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Les consultations du docteur Noir

Электронная книга - «Les consultations du docteur Noir». Краткое содержание книги:

C'est un entretien entre le poète Stello et le docteur Noir, qui lui enseigne que le poète est condamné par la société.
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Ce dernier mot me toucha plus que tout le reste, par l'effort que fit le bon vieillard pour le prononcer. Sa bouche sembla jurer, et jamais depuis sa création le mot de citoyen n'eut un pareil son. La première syllabe siffla longtemps, et les deux autres murmurèrent rapidement comme le coassement d'une grenouille qui barbote dans un marais. Il y avait un mépris, une douleur suffocante, un désespoir si vrai dans ce citoyen, que vous en eussiez frissonné, surtout si vous eussiez vu le bon vieillard se lever péniblement en appuyant ses deux mains à veines bleues sur ses deux genoux, pour réussir à s'enlever du fauteuil. Je l'arrêtai au moment où il allait arriver à se tenir debout, et je le replaçai doucement sur le coussin.

"Madame de Saint-Aignan ne vous a point trompé, lui dis-je; vous êtes devant un homme sûr, monsieur. Je n'ai jamais trahi les soupirs de personne, et j'en ai reçu beaucoup, surtout des derniers soupirs, depuis quelque temps…"

Ma dureté le fit tressaillir.

"Je connais mieux que vous la situation des prisonniers, et surtout de celui qui vous doit la vie, et à qui vous pouvez l'ôter si vous continuez à vous remuer, comme vous dites. Souvenez-vous, monsieur, que dans les tremblements de terre il faut rester en place et immobile."

Il ne répondit que par un demi-salut de résignation et de politesse réservée, et je sentis que j'avais perdu sa confiance par ma rudesse. Ses yeux étaient plus que baissés et presque fermés, quand je continuai à lui recommander un silence profond et une retraite absolue. Je lui disais (le plus poliment possible cependant) que tous les âges ont leur étourderie, toutes les passions leurs imprudences, et que l'amour paternel est presque une passion.

J'ajoutai qu'il devait penser, sans attendre de moi de plus grands détails, que je ne m'avançais pas à ce point auprès de lui, dans une circonstance aussi grave, sans être certain du danger qu'il y aurait à faire la plus légère démarche; que je ne pouvais lui dire pourquoi; mais qu'enfin il me pouvait croire; que personne n'était plus avant que moi dans la confidence des chefs actuels de l'Etat; que j'avais souvent profité des moments favorables de leur intimité pour soustraire quelques têtes humaines à leurs griffes et les faire glisser entre leurs ongles; que cependant, dans cette occasion, une des plus intéressantes qui se fût offerte, puisqu'il s'agissait de son fils aîné, intime ami d'une femme que j'avais vue naître et que je regardais comme mon enfant, je déclarais formellement qu'il fallait demeurer muet et laisser faire la Destinée, comme un pilote sans boussole et sans étoiles laisse faire le vent quelquefois. – Non! il est dit qu'il existera toujours des caractères tellement polis, usés, énervés et débilités par la civilisation, qu'ils se referment pour le froissement d'un mot comme des sensitives. Moi, j'ai parfois le toucher rude. – A présent j'avais beau parler, il consentait à tout ce que je conseillais, il tombait d'accord avec moi de tout ce que je disais; mais je sentais sa politesse à fleur d'eau et un roc au fond. – C'était l'entêtement des vieillards, ce misérable instinct d'une volonté myope qui surnage en nous quand toutes nos facultés sont englouties par le temps, comme un mauvais mât au-dessus d'un vaisseau submergé.

XXIII. Sur les hiéroglyphes du bon canonnier

Je passe aussi rapidement d'une idée à l'autre que l'oeil de la lumière à l'ombre. Sitôt que je vis mon discours inutile, je me tus. M. de Chénier se leva, et je le reconduisis en silence jusqu'à la porte de l'escalier. Là seulement je ne pus m'empêcher de lui prendre la main et de la lui serrer cordialement. Le pauvre vieillard! il en fut ému. Il se retourna et ajouta d'une voix douce (mais quoi de plus entêté que la douceur?):»Je suis bien peiné de vous avoir importuné de ma demande.

– Et moi, lui dis-je, de voir que vous ne voulez pas me comprendre, et que vous prenez un bon conseil pour une défaite. Vous y réfléchirez, j'espère."

