Ça tourne au vinaigre
- Автор: Дар Фредерик
- Год: 1976
- Язык: французский
- ISBN: 2-265-00058-2
- Жанр: Иронические детективы
Электронная книга - «Ça tourne au vinaigre». Краткое содержание книги:
— « Béru ! je balbutie. Béru, vieux pote, joue pas au con… Tu m'entends, dis ? »
— Fort peu… Et des gens de l’élite…
Elle a de la chance, la pépée, de pouvoir classer les passants à vue. L’élite ! Je voudrais savoir ce que c’est ! Qu’on se foute d’accord une fois pour toutes sur ce point ! Quel signe particulier faut-il arborer pour qu’on vous situe dans ce nuage doré ? L’ÉLITE !
Le sourire Colgate aux lèvres, je susurre :
— Vous n’avez pas de noms à fournir, au sujet de ces visiteurs ?
— Oh non ! s’écrie-t-elle, terrorisée.
— Avez-vous remarqué un familier ?
— Non, je remarque peu…
— Passons. Maintenant, je vais vous poser une question à laquelle vous allez pouvoir répondre, puisqu’elle concerne votre profession.
La dame glisse une main fébrile entre ses nichons et attend, prête au pire.
— Comment marche le système téléphonique ici ?
— Mais… Comme dans un hôtel… J’ai un standard…
— Bon… Lorsqu’on vous demande de l’extérieur un locataire de l’immeuble, vous branchez la fiche correspondant à son poste, pas vrai ?
— C’est bien ça…
— Par contre, lorsqu’un locataire vous demande une communication, vous la composez vous-même ?
— Mais oui…
Pinaud, qui ne peut se contenter d’être con en silence, déclare :
— C’est enfantin !
Je le foudroie du regard.
— Ces communications composées par vos soins font l’objet d’une écriture, car il faut bien les décompter aux locataires ?
— Évidemment.
— Comment procédez-vous ?
La dame se croit interviewée par la grande presse et se met à prendre des poses suggestives. Elle se croit obligée de découvrir la plaque d’eczéma qui reproduit fidèlement la carte de la Corse sur sa cuisse droite.
— Mais, mon Dieu, gazouille-t-elle, comme dans un bureau de poste. Je ne sais si vous l’avez remarqué, mais les appartements sont numérotés ?
— J’ai remarqué.
— Lorsqu’un locataire demande un numéro, j’inscris d’abord celui de son appartement, ensuite celui qu’il désire… En fin de mois, mes fiches partent à la comptabilité qui fait la répartition…
Je sursaute.
— Allez me chercher vos fiches de ces huit derniers jours…
— Mais…
Je la tarabuste un peu. Il ne faudrait pas qu’elle se prenne pour Miss Univers avant le lever du jour, ça perturberait son service.
— Fais vite, je n’ai pas de temps à perdre !
Outragée, elle voile son eczéma et s’avance en traînant la savate.
Pinaud lustre son briquet à trois francs cinquante sur le satin de son fauteuil. Il est pensif.
— Ton opinion ? questionne-t-il d’un air dégagé, gagné sans doute par la contagion de l’ÉLITE.
— Elle n’a pas varié, lui dis-je : tu restes le membre le plus crétin des Services…
Depuis le temps, il devrait avoir pris l’habitude de mes rebuffades, mais chaque fois il a la soupape qui se bloque !
— Merci, grommelle-t-il…
Nous observons un silence sirupeux. Cette nuit cauchemaresque, interminable, stagnante et mouvementée, me file la gueule de bois. J’ai recours une nouvelle fois au flacon de whisky…
— Je parlais de la dame, lance Pinaud, qui ne peut supporter ni le silence ni le homard Thermidor.
Je le considère ! Ce que je vois en lui, ça n’est plus le collègue, mais l’individu.
— Ôte ton soulier droit…
— Hein ?
— Fais ce que je te dis au lieu de bavocher…
Il quitte sa chaussure et exerce la souplesse de ses orteils en les remuant dans la large chaussette de laine.
— Tu n’as pas de grands pieds pour un flic, remarqué-je.
