subtilité, elle est (dit-on) d'Aristote.

Il me semble avoir veu en Plutarque (qui est de tous les autheurs que je cognoisse, celuy qui a mieux meslé l'art à la nature, et le jugement à la science) rendant la cause du souslevement d'estomach, qui advient à ceux qui voyagent en mer, que cela leur arrive de crainte: ayant trouvé quelque raison, par laquelle il prouve, que la crainte peut produire un tel effect. Moy qui y suis fort subject, sçay bien, que cette cause ne me touche pas. Et le sçay, non par argument, mais par necessaire experience. Sans alleguer ce qu'on m'a dict, qu'il en arrive de mesme souvent aux bestes, specialement aux pourceaux, hors de toute apprehension de danger: et ce qu'un mien cognoissant, m'a tesmoigné de soy, qu'y estant fort subjet, l'envie de vomir luy estoit passee, deux ou trois fois, se trouvant pressé de frayeur, en grande tourmente: Comme à cet ancien: Pejus vexabar quam ut periculum mihi succurreret. Je n'euz jamais peur sur l'eau: comme je n'ay aussi ailleurs (et s'en est assez souvent offert de justes, si la mort l'est) qui m'ait troublé ou esblouy. Elle naist par fois de faute de jugement, comme de faute de coeur. Tous les dangers que j'ay veu, ç'a esté les yeux ouverts, la veuë libre, saine, et entiere: Encore faut-il du courage à craindre. Il me servit autrefois au prix d'autres, pour conduire et tenir en ordre, ma fuite, qu'elle fust sinon sans crainte, toutesfois sans effroy, et sans estonnement. Elle estoit esmeue, mais non pas estourdie ny esperdue.

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