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Jean-Christophe Tome V

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome V». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adress? ? la g?n?ration suivante. Le h?ros, un musicien de g?nie, doit lutter contre la m?diocrit? du monde. M?lant r?alisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIX?me si?cle au d?but du vingti?me.
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Il s’entendait admirablement avec les ing?nues perverties de la soci?t? bourgeoise, riche et fain?ante. Il ?tait une compagne pour elles, une sorte de servante d?prav?e, plus libre et plus avertie, qui les instruisait, et qu’elles enviaient. Elles ne se g?naient pas avec lui; et, la lampe de Psych? ? la main, elles ?tudiaient curieusement l’androgyne nu, qui les laissait faire.

Christophe ne pouvait comprendre comment une jeune fille, comme Colette, qui semblait avoir une nature d?licate et le d?sir touchant d’?chapper ? l’usure d?gradante de la vie, pouvait se complaire dans cette soci?t?… Christophe n’?tait point psychologue. Lucien L?vy-C?ur l’?tait cent fois plus que lui. Christophe ?tait le confident de Colette; mais Colette ?tait la confidente de Lucien L?vy-C?ur. Grande sup?riorit? pour celui-ci. Il est doux ? une femme de croire qu’elle ? affaire ? un homme plus faible qu’elle. Elle trouve ? satisfaire, en m?me temps qu’? ce qu’il y a de moins bon en elle, ? ce qu’il y a de meilleur: son instinct maternel. Lucien L?vy-C?ur le savait bien: un des moyens les plus s?rs pour toucher le c?ur des femmes est d’?veiller cette corde myst?rieuse. Puis, Colette se sentait faible, passablement l?che, avec des instincts dont elle n’?tait pas tr?s fi?re, mais qu’elle se f?t bien gard?e de repousser. Il lui plaisait de se laisser persuader, par les confessions audacieusement calcul?es de son ami, que les autres ?taient de m?me, et qu’il fallait prendre la nature humaine comme elle ?tait. Elle se donnait alors la satisfaction de ne pas combattre des penchants qui lui ?taient agr?ables, et le luxe de se dire qu’elle avait raison ainsi, que la sagesse ?tait de ne pas se r?volter et d’?tre indulgent pour ce qu’on ne pouvait – «h?las!» – emp?cher. C’?tait l? une sagesse dont la pratique n’avait rien de p?nible.

Pour qui sait regarder la vie avec s?r?nit?, il y a une forte saveur dans le contraste perp?tuel qui existe, au sein de la soci?t?, entre l’extr?me raffinement de la civilisation apparente et l’animalit? profonde. Tout salon, qui n’est point rempli de fossiles et d’?mes p?trifi?es, pr?sente, comme deux couches de terrains, deux couches de conversations superpos?es: l’une, – que tout le monde entend, – entre les intelligences; l’autre, – dont peu de gens ont conscience, et qui est pourtant la plus forte, – entre les instincts, entre les b?tes. Ces deux conversations sont souvent contradictoires. Tandis que les esprits ?changent des monnaies de convention, les corps disent: D?sir, Aversion, ou, plus souvent: Curiosit?, Ennui, D?go?t. La b?te, encore que dompt?e par des si?cles de civilisation, et aussi abrutie que les mis?rables lions dans la cage, r?ve toujours ? sa p?ture.

Mais Christophe n’?tait pas encore arriv? ? ce d?sint?ressement de l’esprit, que seul apporte l’?ge et la mort des passions. Il avait pris tr?s au s?rieux son r?le de conseiller de Colette. Elle lui avait demand? son aide; et il la voyait s’exposer de gaiet? de c?ur au danger. Aussi ne cachait-il plus son hostilit? ? Lucien L?vy-C?ur. Celui-ci s’?tait tenu d’abord, vis-?-vis de Christophe, dans l’attitude d’une politesse irr?prochable et ironique. Lui aussi flairait l’ennemi; mais il ne le jugeait pas redoutable: il le ridiculisait, sans en avoir l’air. Il n’e?t demand? qu’? ?tre admir? de Christophe pour rester en bons termes avec lui: mais c’?tait ce qu’il ne pourrait obtenir jamais; et il le sentait bien, car Christophe n’avait pas l’art de feindre. Alors, Lucien L?vy-C?ur ?tait pass? insensiblement d’une opposition tout abstraite de pens?es ? une petite guerre personnelle, soigneusement voil?e, dont Colette devait ?tre le prix.