Il prend ça pour un compliment et roucoule, très gâcheuse :
— C’est vrai… J’ai du reste servi dans les chasseurs alpins…
— Ça ne nous a pas empêchés de gagner la guerre, coupé-je. Bon, mets à ton pied la mule que tu as trouvée…
Toujours docile, et d’autant plus méritant de l’être qu’il ne pige rien à tout cela, il chausse le cothurne. Je rigole :
— On dirait un enfant de lutin ! Bon, renverse-toi dans ton fauteuil comme si tu étais inanimé…
— Comme si j’étais…
— Ta gueule ou je t’inanime pour de bon…
Il se renverse, la bacchante dressée comme une balayette de gogues. Mais il conserve un œil mi-clos afin de pouvoir surveiller mes faits et gestes.
Il faut maintenant que je vous donne une précision car vous êtes tellement siphonnés que l’insolite vous laisse baba. Les sièges de l’appartement sont des sièges modernes, bas, et aux dossiers extrêmement renversés. Ceci fait que pour charger sur ses épaules quelqu’un d’inanimé, la façon la plus simple consiste à le choper par-dessus le dossier et à exécuter un mouvement tournant avec l’intéressé. J’opère. Pinaud se trouve sur moi, les pieds pendant dans mon dos, la tête inclinée sur ma poitrine.
Il se met à bramer que la barrette de réglage de ses bretelles lui entre dans la viande, mais je n’en ai cure. Je franchis la porte du living et me dirige vers celle de l’entrée.
J’actionne l’ouverture et me retourne. Je constate que la mule chaussée par mon collègue se trouve exactement au-dessus du porte-parapluies. À cet instant la standardiste radine et pousse un cri de terreur en nous voyant dans cette attitude. Je la rassure d’un sourire et libère le père Pinaud. Celui-ci se masse les côtes premières avec des gémissements de fille violentée.
— Tu as pigé où je voulais en venir ? questionné-je.
— Oui, dit-il, tu penses que le visiteur a étranglé la dame avec la cordelière du rideau et qu’il a emporté son cadavre ? Il ne s’est pas aperçu qu’elle perdait une mule dans le porte-parapluies.
Je tapote aimablement le dos voûté de Pinuche.
— On fera quelque chose de toi avant que les asticots ne t’achèvent…
Il tire sur un long poil qui sort de sa narine gauche, ce qui lui emplit les yeux de larmes.
— C’est bien ça, poursuit-il… Le bonhomme en question (car seul un homme peut être assez fort pour trimbaler un cadavre sur ses épaules)…
— À moins qu’il ne s’agisse de Suzy Solidor…
Imperturbable, il enchaîne :
— … Le bonhomme est sorti. Sa voiture attendait devant l’immeuble. Il a chargé le corps dedans… Seulement il s’est aperçu de la présence de Bérurier et il est allé lui filer un coup de silencieux dans le ventre…
— Dans le cou, rectifié-je…
Le souvenir de notre pote me nimbe le cœur d’une infinie tristesse. Je m’empare des feuillets que me tend la standardiste et je m’assieds près du radiateur.
— Pinaud, demande à madame la communication avec l’hosto de Saint-Cloud. Rencarde-toi sur l’état de notre pauvre Béru… Ensuite interroge les gens de la rue, principalement ceux qui habitent les rez-de-chaussée, pour savoir s’ils ont vu ou au moins entendu quelque chose…
Pinaud abandonne son poil de nez et fait signe à la dame de se tenir prête à le suivre. Elle a remis la pogne sur ses besicles et en profite pour m’examiner complaisamment. J’ai dans l’idée que ma géographie lui revient. Je n’aurais qu’un mot à dire pour qu’elle se livre à moi de toute son âme et de tout son eczéma.
— Soyez gentille, lui susurré-je, aidez mon camarade à accomplir sa mission !
Elle se met au garde-à-vous et les deux tordus se cassent. Moi, je me jette littéralement sur les feuillets couverts de numéros hâtivement calligraphiés.
Ce qui m’intéresse, c’est le dernier appel provenant de cet appartement. J’ai idée qu’il nous donnera la clef de l’énigme.