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Ensemble, c’est tout

Электронная книга - «Ensemble, c’est tout». Краткое содержание книги:

Et puis, qu'est-ce que ça veut dire, différents ? C'est de la foutaise, ton
histoire de torchons et de serviettes... Ce qui empêche les gens de vivre
ensemble, c'est leur connerie, pas leurs différences... Camille dessine.
Dessinais plutôt, maintenant elle fait des ménages, la nuit. Philibert, aristo
pur jus, héberge Franck, cuisinier de son état, dont l'existence tourne autour
des filles, de la moto et de Paulette, sa grand-mère. Paulette vit seule, tombe
beaucoup et cache ses bleus, paniquée à l'idée de mourir loin de son jardin. Ces
quatre là n'auraient jamais dû se rencontrer. Trop perdus, trop seuls, trop
cabossés... Et pourtant, le destin, ou bien la vie, le hasard, l'amour -appelez
ça comme vous voulez -, va se charger de les bousculer un peu. Leur histoire,
c'est la théorie des dominos, mais à l'envers. Au lieu de se faire tomber, ils
s'aident à se relever.
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L'enfance en moins, elle se trouva dans le m�me �tat que Marcel Proust : � attentive � ce qui se passait d'extraordinaire en elle � et termina son assiette religieusement, en fermant les yeux entre chaque cuiller�e.

Peut-�tre �tait-ce simplement parce qu'elle mourait de faim sans le savoir, ou peut-�tre �tait-ce parce qu'elle se for�ait � ingurgiter les soupes en carton de Philibert depuis trois jours en grima�ant, ou peut-�tre encore �tait-ce parce qu'elle avait moins fum� mais en tout cas, une chose �tait s�re : jamais de sa vie, elle n'avait pris autant de plaisir � manger seule. Elle se releva pour aller voir s'il restait un fond dans la casserole. Non h�las... Elle porta son assiette � sa bouche pour ne pas en perdre une goutte, fit claquer sa langue, lava son couvert et attrapa le paquet de p�tes entam�. Elle �crivit � Top ! � en alignant quelques perles sur le mot de Franck et se remit au lit en passant sa main sur son ventre bien tendu.

Merci petit J�sus.

4

La fin de sa convalescence passa trop vite. Elle ne voyait jamais Franck, mais savait quand il �tait l� : portes claqu�es, cha�ne hi-fi, t�l�vision, conversations anim�es au t�l�phone, rires gras et jurons secs, rien de tout cela n'�tait naturel, elle le sentait. Il s'agitait et laissait sa vie r�sonner aux quatre coins de l'appartement comme un chien qui pisserait un peu partout pour marquer son territoire. Certaines fois, elle avait tr�s envie de remonter chez elle pour retrouver son ind�pendance et ne plus rien devoir � personne. D'autres fois, non. D'autres fois, elle frissonnait � la seule id�e de se coucher de nouveau sur le sol et de monter ses sept �tages en se cramponnant � la rampe pour ne pas tomber.

C'�tait compliqu�.

Elle ne savait plus o� �tait sa place et puis elle aimait bien Philibert aussi... Pourquoi devrait-elle toujours se fustiger et battre sa coulpe en serrant les dents ? Pour son ind�pendance ? Tu parles d'une conqu�te... Elle n'avait eu que ce mot-l� � la bouche pendant des ann�es, et puis quoi finalement ? Pour en arriver o� ? Dans ce gourbi � passer des apr�s-midi � fumer cigarette sur cigarette en ressassant son sort ? C'�tait path�tique. Elle �tait path�tique. Elle allait avoir vingt-sept ans et n'avait rien engrang� de bon jusqu'� pr�sent. Ni amis, ni souvenirs, ni aucune raison de s'accorder la moindre bienveillance. Qu'est-ce qui s'�tait pass� ? Pourquoi elle n'�tait jamais parvenue � refermer ses mains et � garder deux ou trois choses un peu pr�cieuses entre ses paumes ? Pourquoi ?

Elle �tait songeuse. Elle �tait repos�e. Et quand ce grand ouistiti venait lui faire la lecture, quand il refermait doucement la porte en levant les yeux au ciel parce que l'autre larron �coutait sa musique � de Zoulou �, elle lui souriait et s'�chappait un moment de l'�il du cyclone...

Elle s'�tait remise � dessiner.

Comme �a.

Pour rien. Pour elle. Pour le plaisir.

Elle avait pris un carnet neuf, le dernier, et l'avait apprivois� en commen�ant par consigner tout ce qui l'entourait : la chemin�e, les motifs des tentures, la cr�mone de la fen�tre, les sourires niais de Sammy et Scoubidou, les cadres, les tableaux, le cam�e de la dame et la redingote s�v�re du monsieur. Une nature morte de ses v�tements avec la boucle de son ceinturon qui tra�nait par terre, les nuages, le sillon d'un avion, la cime des arbres derri�re les ferronneries du balcon et un portrait d'elle depuis son lit.

