Les Chevaux de la nuit et autres récits cruels
- Автор: Seignolle Claude
- Год: 1967
- Язык: французский
- Жанр: Малые литературные формы прозы
Электронная книга - «Les Chevaux de la nuit et autres récits cruels». Краткое содержание книги:
Il m’est impossible de décrire aujourd’hui la violente répulsion que j’éprouvai en subissant réellement cette froide viscosité.
Brutalement, je revins à la réalité, les jambes dans la boue gluante.
Où était le lit sur lequel je croyais dormir ? Où était Guernipin ? Où me trouvais-je ?
Maintenu par une monstrueuse ventouse qui m’aspirait lentement, je m’enlisais dans un infect marécage nauséeux.
Mes mains, mes bras, cherchaient vainement un appui solide : racine ou branche, la vie… lorsque de subits mugissements, semblables à ceux d’un taureau irrité, brisèrent mes élans.
Venant du marais où je m’enfonçais, ils creusaient bruyamment la nuit.
Malgré mon effroi, j’identifiai les appels d’un héron. Seulement, au lieu d’être réguliers dans leurs trois notes consécutives, ses cris étaient des plus désordonnés.
Je l’aperçus enfin. Il s’ébattait violemment non loin de moi.
Alors, fulgurants, les propos de Sylvain me revinrent : je pensai au Hupeur. Et s’il existait vraiment ! Ce ne pouvait être que lui, s’esclaffant à juste raison de sa ridicule et pitoyable victime. Je me trouvais donc dans le Gobe-Bœuf !
Cependant, je remarquais qu’il sautillait comme si la vase cherchait également à le saisir pour l’engloutir.
En me voyant reprendre mes efforts pour fuir cette boue qui gagnait peu à peu sur moi, il redoubla ses cris, à croire qu’il voulait m’en fouetter afin de m’aider à échapper à l’enlisement.
Je réussis enfin à atteindre une proche nappe d’herbes et, me dégageant de la terre gloutonne, y rampai.
Le héron s’était rapproché de moi et me soutenait par ses ébats.
Ainsi m’aida-t-il à parvenir jusqu’au sol dur d’un chemin caillouté.
Et si, épuisé, je ne m’abandonnai pas là, je le dus encore à cet oiseau providentiel qui, me donnant des coups de bec, m’obligea à me lever pour repartir sans tarder vers Guernipin que j’apercevais, massif et rassurant, à portée d’espoir.
C’est alors que je sentis cette invisible force hostile qui me lia d’épouvante.
J’éprouvais la terrifiante sensation qu’une immense mais impalpable aile unique volait autour de moi, agile telle une raie de néant dans l’océan de la nuit. Réalité immatérielle qui me poussait avec une impitoyable constance afin de me ramener dans le marais.
Sans les cris désespérés du héron qui se livrait à un affolement paroxystique afin de venir une fois encore à mon secours, en me forçant à fuir, j’avoue que je n’aurais pas lutté contre cette Chose qui parvenait à me reprendre et à m’entraîner avec elle.
Et je compris ! Je compris que le Hupeur, fût-il hibou, corneille, héron ou n’importe quel oiseau qui se trouvait là et sentait cette mort volante, n’était ni une légende, ni un ennemi de l’homme, mais son protecteur… Qu’il l’avertissait de l’indicible danger perçu par lui… Que ses cris, loin d’être des appels maudits, étaient sa mise en garde : épouvanté lui-même, il hurlait contre la peur et non pour elle !…
Le marais de Gobe-Bœuf, favorable antre putride, gardait encore, après des millénaires, un invisible monstre goulu, survivant de ces temps où les puissances néfastes régnaient sous les formes les plus subtiles !
Je crus alors voir passer deux lueurs glauques et fugaces.
…Un éblouissement, reflet de mon effroi ?
Non… des yeux !
