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Jean-Christophe Tome V

Электронная книга - «Jean-Christophe Tome V». Краткое содержание книги:

Vaste roman cyclique, ce roman fleuve est un signe d'amour et d'espoir adress? ? la g?n?ration suivante. Le h?ros, un musicien de g?nie, doit lutter contre la m?diocrit? du monde. M?lant r?alisme et lyrisme, cette fresque est le tableau du monde de la fin du XIX?me si?cle au d?but du vingti?me.
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Dans le salon de l’h?tel aristocratique, d?cor? de tapisseries un peu p?les, avec, sur un chevalet, au milieu de la pi?ce, le portrait de la robuste madame Stevens par un peintre ? la mode qui l’avait repr?sent?e languissante comme une fleur sans eau, les yeux mourants, le corps tordu en spirale, pour exprimer la raret? de son ?me millionnaire, – dans le grand salon aux baies vitr?es, donnant sur de vieux arbres, que la neige poudrait, Christophe trouvait Colette toujours assise devant son piano, ressassant ind?finiment les m?mes phrases, se caressant les oreilles de dissonances moelleuses.

– Ah! faisait Christophe, en entrant. Voil? la chatte, qui fait encore ronron!

– Malhonn?te! disait-elle en riant…

(Et elle lui tendait sa main un peu moite).

– … ?coutez cela. Est-ce que ce n’est pas joli?

– Tr?s joli, disait-il, d’un ton indiff?rent.

– Vous n’?coutez pas!… Voulez-vous bien ?couter!

– J’entends… C’est toujours la m?me chose.

– Ah! vous n’?tes pas musicien, faisait-elle, avec d?pit.

– Comme si c’?tait de musique qu’il s’agissait!

– Comment! ce n’est pas de musique?… Et de quoi, s’il vous pla?t?

– Vous le savez tr?s bien; et je ne vous le dirai pas, parce que ce ne serait pas convenable.

– Raison de plus pour le dire.

– Vous le voulez?… Tant pis pour vous!… Eh bien, savez-vous ce que vous faites avec votre piano?… Vous flirtez.

– Par exemple!

– Parfaitement. Vous lui dites: «Cher piano, cher piano, dis-moi des gentils mots, encore, caresse-moi, donne-moi un petit baiser!»

– Mais voulez-vous vous taire! dit Colette, moiti? riante, moiti? f?ch?e. Vous n’avez pas la moindre id?e du respect.

– Pas la moindre.

– Vous ?tes un impertinent… Et puis d’abord, quand cela serait, est-ce que ce n’est pas la vraie fa?on d’aimer la musique?

– Oh! je vous en prie, ne m?lons pas la musique ? cela.

– Mais c’est la musique m?me! Un bel accord, c’est un baiser.

– Je ne vous l’ai pas fait dire.

– Est-ce que ce n’est pas vrai?… Pourquoi haussezvous les ?paules? Pourquoi faites-vous la grimace?

– Parce que cela me d?go?te.

– De mieux en mieux!

– Cela me d?go?te d’entendre parler de la musique comme d’un libertinage… Oh! ce n’est pas votre faute. C’est la faute de votre monde. Toute cette fade soci?t? qui vous entoure regarde l’art comme une sorte de d?bauche permise… Allons, assez l?-dessus! Jouez-moi votre sonate.

– Mais non, causons encore un peu.

– Je ne suis pas ici pour causer, je suis ici pour vous donner des le?ons de piano… En avant, marche!

– Vous ?tes poli! disait Colette, vex?e, – ravie au fond d’?tre un peu rudoy?e.

Elle jouait son morceau, s’appliquant de son mieux; et, comme elle ?tait habile, elle y r?ussissait tr?s passablement, parfois m?me assez bien. Christophe, qui n’?tait pas dupe, riait en lui-m?me de l’adresse «de cette sacr?e m?tine, qui jouait, comme si elle sentait ce qu’elle jouait, quoiqu’elle n’en sent?t rien». Il ne laissait pas d’en ?prouver pour elle une sympathie amus?e. Colette, de son c?t?, saisissait tous les pr?textes pour reprendre la conversation, qui l’int?ressait beaucoup plus que la le?on de piano. Christophe avait beau s’en d?fendre, pr?textant qu’il ne pouvait dire ce qu’il pensait, sans risquer de la blesser: elle arrivait toujours ? le lui faire dire; et plus c’?tait blessant, moins elle ?tait bless?e: c’?tait un amusement. Mais comme la fine mouche sentait que Christophe n’aimait rien tant que la sinc?rit?, elle lui tenait t?te hardiment, et discutait mordicus. Ils se quittaient tr?s bons amis.

*

Pourtant, jamais Christophe n’e?t la moindre illusion sur cette amiti? de salon, jamais la moindre intimit? ne se f?t ?tablie entre eux, sans les confidences que Colette lui fit, un jour, autant par surprise que par instinct de s?duction.