Entre ses deux amis elle tenait la balance ?gale. Elle go?tait la sup?riorit? morale et le talent de Christophe, mais elle go?tait aussi l’immoralit? amusante et l’esprit de Lucien L?vy-C?ur; et, au fond, elle y trouvait plus de plaisir. Christophe ne lui m?nageait pas les remontrances: elle les ?coutait avec une humilit? touchante, qui le d?sarmait. Elle ?tait assez bonne, mais sans franchise, par faiblesse, par bont? m?me. Elle jouait ? demi la com?die; elle feignait de penser comme Christophe. Elle savait bien le prix d’un ami comme lui; mais elle ne voulait faire aucun sacrifice ? une amiti?; elle ne voulait faire aucun sacrifice ? rien, ni ? personne; elle voulait ce qui lui ?tait le plus commode et le plus agr?able. Elle cachait donc ? Christophe qu’elle recevait toujours Lucien L?vy-C?ur; elle mentait, avec le naturel charmant des jeunes femmes du monde, expertes d?s l’enfance en cet exercice n?cessaire, ? qui doit poss?der l’art de garder tous ses amis et de les contenter tous. Elle se donnait comme excuse que c’?tait pour ne pas faire de peine ? Christophe; mais en r?alit?, c’?tait parce qu’elle savait qu’il avait raison; et elle n’en voulait pas moins faire ce qui lui plaisait ? elle, sans pourtant se brouiller avec lui. Christophe avait parfois le soup?on de ces ruses; il grondait alors, il faisait la grosse voix. Elle continuait de jouer la petite fille contrite, affectueuse, un peu triste; elle lui faisait les yeux doux, – femin? ultima ratio. – Cela l’attristait vraiment de sentir qu’elle pouvait perdre l’amiti? de Christophe; elle se faisait s?duisante et s?rieuse; et elle r?ussissait ? d?sarmer pour quelque temps Christophe. Mais t?t ou tard, il fallait bien en finir par un ?clat. Dans l’irritation de Christophe, il entrait, ? son insu, un petit peu de jalousie. Et dans les ruses enj?leuses de Colette, il entrait aussi un peu, un petit peu d’amour. La rupture n’en devait ?tre que plus vive.

Un jour que Christophe avait pris Colette en flagrant d?lit de mensonge, il lui mit march? en mains: choisir entre Lucien L?vy-C?ur et lui. Elle essaya d’?luder la question; et, finalement, elle revendiqua son droit d’avoir tous les amis qu’il lui plaisait. Elle avait parfaitement raison; et Christophe se rendit compte qu’il ?tait ridicule; mais il savait aussi que ce n’?tait pas par ?go?sme qu’il se montrait exigeant: il s’?tait pris pour Colette d’une sinc?re affection; il voulait la sauver, f?t-ce en violentant sa volont?. Il insista donc, maladroitement. Elle refusa de r?pondre. Il lui dit:

– Colette, vous voulez donc que nous ne soyons plus amis?

Elle dit:

– Non, je vous en prie. Cela me ferait beaucoup de peine, si vous ne l’?tiez plus.

– Mais vous ne feriez pas ? notre amiti? le moindre sacrifice.

– Sacrifice! Quel mot absurde! dit-elle. Pourquoi faudrait-il toujours sacrifier une chose ? une autre? Ce sont des b?tes d’id?es chr?tiennes. Au fond, vous ?tes un vieux cl?rical sans le savoir.

– Cela se peut bien, dit-il. Pour moi, c’est tout un ou tout autre. Entre le bien et le mal, je ne trouve pas de milieu, m?me pour l’?paisseur d’un cheveu.

– Oui, je sais, dit-elle. C’est pour cela que je vous aime. Je vous aime bien, je vous assure; mais…

– Mais vous aimez bien aussi l’autre?

Elle rit, et dit, en lui faisant ses yeux les plus c?lins et sa voix la plus douce:

– Restez!

Il ?tait sur le point de c?der encore. Mais Lucien L?vy-C?ur entra; et les m?mes yeux c?lins et la m?me voix douce servirent ? le recevoir. Christophe regarda, en silence, Colette faire ses petites com?dies; puis il s’en alla, d?cid? ? rompre. Il avait le c?ur chagrin. C’?tait si b?te de s’attacher toujours, de se laisser prendre au pi?ge!

En rentrant chez lui, et rangeant machinalement ses livres, il ouvrit par d?s?uvrement sa Bible, et lut:

Le Seigneur a dit: Parce que les filles de Sion vont en raidissant le cou, en remuant les yeux, en marchant ? petits pas affect?s, en faisant r?sonner les anneaux de leurs pieds.

Le Seigneur rendra chauve le sommet de la t?te des filles de Sion, le Seigneur en d?couvrira la nudit?

Il ?clata de rire, en songeant au man?ge de Colette; et il se coucha de bonne humeur. Puis il pensa qu’il fallait qu’il f?t bien atteint, lui aussi, par la corruption de Paris, pour que la Bible f?t devenue pour lui d’une lecture comique. Mais il n’en continua pas moins, dans son lit, ? se r?p?ter la sentence du grand justicier farceur; et il cherchait ? en imaginer l’effet sur la t?te de sa jeune amie. Il s’endormit, en riant comme un enfant. Il ne songeait d?j? plus ? son nouveau chagrin. Un de plus, un de moins… Il en prenait l’habitude.

*

Il ne cessa point de donner des le?ons de piano ? Colette; mais il ?vita d?sormais les occasions qu’elle lui offrait de continuer leurs entretiens amicaux. Elle eut beau s’attrister, se piquer, jouer de ses petites roueries: il s’obstina; ils se boud?rent; d’elle-m?me, elle finit par trouver des pr?textes pour espacer les le?ons; et il en trouva pour esquiver les invitations aux soir?es des Stevens.

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