Les Chevaux de la nuit et autres récits cruels
- Автор: Seignolle Claude
- Год: 1967
- Язык: французский
- Жанр: Малые литературные формы прозы
Электронная книга - «Les Chevaux de la nuit et autres récits cruels». Краткое содержание книги:
— À présent, je vous crois…
— Tu as enfin gagné de venir avec nous… ajouta une autre voix, presque amicale.
Et l’homme alla s’asseoir sur un des bancs, à la place que lui firent deux des hommes silencieux qui s’écartèrent.
— Maintenant c’est à son tour de trouver son mort, continua une nouvelle voix ; souhaitons-lui de ne pas attendre trop longtemps…
Et celui qui venait de parler me précisa d’un geste qu’il était bien question de moi.
Tout cela atteignait à la démence. Ou je traversais un cauchemar, ou on me jouait la comédie à moi, naïf étranger livré à une veillée de lourds paysans. Cette pensée me fouetta. Ce jeu dépassait le macabre. Il avait assez duré. Je les insultai tous.
— C’est un mort arrogant ! constata calmement un de ces rustres… mais ne l’avons-nous pas été, nous aussi, au début ?…
Ne pouvant plus contenir ma rage devant cette folie, consciente ou non, j’allai au foyer et saisis une bûche enflammée afin, à mon tour, de faire jouer à l’un d’eux le rôle de brûlé. Tant pis pour celui qui la recevrait !
Mais, stupéfait, je ne sentis pas la chaleur, et les braises ne me brûlèrent pas ! D’étonnement, je lançai mes bras de chaque côté de moi. Mes mains pénétrèrent les murs comme s’ils étaient de brouillard.
— Maintenant, il a peut-être compris…conclut une voix ironique. Et tous se désintéressèrent de moi.
C’était monstrueux. Je n’étais point mort ! Et pourtant, ma plaie, tout mon sang à terre, mon insensibilité au feu, la fluidité des murs !… Je délirais. J’allais revenir à la réalité, au coin de la cheminée, seul et bien vivant. Cependant, de voir aussi nettement et de mesurer avec lucidité la dimension des choses et des êtres qui m’entouraient, était-ce possible dans un cauchemar !…
M’approchant d’une table, je demandai qu’on m’expliquât, qu’on me rassurât. Les hommes me regardèrent avec indifférence et ne me répondirent pas. C’est alors que je remarquai leur anachronique vêture.
Étais-je devenu fou ?
Je voyais là une mascarade de vêtements anciens, étranges et démodés. Celui-ci portait une lourde pèlerine de postillon d’avant la Révolution ; ceux-là, des peaux de chèvre et des braies comme voilà un siècle les pâtres rouergats. Cet autre, en noble de la Régence, ne lâchait pas le fourreau de son épée, vide ! Et ils étaient une douzaine ainsi, d’aspect carnavalesque.
Ce spectacle aurait diminué mon angoisse si, vision atroce, chacun n’avait montré d’affreuses blessures : le postillon avait la tempe éclatée, sans doute par une décharge de pistolet tirée à bout portant ; le crâne d’un des pâtres était fendu net jusqu’entre les sourcils ; la tête d’un autre tenait par miracle sur son cou, la nuque aux trois quarts entaillée !
Tous portaient de visibles plaies mortelles, mais vivaient et respiraient comme moi. Nous étions les acteurs déments d’une même hallucination, fous conscients dans le monstrueux asile d’un sommeil collectif que nous pouvions contrôler.
Comprenant mes pensées, l’homme à la pèlerine de postillon m’expliqua, comme s’il avait eu pitié de moi :
— Rassure-toi, lorsque tu auras tué à ton tour et vu naître la mort, alors tu comprendras la vérité, et tu pourras être des nôtres sans jamais plus te torturer de questions. Fais-toi vite un mort et tu seras à jamais délivré de tes doutes.
