Le Horla (1887)
- Автор: Де Мопассан Ги
- Серия: L’œuvre de Guy de Maupassant #28
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Le Horla (1887)». Краткое содержание книги:
Le Horla trouve son origine dans une courte nouvelle de Maupassant, Lettre d'un fou, publiée sous le pseudonyme de Maufrigneuse, en 1885 dans le quotidien Gil Blas, qui développe déjà la même histoire, sans que le nom de « Horla » n'y soit mentionné.
Maupassant reprend ensuite les principaux éléments de Lettre d'un fou pour écrire deux autres versions de l'histoire sous le titre Le Horla. La première version du Horla est publiée en 1886 dans Gil Blas. La seconde version, plus connue et plus longue, paraît en 1887 dans un recueil de nouvelles homonyme1.
Les trois versions de l'histoire se présentent sous trois formes littéraires différentes : Lettre d'un fou, comme son titre l'indique, est un courrier fictif, la première version du Horla est un récit-cadre et la deuxième version prend la forme d’un journal intime inachevé qui laisse craindre que son propriétaire n’ait sombré dans la folie ou ne se soit suicidé.
La rédaction du Horla coïncide avec les prémices de la folie de Maupassant, de plus en plus victime d'hallucinations et de dédoublement de la personnalité à cause de la syphilis qu'il a contractée. Il tentera lui aussi de se suicider en 1892.
Le prêtre souriait. Il murmura :
— Il me semble que ce n’est guère l’occasion de s’amuser.
Je répondis :
— Nous nous battons tous les jours, Monsieur. Quatorze de nos camarades sont morts depuis un mois, et trois sont restés par terre, hier encore. C’est la guerre. Nous jouons notre vie à tout instant, n’avons-nous pas le droit de la jouer gaiement ? Nous sommes Français, nous aimons rire, nous savons rire partout. Nos pères riaient bien sur l’échafaud ! Ce soir, nous voudrions nous dégourdir un peu, en gens comme il faut et non pas en soudards, vous me comprenez. Avons-nous tort ?
Il répondit vivement :
— Vous avez raison, mon ami, et j’accepte avec grand plaisir votre invitation.
Il cria :
— Hermance !
Une vieille paysanne, tordue, ridée, horrible, apparut et demanda :
— Qué qui a ?
— Je ne dîne pas ici, ma fille.
— Où que vous dînez donc ?
— Avec MM. les hussards.
J’eus envie de dire : « Amenez votre bonne », pour voir la tête de Marchas, mais je n’osai point.
Je repris :
— Parmi vos paroissiens restés dans le village, en voyez-vous quelqu’un ou quelqu’une que je puisse inviter aussi ?
Il hésita, chercha et déclara :
— Non, personne !
J’insistai :
— Personne !… Voyons, Monsieur le curé, cherchez. Ce serait très galant d’avoir des dames. Je m’entends, des ménages ! Est-ce que je sais, moi ? Le boulanger avec sa femme, l’épicier, le… le… le… l’horloger… le… le cordonnier… le… le pharmacien avec la pharmacienne… Nous avons un bon repas, du vin, et serions enchantés de laisser un bon souvenir aux gens d’ici.
Le curé médita longtemps encore, puis prononça avec résolution :
— Non, personne.
Je me mis à rire :
— Sacristi ! Monsieur le curé, c’est ennuyeux de n’avoir pas une reine, car nous avons une fève. Voyons, cherchez. Il n’y a pas un maire marié, un adjoint marié, un conseiller municipal marié, un instituteur marié ?…
— Non, toutes les dames sont parties.
— Quoi, il n’y a pas dans tout le pays une brave bourgeoise avec son bourgeois de mari, à qui nous pourrions faire ce plaisir, car ce serait un plaisir pour eux, un grand, dans les circonstances présentes ?
Mais tout à coup le curé se mit à rire, d’un rire violent qui le secouait tout entier, et il criait :
— Ah-ah-ah ! J’ai votre affaire, Jésus, Marie, j’ai votre affaire ! Ah-ah-ah ! Nous allons rire, mes enfants, nous allons rire. Et elles seront bien contentes, allez, bien contentes, ah-ah !… Où gîtez-vous ?
J’expliquai la maison en la décrivant. Il comprit :
— Très bien. C’est la propriété de M. Bertin-Lavaille. J’y serai dans une demi-heure avec quatre dames ! ! ! Ah-ah-ah ! Quatre dames !
