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Le faiseur d'histoire

Электронная книга - «Le faiseur d'histoire». Краткое содержание книги:

Michael Young est convaincu que sa thèse d’histoire va lui rapporter un doctorat, un tranquille poste académique, un vénérable éditeur universitaire et le retour de sa difficile petite amie Jane.
Mais un historien devrait savoir que l'on ne peut prédire l’avenir…
Sa rencontre avec Leo Zuckermann, vieux physicien obsédé par le génocide juif, va les amener à semer aux quatre vents les pages de la thèse, mais aussi à tourner celles de l’histoire. Et après leur expérience rien – passé, présent ou futur – ne sera plus jamais pareil.
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— Un instant ! »

J’enveloppai le pain chaud dans des serviettes en papier et me versai un autre verre. Et le mépris, ce mépris ahurissant, confit d’arrogance, pour ceux qui pataugent dans la tourbière fangeuse des répugnantes motivations et désirs véritables des êtres humains. Parce que notre méthode n’est « pas scientifique » – mais bien sûr que notre méthode n’est pas scientifique, ma chérie. Les vrais problèmes ne se présentent pas sous forme de nombres, mais sous forme de gens.

— Hum, ça sent bon !

— Je sais ce que tu penses », dis-je en supposant que pendant tout le temps qu’elle avait passé assise devant la télé, elle avait elle aussi répété ses arguments. « Tu penses que seuls des savants peuvent comprendre la science. Si l’on n’a pas subi la cérémonie d’initiation, on est automatiquement disqualifié pour en parler. Tandis que les savants peuvent gloser sur Napoléon ou Shakespeare avec autant d’autorité que n’importe qui.

— Haa ! C’est chaud ! » Jane se donne le temps de la réflexion en allant à l’évier se verser une tasse d’eau.

« Tout ce que je veux dire, dis-je en poussant mon avantage, c’est que nous vivons soixante-dix ou quatre-vingts ans sur cette planète ; qu’est-ce qui importe le plus, que nous comprenions les principes de physique derrière la bombe atomique ou que nous examinions les motivations humaines pour empêcher qu’on s’en serve ?

— Pourquoi ne tenterait-on pas de faire les deux ?

— Oui. Bien sûr. Ouais. Dans un monde idéal, tout à fait. Mais voyons les choses en face, tu sais. Comprendre quelque chose d’aussi complexe que le fonctionnement d’une bombe atomique exige de se dévouer à une discipline précise qui réclame du temps et de l’engagement…

— Je pourrais t’expliquer ça en moins de quatre minutes. Je serais fascinée d’entendre quiconque m’expliquer les motivations humaines derrière la guerre et la destruction en un temps aussi bref. Tu me passes la bouteille, s’il te plaît ?

— Ah ! Exactement ! Exactement ! » D’un doigt, je poignarde la table. « La simplicité de la science ressemble à une religion. Elle donne le sentiment d’apporter les réponses, mais…

— P’tit Chiot, tu viens tout juste de dire que comprendre quelque chose d’aussi complexe qu’une bombe nucléaire exigeait du temps et de l’engagement.

— Mais pas du tout.

— Ah bon. Alors, c’est moi qui entends des voix. Pardon.

— Écoute ! » Je m’enfièvre, à présent. « Je n’ai jamais dit qu’on devait reprocher quoi que ce soit à la science…

— Ouf !

— …mais simplement, elle ne s’occupe jamais des choses qui comptent vraiment.

— Elle s’occupe des choses qui comptent pour la science, en revanche. Je veux dire, c’est pour cela qu’existent des matières différentes, sans doute ?

— Oui, mais on ne vénère pas aveuglément les autres matières, comme si elles devaient contenir la totalité de la vérité.

— Mais la science, si ?

— Tu le sais très bien !

— Pas moi, en tous cas. Et tu n’as pas l’air non plus de la vénérer aveuglément. » Elle commence à saucer le curry avec son nan. « Mais je vais te dire, P’tit Chiot. Il y a des milliers de savants, ici, à Cambridge. Présente-moi à tous ceux qui adorent aveuglément la science parce qu’elle contient la totalité de la vérité, et je les fais renvoyer de l’université pour démence et incompétence. Qu’est-ce que tu en dis ?

— Ils ne le reconnaîtront pas, évidemment ! Vous feignez tous l’humilité, le scepticisme, l’émerveillement, vous touchez le visage de Dieu et toutes ces conneries, mais regardons les choses en face. Enfin, je veux dire, quoi !

— Ah ! Très bien exprimé. Il en reste encore ?

— Sur la cuisinière. Ce que je veux dire, ce que je veux dire, c’est que… la science n’a pas toutes les réponses.