L’enfer n’est pas fait que de flammes. Je connus dès lors d’infernales incertitudes : l’espoir d’un réveil et d’une explication qui ne venaient jamais. Je glissais sur la vertigineuse pente du Temps incommensurable ou tourbillonnais dans les affres de la folie consciente. J’allais dans une poignante attente avec des compagnons en pleine quiétude, toujours là, patiemment assis, à me regarder douter, eux ricanant et me répétant de tuer… de tuer… de tuer… pour, enfin, comprendre… Mon sommeil, mon hypnose ou ma démence – mais comment savoir dans lequel de ces états je me trouvais ? – me faisait tourner sans répit jour et nuit autour de ce groupe d’hommes, toujours assis, et dont je ne parvenais pas à m’éloigner. Ils n’avaient pas à me surveiller, je ne pouvais m’en aller, retenu là dans un cercle infranchissable. Je n’éprouvais nul besoin de me nourrir. Tout m’était inodore, et je restais insensible au froid ou au chaud, mais une seule chose me torturait : le désir de me réveiller à la réalité.
Et vint ce moment où les autres me forgèrent à les suivre.
C’était entre le jour et la nuit. Les limites de l’auberge franchies, nous allâmes à un chemin proche où une charrette avait versé, la roue prise dans une ornière. Un jeune homme s’affairait vainement à la dégager. Il était seul et son attelage ne lui obéissait plus.
Lorsque nous les entourâmes, les bêtes se mirent à hennir avec un tel affolement que, redressé, le jeune homme cessa aussitôt son travail. Dos à la charrette, il nous fit face avec une visible angoisse. Cependant, à juger son regard, je compris qu’il cherchait à voir plus loin, derrière nous, n’attachant pas d’intérêt à notre rang pourtant tout proche de lui.
J’éprouvai alors la poignante sensation qu’il n’était pas intègre à notre cauchemar.
Ses chevaux ruaient, cherchant à briser le timon qui les retenait, et lui-même, après avoir un instant hésité, saisi de panique, s’enfuit à toutes jambes.
— Ne le laisse pas partir, tue-le… tue-le, hurlèrent sauvagement mes compagnons, en me forçant à courir à ses trousses… c’est ton mort à toi, celui qui va enfin t’enlever tes doutes… N’attends pas, tue-le donc, imbécile !
Cette fois, je ne doutai plus d’être avec des fous furieux. Mais ils m’avaient rendu aussi fou qu’eux. J’étais décidé à « avoir mon mort ».
Je courus après lui. Il fuyait vite et, arrivé devant une haute roche, il l’escalada, glissant, se meurtrissant aux saillies. Porté par la folie homicide, je le suivis sans peine, à l’aise dans ma course, jouissant de l’entendre haleter sous l’effort, le laissant atteindre le sommet où il se trouva devant le vide.
Là, il me fit face, le corps tendu et tremblant, agitant désespérément ses bras autour de lui, n’importe où comme si nous étions plusieurs à le menacer. Et, lorsque je m’approchai sans hâte, j’entendis ses dents crisser sur ses gémissements d’effroi. Je n’eus qu’à le pousser…
Le long cri aigu qu’il laissa dans sa chute, sillon d’épouvante, ne s’effaça aux échos que bien après que l’homme se fut écrasé en contrebas, sur les dents de rocs dressés en herse.
Je le rejoignis, guidé par ses râles. Il gisait entre les pierres tranchantes, affreusement déchiqueté, chair et étoffes mêlées de sang. Je me penchai sur lui et le regardai comme on couve son dû. Il expira sur un vain mouvement pour se redresser.
Mais, après un instant d’immobilité, il se leva sans peine et, me découvrant enfin, me dévisagea avec stupéfaction.
C’est alors que déferlèrent ces rires que je connaissais. Tous mes compagnons étaient là, assis en cercle autour de nous, satisfaits du spectacle. Meute hilare qui m’avait devancé sur les lieux de mon crime.
Atterré par mon acte, horrifié par leur joie sauvage, et comprenant enfin, je m’enfuis, décidé à les quitter à jamais. Mais je fus ramené vers l’auberge et ne pus m’arracher à son attraction.
Je l’apercevais là-bas, verrue monstrueuse, lorsque, tout proches de moi, apparurent deux cavaliers qui allaient au pas sur un chemin cousu de ronces.
Je reconnus des gendarmes. Ils étaient la Loi et la Justice des hommes. Je me précipitai vers eux, mais, au moment où je les atteignis, leurs montures soudain dressées et hennissantes les obligèrent à un court galop qui les éloigna de moi.