� cause des taches sur le miroir et de ses cheveux courts, elle ressemblait � un gamin qui aurait eu la varicelle...

Elle dessinait de nouveau comme elle respirait. En tournant les pages sans r�fl�chir et en s'arr�tant seulement pour verser un peu d'encre de Chine dans une coupelle et recharger la pompe de son stylo. Elle ne s'�tait pas sentie aussi calme, aussi vivante, aussi simplement vivante, depuis des ann�es...

Mais, ce qu'elle aimait par-dessus tout, c'�tait les attitudes de Philibert. Il �tait tellement pris dans ses histoires, son visage devenait soudain si expressif, si enflamm� ou si abattu (ah ! cette pauvre Marie-Antoinette...) qu'elle lui avait demand� la permission de le croquer.

Bien s�r, il avait b�gay� un peu pour la forme et puis avait bien vite oubli� le bruit de la plume qui courait sur le papier.

Quelquefois, c'�tait :

� Mais Madame d'�tampes n'�tait pas une amoureuse du genre de Madame de Ch�teaubriant, la bagatelle ne lui suffisait point. Elle r�vait avant tout d'obtenir des faveurs pour elle et sa famille. Or elle avait trente fr�res et s�urs... Courageusement, elle se mit au travail.

� Habile, elle sut profiter de tous les moments de r�pit que le besoin de reprendre haleine lui laissait entre deux �treintes, pour arracher au roi, combl� et essouffl�, les nominations ou avancements qu'elle d�sirait.

� Finalement, tous les Pisseleu furent pourvus de charges importantes et, g�n�ralement eccl�siastiques car la ma�tresse du roi avait "de la religion"...

� Antoine Seguin, son oncle maternel, devint abb� de Fleury-sur-Loire, �v�que d'Orl�ans, cardinal, et enfin, archev�que de Toulouse. Charles de Pisseleu, son second fr�re, eut l'abbaye de Bourgueil et l'�v�ch� de Condom... �

Il relevait la t�te :

� De Condom... Avouez que c'est cocasse...

Et Camille se d�p�chait de consigner ce sourire-l�, ce ravissement amus� d'un gar�on qui �pluchait l'histoire de France comme d'autres feuilletteraient un magazine de cul.

Ou alors, c'�tait :

� ... les prisons �tant devenues insuffisantes, Carrier, autocrate tout-puissant, entour� de collaborateurs dignes de lui, ouvrit de nouvelles ge�les et r�quisitionna des navires sur le port. Bient�t le typhus allait faire des ravages parmi les milliers d'�tres incarc�r�s dans des conditions abominables. La guillotine ne marchant pas assez vite, le proconsul ordonna de fusiller des milliers de prisonniers et adjoignit aux pelotons d'ex�cution un � corps d'enterreurs �. Puis, comme les prisonniers continuaient d'affluer dans la ville, il inventa les noyades.

� De son c�t�, le g�n�ral de brigade Westermann �crit: "Il n'y a plus de Vend�e, citoyens r�publicains. Elle est morte, sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l'enterrer dans les marais et dans les bois de Savenay. Suivant les ordres que vous m'avez donn�s, j'ai �cras� les enfants sous les pieds des chevaux et massacr� les femmes qui au moins, pour celles-l�, n'enfanteront plus de brigands. Je n'ai pas un prisonnier � me reprocher. " �

Et il n'y avait rien d'autre � dessiner qu'une ombre sur son visage contract�.

� Vous dessinez ou vous m'�coutez ?

� Je vous �coute en dessinant...

� Ce Westermann, l�... Ce monstre qui a servi sa belle patrie toute neuve avec tant de ferveur, eh bien figurez-vous qu'il sera captur� avec Danton quelques mois plus tard et d�capit� avec lui...

� Pourquoi ?

� Accus� de l�chet�... C'�tait un ti�de...

D'autres fois encore, il demandait la permission de s'asseoir dans la berg�re au pied du lit et tous deux lisaient en silence.

� Philibert ?

� Mmm...

� Les cartes postales ?

� Oui...

� �a va durer longtemps ?

� Pardon ?

� Pourquoi vous n'en faites pas votre m�tier ? Pourquoi vous n'essayez pas de devenir historien ou professeur ? Vous auriez le droit de vous plonger dans tous ces livres pendant vos heures de travail et m�me, vous seriez pay� pour le faire !

Il posa son ouvrage sur le velours r�p� de ses genoux osseux et enleva ses lunettes pour se frotter les yeux :

� J'ai essay�... J'ai une licence d'histoire et j'ai pass� trois fois le concours d'entr�e � l'�cole des Chartes, mais j'ai �t� recal� � chaque session...

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