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Les Essais – Livre III

Электронная книга - «Les Essais – Livre III». Краткое содержание книги:

Lecteur, je suis moi-m?me la mati?re de mon livre: c'est ce surprenant aveu de subjectivit? qui ouvre l'un des textes les plus modernes de la litt?rature fran?aise, quoique l'un des plus anciens. ? la mort de son ami La Bo?tie, Montaigne d?cide en effet de prendre la plume pour perp?tuer leurs discussions si f?condes. Sur ce mode autobiographique, tous les sujets seront abord?s, de l'amiti? ? l'?ducation, de la philosophie ? la lecture, de la religion ? la mort des hommes. En s'observant lui-m?me, Montaigne fait ainsi le tour de l'homme, proposant une r?flexion essentielle sur sa place dans le monde et sur le champ d'action de la pens?e humaine.
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Rimula, dispeream, ni monogramma tua est.

Un vit d'amy la contente et bien traitte.

Quoy tant d'autres? J'ayme la modestie: et n'est par jugement, que j'ay choisi cette sorte de parler scandaleux: c'est nature, qui l'a choisi pour moy: Je ne le louë, non plus que toutes formes contraires à l'usage receu: mais je l'excuse: et par circonstances tant generales que particulieres, en allege l'accusation.

Suivons. Pareillement d'où peut venir cette usurpation d'authorité souveraine, que vous prenez sur celles, qui vous favorisent à leurs despens,

Si furtiva dedit nigra munuscula nocte,

que vous en investissez incontinent l'interest, la froideur, et une auctorité maritale? C'est une convention libre, que ne vous y prenez vous, comme vous les y voulez tenir? Il n'y a point de prescription sur les choses volontaires.

C'est contre la forme, mais il est vray pourtant, que j'ay en mon temps conduict ce marché, selon que sa nature peut souffrir, aussi conscientieusement qu'autre marché, et avec quelque air de justice: et que je ne leur ay tesmoigné de mon affection, que ce que j'en sentois; et leur en ay representé naifvement, la decadence, la vigueur, et la naissance: les accez et les remises: On n'y va pas tousjours un train. J'ay esté si espargnant à promettre, que je pense avoir plus tenu que promis, ny deu. Elles y ont trouvé de la fidelité, jusques au service de leur inconstance: Je dis inconstance advouee, et par fois multipliee. Je n'ay jamais rompu avec elles, tant que j'y tenois, ne fust que par le bout d'un filet: Et quelques occasions qu'elles m'en ayent donné, n'ay jamais rompu, jusques au mespris et à la hayne. Car telles privautez, lors mesme qu'on les acquiert par les plus honteuses conventions, encores m'obligent elles à quelque bien-vueillance. De cholere et d'impatience un peu indiscrette, sur le poinct de leurs ruses et desfuites, et de nos contestations, je leur en ay faict voir par fois: Car je suis de ma complexion, subject à des emotions brusques, qui nuisent souvent à mes marchez, quoy qu'elles soyent legeres et courtes.

Si elles ont voulu essayer la liberté de mon jugement, je ne me suis pas feint, à leur donner des advis paternels et mordans, et à les pinser où il leur cuysoit. Si je leur ay laissé à se plaindre de moy, c'est plustost d'y avoir trouvé un amour, au prix de l'usage moderne, sottement consciencieux. J'ay observé ma parolle, és choses dequoy on m'eust aysement dispensé: Elles se rendoient lors par fois avec reputation, et soubs des capitulations, qu'elles souffroient aysement estre faussees par le vaincueur. J'ay faict caler soubs l'interest de leur honneur, le plaisir, en son plus grand effort, plus d'une fois: Et où la raison me pressoit, les ay armees contre moy: si qu'elles se conduisoient plus seurement et severement, par mes regles, quand elles s'y estoyent franchement remises, qu'elles n'eussent faict par les leurs propres.

J'ay autant que j'ay peu chargé sur moy seul, le hazard de nos assignations, pour les en descharger: et ay dressé nos parties tousjours par le plus aspre, et inopiné, pour estre moins en souspçon, et en outre par mon advis plus accessible. Ils sont ouverts, principalement par les endroits qu'ils tiennent de soy couverts. Les choses moins craintes sont moins defendues et observees. On peut oser plus aysement, ce que personne ne pense que vous oserez, qui devient facile par sa difficulté.

Jamais homme n'eut ses approches plus impertinemment genitales. Cette voye d'aymer, est plus selon la discipline. Mais combien elle est ridicule à nos gens, et peu effectuelle, qui le sçait mieux que moy? Si ne m'en viendra point le repentir: Je n'y ay plus que perdre,

me tabula sacer

Votiva paries, indicat uvida,

Suspendisse potenti

Vestimenta maris Deo.

Il est à cette heure temps d'en parler ouvertement. Mais tout ainsi comme à un autre, je dirois à l'avanture, Mon amy tu resves, l'amour de ton temps a peu de commerce avec la foy et la preud'hommie;

hæc si tu postules

Ratione certa facere, nihilo plus agas,

Quam si des operam, ut cum ratione insanias :

Aussi au rebours, si c'estoit à moy de recommencer, ce seroit certes le mesme train, et par mesme progrez, pour infructueux qu'il me peust estre. L'insuffisance et la sottise est loüable en une action meslouable. Autant que je m'eslongne de leur humeur en celà, je m'approche de la mienne.