La veille, il y avait eu r?ception chez ses parents. Elle avait ri, bavard?, flirt? comme une enrag?e; mais, le matin suivant, quand Christophe vint lui donner sa le?on, elle ?tait lasse, les traits tir?s, le teint gris, la t?te grosse comme le poing. Elle dit ? peine quelques mots; elle avait l’air ?teinte. Elle se mit au piano, joua mollement, rata ses traits, essaya de les refaire, les rata encore, s’interrompit brusquement, et dit:

– Je ne peux pas… Je vous demande pardon… Voulez-vous, attendons un peu…

Il lui demanda si elle ?tait souffrante. Elle r?pondit que non:

«Elle n’?tait pas bien dispos?e… Elle avait des moments comme cela… C’?tait ridicule, il ne fallait pas lui en vouloir.»

Il lui proposa de revenir, un autre jour; mais elle insista pour qu’il rest?t:

– Un instant seulement… Tout ? l’heure, ce sera mieux… Comme je suis b?te, n’est-ce pas?

Il sentait qu’elle n’?tait pas dans son ?tat normal; mais il ne voulut pas la questionner; et, pour parler d’autre chose, il dit:

– Voil? ce que c’est d’avoir ?t? si brillante, hier soir! Vous vous ?tes trop d?pens?e.

Elle eut un petit sourire ironique:

– On ne peut pas vous en dire autant, r?pondit-elle.

Il rit franchement.

– Je crois que vous n’avez pas dit un mot, reprit-elle.

– Pas un.

– Il y avait pourtant des gens int?ressants.

– Oui, de fameux bavards, des gens d’esprit. Je suis perdu au milieu de vos Fran?ais d?soss?s, qui comprennent tout, qui excusent tout, – qui ne sentent rien. Des gens qui parlent, pendant des heures d’amour et d’art. N’est-ce pas ?c?urant?

– Cela devrait pourtant vous int?resser: l’art, sinon l’amour.

– On ne parle pas de ces choses: on les fait.

– Mais quand on ne peut pas les faire? dit Colette, avec une petite moue.

Christophe r?pondit, en riant:

– Alors, laissez cela ? d’autres. Tout le monde n’est pas fait pour l’art.

– Ni pour l’amour?

– Ni pour l’amour.

– Mis?ricorde! Et qu’est-ce qui nous reste?

– Votre m?nage.

– Merci! dit Colette, piqu?e.

Elle remit ses mains sur le piano, essaya de nouveau, manqua de nouveau ses traits, tapa sur les touches, et g?mit:

– Je ne peux pas!… Je ne suis bonne ? rien, d?cid?ment. Je crois que vous avez raison. Les femmes ne sont bonnes ? rien.

– C’est d?j? quelque chose de le dire, fit Christophe, avec bonhomie.

Elle le regarda, de l’air penaud d’une petite fille qu’on gronde, et dit:

– Ne soyez pas si dur!

– Je ne dis pas de mal des bonnes femmes, r?pliqua gaiement Christophe. Une bonne femme, c’est le paradis sur terre. Seulement, le paradis sur terre…

– Oui, personne ne l’a jamais vu.

– Je ne suis pas si pessimiste. Je dis: Moi, je ne l’ai jamais vu; mais il se peut bien qu’il existe. Je suis m?me d?cid? ? le trouver, s’il existe. Seulement ce n’est pas facile. Une bonne femme et un homme de g?nie, c’est aussi rare l’un que l’autre.

– Et en dehors d’eux, le reste des hommes et des femmes ne compte pas?

– Au contraire! Il n’y a que le reste qui compte… pour le monde.

– Mais pour vous?

– Pour moi, cela n’existe pas.

– Comme vous ?tes dur! r?p?ta Colette.

– Un peu. Il faut bien que quelques-uns le soient. Quand ce ne serait que dans l’int?r?t des autres!… S’il n’y avait pas un peu de caillou, par ci par-l?, dans le monde, il s’en irait en bouillie.

– Oui, vous avez raison, vous ?tes heureux d’?tre fort, dit Colette tristement. Mais ne soyez pas trop s?v?re pour ceux, – surtout pour celles qui ne le sont pas… Vous ne savez pas combien notre faiblesse nous p?se. Parce que vous nous voyez rire, flirter, faire des singeries, vous croyez que nous n’avons rien de plus en t?te, et vous nous m?prisez. Ah! si vous lisiez tout ce qui se passe dans la t?te des petites femmes de quinze ? dix-huit ans, qui vont dans le monde et qui ont le genre de succ?s que comporte leur vie d?bordante, – lorsqu’elles ont bien dans?, dit des niaiseries, des paradoxes, des choses am?res, dont on rit parce qu’elles rient, lorsqu’elles ont livr? un peu d’elles-m?mes ? des imb?ciles, et cherch? au fond des yeux de chacune cette lumi?re qu’on n’y trouve jamais, – si vous les voyiez, quand elles rentrent chez elles, dans la nuit et s’enferment dans leur chambre, silencieuse, et se jettent ? genoux dans des agonies de solitude!…

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