Il sortit avec moi, riant toujours, et me quitta, en répétant :
— Ça va ; dans une demi-heure, maison Bertin-Lavaille.
Je rentrai vite, très étonné, très intrigué.
— Combien de couverts ? demanda Marchas en m’apercevant.
— Onze. Nous sommes six hussards, plus M. le curé et quatre dames.
Il fut stupéfait. Je triomphais.
Il répétait :
— Quatre dames ! Tu dis : quatre dames ?
— Je dis : quatre dames.
— De vraies femmes ?
— De vraies femmes.
— Bigre ! Mes compliments !
— Je les accepte. Je les mérite.
Il quitta son fauteuil, ouvrit la porte et j’aperçus une belle nappe blanche jetée sur une longue table autour de laquelle trois hussards en tablier bleu disposaient des assiettes et des verres.
— Il y aura des femmes ! cria Marchas.
Et les trois hommes se mirent à danser en applaudissant de toute leur force.
Tout était prêt. Nous attendions. Nous attendîmes près d’une heure. Une odeur délicieuse de volailles rôties flottait dans toute la maison.
Un coup frappé contre le volet nous souleva tous en même temps. Le gros Ponderel courut ouvrir, et, au bout d’une minute à peine, une petite bonne Sœur apparut dans l’encadrement de la porte. Elle était maigre, ridée, timide, et saluait coup sur coup les quatre hussards effarés qui la regardaient entrer. Derrière elle, un bruit de bâtons martelait le pavé du vestibule, et dès qu’elle eut pénétré dans le salon, j’aperçus, l’une suivant l’autre, trois vieilles têtes en bonnet blanc, qui s’en venaient en se balançant avec des mouvements différents, l’une chavirant à droite, tandis que l’autre chavirait à gauche. Et, trois bonnes femmes se présentèrent, boitant, traînant la jambe, estropiées par les maladies et déformées par la vieillesse, trois infirmes hors de service, les trois seules pensionnaires capables de marcher encore de l’établissement hospitalier que dirigeait la Sœur Saint-Benoît.
Elle s’était retournée vers ses invalides, pleine de sollicitude pour elles ; puis, voyant mes galons de maréchal des logis, elle me dit :
— Je vous remercie bien, Monsieur l’officier, d’avoir pensé à ces pauvres femmes. Elles ont bien peu de plaisir dans la vie, et c’est pour elles en même temps un grand bonheur et un grand honneur que vous leur faites.
J’aperçus le curé, resté dans l’ombre du couloir et qui riait de tout son cœur. À mon tour, je me mis à rire, en regardant surtout la tête de Marchas. Puis montrant des sièges à la religieuse :
— Asseyez-vous, ma Sœur ; nous sommes très fiers et très heureux que vous ayez accepté notre modeste invitation.
Elle prit trois chaises contre le mur, les aligna devant le feu, y conduisit ses trois bonnes femmes, les plaça dessus, leur ôta leurs cannes et leurs châles qu’elle alla déposer dans un coin ; puis, désignant la première, une maigre à ventre énorme, une hydropique assurément :
— Celle-là est la mère Paumelle, dont le mari s’est tué en tombant d’un toit et dont le fils est mort en Afrique. Elle a soixante-deux ans.
Puis elle désigna la seconde, une grande dont la tête tremblait sans cesse :
— Celle-là est la mère Jean-Jean, âgée de soixante-sept ans. Elle n’y voit plus guère, ayant eu la figure flambée dans un incendie et la jambe droite brûlée à moitié.
Elle nous montra, enfin, la troisième, une espèce de naine, avec des yeux saillants, qui roulaient de tous les côtés, ronds et stupides.
— C’est la Putois, une innocente. Elle est âgée de quarante-quatre ans seulement.
J’avais salué les trois femmes comme si on m’eût présenté à des Altesses Royales, et, me tournant vers le curé :
— Vous êtes, Monsieur l’abbé, un homme précieux, à qui nous devrons tous ici de la reconnaissance.
Tout le monde riait, en effet, hormis Marchas, qui semblait furieux.
— Notre Sœur Saint-Benoît est servie ! cria tout à coup Karl Massouligny.
Je la fis passer devant avec le curé, puis je soulevai la mère Paumelle, dont je pris le bras et que je traînai dans la pièce voisine, non sans peine, car son ventre ballonné semblait plus pesant que du fer.