Il me salua profondément et sortit. Je revins me préparer à partir, en haussant les épaules. Un grand corps me ferma le passage de mon cabinet: c'était mon canonnier, c'était Blaireau, réveillé aussi bien qu'il était en lui. Vous croyez peut-être qu'il pensait à me servir? – point; à ouvrir les portes? – pas le moins du monde; à s'excuser? – encore moins. Il avait ôté une manche de son habit de canonnier de Paris, et il s'amusait gravement à terminer, de la main droite, avec une aiguille, un dessin symbolique sur son bras gauche. Il se piquait jusqu'au sang, semait de la poudre dans les piqûres, l'enflammait, et se trouvait tatoué pour toujours. C'est un vieil usage des soldats, comme vous le savez mieux que moi. Je ne pus m'empêcher de perdre encore trois minutes à considérer cet original. – Je lui pris le bras: il se dérangea peu et me l'abandonna avec complaisance et une satisfaction secrète. Il se regardait le bras avec douceur et vanité.

"Eh! mon garçon, m'écriai-je, ton bras est un almanach de la cour et un calendrier républicain."

Il se frotta le menton avec un rire de finesse: c'était son geste favori, et il cracha loin de lui, en mettant sa main devant sa bouche par politesse. Cela remplaçait chez lui tous les discours inutiles: c'était son signe de consentement ou d'embarras, de réflexion ou de détresse, manie de corps de garde, tic de régiment. Je contemplai sans opposition ce bras héroïque et sentimental. – La dernière inscription qu'il y avait faite était un bonnet phrygien placé sur un coeur et autour: Indivisibilité ou la mort.

"Je vois bien, lui dis-je, que tu n'es pas fédéraliste comme les Girondins."

Il se gratta la tête.»Non, non, me dit-il, ni la citoyenne Rose non plus."

Et il me montrait finement une petite rose dessinée avec soin, à côté du coeur, sous le bonnet.

"Ah! ah! je vois pourquoi tu boites si longtemps, lui dis-je; mais je ne te dénoncerai pas à ton capitaine.

– Ah! dame! me dit-il, pour être canonnier on n'est pas de pierre, et Rose est fille d'une dame tricoteuse, et son père est geôlier à Lazare. – Fameux emploi!» ajouta-t-il avec orgueil.

J'eus l'air de ne pas entendre ce renseignement, dont je fis mon profit: il avait l'air aussi de me donner cet avis par mégarde. Nous nous entendions ainsi parfaitement, toujours selon notre arrangement tacite.

Je continuais à examiner ses hiéroglyphes de caserne avec l'attention d'un peintre en miniature. Immédiatement au-dessus du coeur républicain et amoureux, on voyait peint en bleu un grand sabre, tenu par un petit blaireau debout, ou, comme on eût dit en langue héraldique, un blaireau rampant, et au-dessus, en gros caractères: Honneur à Blaireau, le bourreau des crânes!

Je levai vite la tête, comme on ferait pour voir si un portrait est ressemblant.

"Ceci, c'est toi, n'est-ce pas? Ceci n'est plus pour la politique, mais pour la gloire?» Un léger sourire rida la longue figure jaune de mon canonnier, et il me dit paisiblement:»Oui, oui, c'est moi. Les crânes sont les six maîtres d'armes à qui j'ai fait passer l'arme à gauche.

– Cela veut dire tuer, n'est-ce pas?

– Nous disons ça comme ça", reprit-il avec la même innocence.

En effet, cet homme primitif, habile sans le savoir, à la manière des héros d'Otaïti, avait gravé sur son bras jaune, au bout du sabre du blaireau, six fleurets renversés qui semblaient l'adorer.

Je voulais passer outre et remonter au-dessus du coude; mais je vis qu'il faisait quelque difficulté de relever sa manche.

"Oh! ça, me dit-il, c'est quand j'étais recrue: ça ne compte plus à présent."

Je compris sa pudeur en apercevant une fleur de lis colossale, et au-dessus: Vivent les Bourbons et la Sainte-Barbe! amour éternel à Madeleine!

"Porte toujours des manches longues, mon enfant, lui dis-je, pour garder ta tête. Je te conseille aussi de n'ouvrir que des bras bien couverts à la citoyenne Rose.

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