Mysterium [fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 1995
- Язык: французский
- Год: J'ai Lu
- ISBN: 2-277-23949-6
- Переводчик: Pierre-Paul Durastanti
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Mysterium [fr]». Краткое содержание книги:
Et puis, ce soir-là… Un immense éclair dans le ciel. L’orage ? Non, ce n’était pas la saison. Le lendemain, ébahis, les habitants de Two Rivers découvrirent qu’ils étaient coupés du monde. Leur ville se terminait net, en bordure de forêt. C’est alors qu’apparurent les avions. De vieux coucous de la dernière guerre…
Au matin, il roula son matériel de camping dans sa toile de tente, enfouit le tout sous un monticule de feuilles mortes – il reviendrait peut-être un jour ou l’autre – et rentra par la ville. Il puait la sueur, il mourait de soif, mais il regagna son sous-sol avant le couvre-feu sans éveiller de soupçons.
Les affaires qu’Howard avait emportées dans ce nouveau monde tenaient dans son sac à bandoulière planqué derrière le chauffe-eau des Cantwell. Il le tira de sa cachette et l’ouvrit. Des carnets, des articles qu’en d’autres temps il comptait lire, un extrait de naissance, les papiers nécessaires pour montrer patte blanche au labo… et ça.
Il le sortit du sac et l’étudia à la lumière.
Un feuillet jaune canari arraché à un bloc-notes.
Inscrit dessus, un nom. Stern.
Et un numéro de téléphone.
6
Milos Fabrikant était le doyen du bataillon de savants attelé à la tâche de construire une bombe nucléique.
Dès que le temps le permettait, il allait à bicyclette de chez lui – une sinistre casemate pleine de sinistres physiciens – à son lieu de travail, un bureau dans un des cinq immeubles gigantesques dressés au fin fond d’une morne plaine de la Laurentie septentrionale.
Et la même observation s’imposait à lui : tout était trop vaste, ici. Le paysage, la nue, les édifices. Ce matin-là encore, en traversant une esplanade d’asphalte noir et lisse sous un ciel qui s’emboucanait, il contempla la plus grande structure jamais créée par la race humaine, un immense bâtiment en forme de boîte plein de calutrons sous vide.
En un an de ce labeur, il s’était départi de sa fascination pour l’orgueil démesuré de l’homme et de la nature. Il aurait soixante-dix ans d’ici l’Ascension. Ce qui le flattait – un de ses rares plaisirs intimes – brillait par sa simplicité même : sa capacité quotidienne à parcourir ces trois kilomètres. Il se faisait l’effet d’un athlète. Certains collègues quadragénaires (comme ce cochon de Moberly, l’ingénieur en matériaux) se seraient écroulés avant la moitié du trajet.
Tout à son rêve guerrier, Fabrikant, sur sa vieille bicyclette bleue, se sentait immortel.
Il était physicien mais, selon la légende, un physicien de renom accomplit son grand œuvre avant trente ans. Oui, sans doute, se dit-il. Il s’occupait de paperasserie, et non plus de théorie. En tant qu’administrateur, cependant, il appréhendait le projet dans ses moindres détails, dans tout le terrible éclat de sa beauté.
Il étudiait le nucléique depuis longtemps. Il se souvenait du laboratoire primitif de l’université de Terrebonne, avant que la guerre n’impose ses urgences. Pariseau et lui avaient rempli d’uranium pulvérisé et d’eau lourde une sphère d’aluminium et l’avaient plongée dans le bassin – la piscine du vieux gymnase ; on en avait par la suite creusé une autre. Ils avaient ainsi créé la première pile nucléique, et obtenu la multiplication des neutrons en laboratoire. Mais la sphère fuyait et l’uranium avait pris feu une fois le bassin vidé. Il s’était produit une explosion – chimique, par bonheur. Le vieux gymnase avait brûlé de fond en comble. Fabrikant avait craint de perdre son poste, mais sa communication lui valut les palmes académiques et l’université toucha, sembla-t-il, un joli magot de l’assurance.
Mais la méthode pragmatique n’était plus de mise. Il occupait ses journées à jongler avec la largesse étonnante et la pingrerie plus étonnante encore de l’économie de guerre. Cinq tonnes de cuivre pour les calutrons ? Aucun problème. En revanche, on était à court de trombones depuis six mois.