Au demeurant, en ce marché, je ne me laissois pas tout aller: je m'y plaisois, mais je ne m'y oubliois pas: je reservois en son entier, ce peu de sens et de discretion, que nature m'a donné, pour leur service, et pour le mien: un peu d'esmotion, mais point de resverie. Ma conscience s'y engageoit aussi, jusques à la desbauche et dissolution, mais jusques à l'ingratitude, trahison, malignité, et cruauté, non. Je n'achetois pas le plaisir de ce vice à tout prix: et me contentois de son propre et simple coust. Nullum intra se vitium est. Je hay quasi à pareille mesure une oysiveté croupie et endormie, comme un embesongnement espineux et penible. L'un me pince, l'autre m'assoupit. J'ayme autant les blesseures, comme les meurtrisseures, et les coups trenchans, comme les coups orbes. J'ay trouvé en ce marché, quand j'y estois plus propre, une juste moderation entre ces deux extremitez. L'amour est une agitation esveillee, vive, et gaye: Je n'en estois ny troublé, ny affligé, mais j'en estois eschauffé, et encores alteré: il s'en faut arrester là: Elle n'est nuisible qu'aux fols.

Un jeune homme demandoit au Philosophe Panetius, s'il sieroit bien au sage d'estre amoureux: Laissons là le sage, respondit-il, mais toy et moy, qui ne le sommes pas, ne nous engageons en chose si esmeuë et violente, qui nous esclave à autruy, et nous rende contemptibles à nous. Il disoit vray: qu'il ne faut pas fier chose de soy si precipiteuse, à une ame qui n'aye dequoy en soustenir les venues, et dequoy rabatre par effect la parole d'Agesilaus, que la prudence et l'amour ne peuvent ensemble. C'est une vaine occupation, il est vray, messeante, honteuse, et illegitime: Mais à la conduire en cette façon, je l'estime salubre, propre à desgourdir un esprit, et un corps poisant: Et comme medecin, l'ordonnerois à un homme de ma forme et condition, autant volontiers qu'aucune autre recepte: pour l'esveiller et tenir en force bien avant dans les ans, et le dilaier des prises de la vieillesse. Pendant que nous n'en sommes qu'aux fauxbourgs, que le pouls bat encores,

Dum nova canities, dum prima et recta senectus,

Dum superest Lachesi quod torqueat, Et pedibus me

Porto meis, nullo dextram subeunte bacillo,

nous avons besoing d'estre sollicitez et chatouillez, par quelque agitation mordicante, comme est cette-cy. Voyez combien elle a rendu de jeunesse, de vigueur et de gayeté, au sage Anacreon. Et Socrates, plus vieil que je ne suis, parlant d'un object amoureux: M'estant dit-il, appuyé contre son espaule, de la mienne, et approché ma teste à la sienne, ainsi que nous regardions ensemble dans un livre, je senty sans mentir, soudain une piqueure dans l'espaule, comme de quelque morsure de beste; et fus plus de cinq jours depuis, qu'elle me fourmilloit: et m'escoula dans le coeur une demangeaison continuelle: Un attouchement, et fortuite, et par une espaule, aller eschauffer, et alterer une ame refroidie, et esnervee par l'aage, et la premiere de toutes les humaines, en reformation. Pourquoy non dea? Socrates estoit homme, et ne vouloit ny estre ny sembler autre chose.

La philosophie n'estrive point contre les voluptez naturelles, pourveu que la mesure y soit joincte: et en presche la moderation, non la fuitte. L'effort de sa resistance s'employe contre les estrangeres et bastardes. Elle dit que les appetits du coprs ne doivent pas estre augmentez par l'esprit. Et nous advertit ingenieusement, de ne vouloir point esveiller nostre faim par la saturité: de ne vouloir farcir, au lieu de remplir le ventre: d'eviter toute jouyssance, qui nous met en disette: et toute viande et breuvage, qui nous altere, et affame. Comme au service de l'amour elle nous ordonne, de prendre un object qui satisface simplement au besoing du corps, qui n'esmeuve point l'ame: laquelle n'en doit pas faire son faict, ains suyvre nüement et assister le corps. Mais ay-je pas raison d'estimer, que ces preceptes, qui ont pourtant d'ailleurs, selon moy, un peu de rigueur, regardent un corps qui face son office: et qu'à un corps abbattu, comme un estomach prosterné, il est excusable de le rechauffer et soustenir par art: et par l'entremise de la fantasie, luy faire revenir l'appetit et l'allegresse, puis que de soy il l'a perdue?

Pouvons nous pas dire, qu'il n'y a rien en nous, pendant cette prison terrestre, purement, ny corporel, ny spiritueclass="underline" et qu'injurieusement nous desmembrons un homme tout vif: et qu'il semble y avoir raison, que nous nous portions envers l'usage du plaisir, aussi favorablement aumoins, que nous faisons envers la douleur? Elle estoit (pour exemple) vehemente, jusques à la perfection, en l'ame des Saincts par la poenitence: Le corps y avoit naturellement part, par le droict de leur colligance, et si pouvoit avoir peu de part à la cause: si ne se sont ils pas contentez qu'il suyvist nuement, et assistast l'ame affligee. Ils l'ont affligé luymesme, de peines atroces et propres: affin qu'à l'envy l'un de l'autre, l'ame et le corps plongeassent l'homme dans la douleur, d'autant plus salutaire, que plus aspre.

En pareil cas, aux plaisirs corporels, est-ce pas injustice d'en refroidir l'ame, et dire, qu'il l'y faille entrainer, comme à quelque obligation et necessité contreinte et servile? C'est à elle plustost de les couver et fomenter: de s'y presenter et convier: la charge de regir luy appartenant. Comme c'est aussi à mon advis à elle, aux plaisirs, qui luy sont propres, d'en inspirer et infondre au corps tout le ressentiment que porte sa condition, et de s'estudier qu'ils luy soient doux et salutaires. Car c'est bien raison, comme ils disent, que le corps ne suyve point ses appetits au dommage de l'esprit. Mais pourquoy n'est-ce pas aussi raison, que l'esprit ne suive pas les siens, au dommage du corps?

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