— Non. Ça, certes, c’est vrai. Ça ne veut pas dire qu’elle n’en a aucune, toutefois ? Tu en reprendras ?

— Merci.

— Je veux dire, P’tit Chiot : que la science ne puisse pas expliquer pourquoi Mozart pouvait faire ce qu’il faisait ne nous disqualifie pas pour spéculer sur la nature des cellules hépatiques, non ? Ou crois-tu que si ?

— On ne peut vraiment pas discuter avec toi. Tu le sais, ça, non ?

— Non, je l’ignorais. Je te demande bien pardon. Ce n’est pas délibéré. »

Et voilà : Jane résumée à sa plus simple expression. Les savants, résumés à leur plus simple expression. Et que je me tortille, que je me tortille, que je me tortille. Ils craignent.

Elle lisait je ne sais quel romancier sud-américain quand j’éteignis ma lampe de chevet. « ’Ne nuit », marmonna-t-elle.

Je contemplai le plafond. « Ce type, là, Hamilton, dis-je. Tu te souviens de lui ? À Dunblane. Il entre dans un gymnase d’école primaire avec quatre armes de poing. En trois minutes, quinze enfants de cinq ans et un instituteur sont morts. Un être humain pointe une arme sur un enfant et regarde la balle lui exploser dans le crâne. Tu imagines, les hurlements, le sang, l’incompréhension totale dans les yeux de ces enfants ? Et pourtant, il recommence, encore et encore. Il vise et il presse la détente. »

Elle posa le livre. « Où veux-tu en venir ?

— Je sais pas. Je sais pas. Mais n’est-ce pas ce que nous devrions essayer de comprendre ?

— J’espère que tu n’évoques pas cette affreuse histoire pour prouver que tu as le cœur plus grand que le mien, ou que tes sujets ont plus d’importance.

— Non, je ne parle pas de ça. Pas du tout. Vraiment pas du tout.

— P’tit Chiot, tu pleures !

— C’est rien. »

Pédalant sur Queen’s Road le lendemain matin, je m’expliquai toute l’affaire. L’humiliation. Pas plus difficile que ça. Fraser-Stuart m’avait plus profondément blessé que je n’avais voulu l’admettre. Tout cela se résumait à un énorme rougissement de colère. Je m’étais conduit comme un gamin gâté parce que l’idée de passer de l’état d’étudiant au pays des adultes m’effrayait. Bon, cool, quoi. Un petit caprice bien naturel, rien de plus. Comme je l’avais dit à propos des portes, du passage des seuils. Un adieu au long et heureux développement du gentil petit garçon intelligent qui rédige des essais et remporte des félicitations, écrit de nouveaux essais et récolte encore des louanges. À sept ans, j’étais plus intelligent que la plupart des enfants de dix ans ; à quatorze, plus qu’un adolescent de dix-sept ans ; à dix-sept, plus intelligent qu’une personne de vingt ans. À vingt-quatre ans désormais, je n’étais pas plus intelligent que n’importe quel étudiant de vingt-quatre ans sur place et, d’ailleurs, il n’y avait plus de compétition ni de trophée pour me comporter en prodige. Tout le monde m’avait rejoint et je savais, je comprenais, avec une horreur qui me vrillait soudain le ventre, qu’à présent me guettait le danger de rester sur place tandis que tout le monde me dépasserait à toute allure. On pouvait sûrement m’autoriser un petit éclat complaisant et puritain, avant d’entamer la longue ascension vers la discipline et l’application, l’intégrité et la diligence, la prudence et la méticulosité ? Rien qu’une fois, j’avais le droit de flanquer des coups de pieds et de pousser des hurlements, en voyant se ternir l’éclat et l’éblouissement de la jeunesse.

Comme j’ai déjà dit, j’ai vraiment des pensées connes, par moments.

J’ai filé le long de la route de Madingley, couché sur le guidon. Les laboratoires Cavendish se dressaient devant moi, non comme la cathédrale de l’Antéchrist, mais en simple immeuble, une assemblée d’entrepôts en limite de ville. Les gens qui œuvraient ici avaient bon cœur ou mauvais cœur comme tout le monde. Ils ne se considéraient pas comme les dépositaires de la seule clef du savoir humain. Ils se contentaient de courir après leurs particules, leurs gènes, leurs forces et leurs formes ondulatoires, comme des historiens traquent des documents ou des ornithologues guettent un épervier rouge dans le ciel. Jane doit me croire cinglé. Au bord de la crise de nerfs. Non, elle comprend, la brave cocotte. Elle prend exactement la mesure de la situation et elle adore ça. Le petit fardeau à sa maman.

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