Des lingots d’argent purifié, autant qu’on en voulait, mais de papier hygiénique, point.
Toutes les requêtes passaient par son bureau. Son rôle était aussi d’organiser des visites d’amitié pour les officiers chargés d’acquérir le matériel militaire, et d’innombrables rapports financiers pour les chefs du Bureau, souvent peu désireux d’affecter des crédits à la science « pure », fût-ce dans le domaine de l’armement.
Il rangea sa bicyclette dans un placard à balais, gravit deux étages et souhaita le bonjour à Cile, sa secrétaire, qui lui sourit sans conviction. Le bureau de Fabrikant donnait à l’ouest, où les usines de séparation, d’immenses coffres-forts gris striés de pluie, bouchaient le plus clair de l’horizon. Derrière, la toundra. Les cheminées ajoutaient de la vapeur à la brume déjà tenace.
En consultant l’agenda préparé par Cile, il constata que toute la matinée était consacrée à une rencontre avec un proctor venu de la capitale en avion. Un censeur, un certain Bisonette. Ordre du jour, aucun. Encore une représentation de gala, songea-t-il avec lassitude. Un programme en parfait accord avec le climat : guider un bureaucrate chauve, clopinant et monolingue au long d’une tournée des chambres de diffusion. Il soupira et entreprit de réviser son français hésitant. Le réacteur atomique. Une bombe nucléaire. Une plus grande bombe.
Fabrikant se demandait parfois si le simple fait de concevoir une arme pareille était mal.
L’armée se méprenait sur le projet. On leur disait, tant de milliers de tonnes de T.N.T. Ils pensaient, Ah, une grosse bombe.
Mais ils se trompaient. Fabrikant discernait le potentiel avec peut-être plus de perspicacité que ses collègues. Libérer l’énergie que renferme la matière, c’est toucher au fondement de la nature, raisonnait-il. La division nucléique relève des prérogatives des étoiles, et ces dernières ne sont-elles pas du seul domaine de Dieu ?
« S’il fuit vers l’est, il trouve le feu. S’il se tourne vers le sud, il trouve le feu. Au nord, le brasier l’attend. Il n’a point de salut à l’est qu’il n’ait obtenu dans sa chair, et il ne l’obtiendra pas davantage au jour du Jugement. » L’Évangile de Thomas le Prétendant – Thomas le Prétentieux, comme le baptisa Fabrikant in petto lorsqu’il dut apprendre les versets par cœur durant ses années d’école secondaire. La ruine aux quatre points cardinaux. Il se demandait s’il était devenu l’outil de Thomas, l’outil qui allait construire le véhicule de la flamme ultime.
Mais les Espagnols menaçaient la frontière occidentale, les nouvelles étaient moins roses que la radio ne le donnait à croire, et la République méritait d’exister malgré ses défauts – au moins, se disait-il, était-ce un terrain neutre où les deux races, la française et l’anglaise, avaient arrêté un modus vivendi ; elle était plus libérale que ces monarchies d’Europe, avec leurs hérésies nationalistes ou leurs paganismes papistes. Donc, tant pis, une grosse bombe, un feu sacrificateur, pour dévaster Séville, voire un port militaire comme Málaga ou Cartagena. Dès lors, la guerre prendrait fin.
Il leva les yeux, arraché à ces rêveries et à sa tasse de café froid par l’entrée de Cile venue annoncer le censeur, M. Bisonette. Grand, une barbe blanche de plusieurs jours, des yeux nichés dans un entrelacs de rides. Des mains fines. Le parfait aristo, songea Fabrikant. Maudits soient les Français. L’unification ne comprenait aucun article officiel selon lequel les Anglais contrôleraient le gouvernement civil tandis que les Français domineraient la hiérarchie religieuse – mais c’est ce qui s’était passé. Cette impasse était devenue une tradition constitutionnelle. Par miracle, la trêve tenait depuis cent cinquante ans.
— Bonjour, dit Fabrikant. Bonjour, monsieur Bisonette. Qu’y a-t-il pour votre service ?
— Je parle un anglais correct, dit le censeur.
Sous-entendu, meilleur que votre français. C’était exact, d’ailleurs. Fabrikant s’en trouva secrètement soulagé.