Une petite légende dorée
- Автор: Goetz Adrien
- Год: 2005
- Язык: французский
- Год: Éditions le Passage
- Жанр: Исторические детективы
Электронная книга - «Une petite légende dorée». Краткое содержание книги:
Ce qui le conduit à Lugano, à Budapest, à Prague et enfin à Sienne, le matin du Palio, doit rester secret. Il n’en parlera ni à Marge avec qui il vit, ni à Irène, lancée à sa poursuite. Il ose à peine se l’avouer : c’est l’amour de l’art, un coup de foudre, la découverte d’un artiste siennois oublié dont il a vu une œuvre par hasard à la National Gallery de Washington.
Le « Maître de l’Observance », peintre énigmatique de la Renaissance, commence à le hanter et transforme sa futile existence en une petite légende dorée.
Le gardien sur sa chaise avait le visage et l’œil vague du vieux Timothy le clochard ; un peu moins marqué par l’alcool, un peu moins triste, souriant, endormi. Celui auquel, quelques jours plus tôt, il avait pensé en évoquant Paul, le prince, grand-père de Jan. Ce roublard de Timothy, clochard rencontré devant le collège à une distribution de soupe. Les œuvres de messieurs les étudiants. Jan avait tout de suite compris qu’il avait l’âge de celui qui, en Europe, pensait à lui. Il rêva. Son faux souverain d’aïeul laissant sa place à ce faux-jeton de Timothy. Le vagabond devenu leur ami, le prince obligé de mendier. Quand Jan lui servait ses lentilles on avait à chaque fois l’impression qu’il se débarrassait de son droit d’aînesse. La chaise du gardien, cannée, une chaise de bois dans une chambre, étonna Carlo : lui qui venait de rêver aux vallées du Kent et aux charmes des maisons britanniques. Que venait faire ici cette vieille chose ? Prague ne doit pas encore avoir de « mobilier de musée ».
Il avait peur de voir apparaître, reflété par la vitre protectrice, le visage de Marge, comme il avait vu se dessiner, en surimpression sur saint Jérôme, celui d’Irène. Son histoire, des plus convenues : même pas celle de l’homme qui passe d’une femme à une autre, ou de celui qui se fait berner, qui peuvent être drôles. Le schéma, bien connu, du couple incertain de lui-même qui s’offre une récréation. Avant de tomber définitivement dans les bras l’un de l’autre. Restait à espérer que Marge avait eu le temps de le tromper. Et qu’elle n’était pas tombée sur quelque homologue mâle de la petite Grecque. Il le souhaitait autant pour Marge, bien sûr, que par un reste d’habitude de singer l’orgueil masculin. De quoi pouvait-il encore être fier, après la nuit de Budapest ? D’avoir pensé à oublier ce livre, transmis par son contact de Lugano, chez le faussaire ?
Rebattue et triste, cette semaine, qu’il venait de s’offrir croyant s’accorder une récompense, lui montrait son propre visage, lisse, sa mèche plate, sans expression, vieilli et terne. Sa lucidité, ses dons d’observateur appliqués ainsi à lui-même le dégoûtaient encore plus. Il n’avait pas été capable de vivre cela naïvement, pour rire, quitte à n’en être pas dupe. Il se trouva d’un sérieux à vomir.
Enfin, il arriva devant le morceau de bois peint qui justifiait son voyage. Il le contempla plus intensément encore qu’il n’avait regardé les autres. Il s’abîmait devant lui. Il effaçait de son esprit tout ce qui entourait cette œuvre si fragile. Tout glissait dans sa vie, tout bougeait, en cercles, en tourbillons, en cascades, en pluies torrentielles, il y avait ses morts, ses amis, les vagues du monde extérieur sur lesquelles il partait sans rien prévoir : le seul objet fixe que le hasard lui avait fait trouver était cassé en cinq petits morceaux. Plus un grand tableau, un autel à Sienne. Il faisait voler les écrins : cette salle, le palais, Prague, la Bohème, la Tchécoslovaquie, les avions, les trains, sa vieille voiture de sport et le reste de la planète. Respiration lente, sans écho, les bras croisés, le regard droit. On l’aurait fait marcher sur des braises. L’orage, celui de Budapest que le vent avait apporté, marquait l’instant à coups de tonnerre.
Il gommait de ses souvenirs tout ce qui pouvait concurrencer les cinq peintures, qu’enfin il avait toutes vues. Avec celle qui restait, dans la basilique de l’Observance.
Le seul cadre qu’il trouvât digne d’elles, ce fut son esprit absent et l’univers méthodiquement déserté.
Cet effort d’abstraction lui fit prendre conscience du vide. Sans vertige, il se trouva seul. Regard en avant, regard derrière lui : ce fut la vanité de son existence qui, en un éclair, lui tomba sur les épaules.
CHAPITRE 7
LE MAÎTRE DE L’OBSERVANCE
Les choses amères prends-les pour douces, et méprise-toi toi-même si tu désires me connaître.