Hurlant de dégoût, je réussis à m’arracher à cette horreur qui m’avait choisi et était déjà venue vainement me chercher une première fois, la nuit passée, dans mon sommeil, jusque sur le lit de Guernipin.
À son lever, M. de la Tibaldière, déjà impatient de me faire visiter l’étage aux ancêtres préhistoriques, dut ordonner à Sylvain de monter me réveiller.
Mais celui-ci, à part des traces de boue laissées partout, ne trouva de moi que ce billet qui restera sans doute énigmatique à tous :
…N’abattez jamais le Hupeur…
L’auberge du Larzac
I
En cet automne de 1828, je traversai le sinistre causse de Larzac et me heurtai au vent d’ouest qui, se gonflant sans cesse, alourdissait le ciel d’épais nuages. La nuit allait être en avance. Le paysage était désertique et, à la fois, plein de ces hostiles formes humaines que l’on croit surprendre au seuil du crépuscule, mais qui ne sont qu’arbustes fouettés par quelque tourbillon, menaces de ces lieux abandonnés à une désolation de rocs hiératiques.
Là, cette nature agressive ne connaît jamais de demi-mesure : que le silence vienne, il se fait d’un bloc, étreignant le voyageur ; que le froid d’hiver tombe du nord, il fend la pierre ; que le soleil d’été se répande, il cuit plantes et gens. Maintenant, le fougueux vent d’octobre étrillait le Larzac, et, nous prenant à partie, ma jument et moi, voulait nous montrer sa domination sur cette haute marche du Massif central en nous boutant hors de la route.
L’échine baissée, nous n’avancions presque plus et je doutais de parvenir le soir même à Millau, ma nouvelle garnison. Mais, comme on ne m’y attendait pas avant le lendemain, je décidai de loger à l’Hospitalet, espérant y trouver un lit.
La pluie tomba, soudaine et violente, en essaims liquides que le vent rageur soulevait afin de me mouiller aux endroits les mieux protégés. Les nuages virèrent peu à peu au noir, bornant l’horizon à une centaine de mètres. Bientôt je ne distinguai plus que la route, trait de cailloux broyés et creusés de flaques. L’Hospitalet devait se trouver à une lieue encore et aucun abri ne s’offrait ; déjà mes fontes se changeaient en seaux et mes vêtements en éponges. Mais ce n’était pas la première fois que le ciel éprouvait ma carcasse d’officier de Dragons, armure solide ayant déjà connu toutes les rouilles, sans qu’aucune ne soit parvenue à la ronger.
La nuit se referma sur nous. Je fixai le sol grisâtre qui me guida encore, mais pour si peu de temps qu’à force d’hésiter, et tout trempé, je perdis patience, cravachant ma jument comme si elle était responsable de cette adversité.
Elle se cabra et, cherchant à fuir mes coups, piqua un galop en pleines ténèbres. Je manquai être désarçonné et me retins de justesse à sa crinière, lui hurlant les pires injures, tout en priant le Ciel pour qu’aucun obstacle ne se trouvât sur notre course.
Grâce à Dieu, nous ne heurtâmes aucun rocher et ne tombâmes dans nul ravin, mais je fus emporté loin de la route qui était mon seul lien avec les quelques habitants de ce maudit pays.
Enfin, je parvins à arrêter ma monture et, mettant pied à terre, la calmai avec peine. Maintenant nous étions bel et bien perdus dans le noir, sous la pluie qui n’arrêtait pas. Il était certain qu’en ces lieux inconnus je ne pourrais découvrir la moindre aide. Il ne me restait plus d’autre perspective que de bivouaquer là, dure habitude de mes rudes campagnes militaires.
Ainsi fis-je, après que j’eus solidement attaché les guides de ma bête à une dent de rocher que je trouvai non loin. Je me calai en chien de fusil entre quelques grosses pierres, sous ma couverture trempée qui me donna l’illusion d’une protection. Je ne dormirais certes pas, mais assoupi, je passerais mieux la nuit ainsi qu’en une vaine et épuisante errance.