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La rédemption de Christophe Colomb [Pastwatch: The Redemption of Christopher Columbus - fr]

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Une ère nouvelle s’ouvre sur la Terre; après un siècle de guerre, de famine et de désespoir, l’humanité survivante a entrepris de soigner le monde. Et le dispose du chronoscope, qui lui montre le visage des hommes d’autrefois et lui fait entendre leur voix. L’Observatoire du temps scrute les siècles passés.
Ainsi du grand voyage qui conduisit Christophe Colomb le 12 octobre 1492 sur les rives du Nouveau Monde.
« J’ai rêvé, dit Putukam du peuple taïno d’Haïti, qu’un homme et une femme nous observaient, plus jeune que nous de quarante générations… Pourquoi n’empêchent-ils pas les Blancs de nous asservir ? »
Pour les chercheurs de l’Observatoire, n’y a-t-il pas une douleur insupportable à regarder l’Histoire dérouler son cours implacable ? Mais est-il possible d’intervenir ? Et le remède ne serait-il pas pire que le mal ?
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Il avait fallu attendre la venue d’un Nemrod, du constructeur de tours, du bâtisseur de Babel qui avait défié la vieille religion, pour que l’antique interdiction soit enfin jetée aux orties et qu’une nouvelle cité s’élève, dans une vallée bien éloignée d’Atlantis dans le temps et dans l’espace, mais sans oublier les anciennes coutumes conservées dans les récits et en les réutilisant dans la mesure du possible. Nous construirons une tour si haute que rien ne pourra la submerger. La Genèse ne faisait-elle pas justement ainsi le lien entre le déluge et Babel, et ce jusqu’à la farouche réprobation des nomades devant la cité ? Telle était l’histoire qui avait survécu en Mésopotamie, celle des débuts de la vie citadine, mais avec le souvenir clair d’une autre civilisation, plus ancienne, qui avait péri engloutie.

Une civilisation plus ancienne… L’âge d’or… Les géants qui vivaient autrefois sur la Terre… Toutes ces légendes n’étaient-elles pas l’écho de la première civilisation humaine, du pays où la cité avait été inventée ? Atlantis, la cité de la plaine de Massaoua…

Mais comment en faire la preuve sans se servir du chronoscope ? Et comment accéder à l’une de ces machines sans d’abord convaincre l’Observatoire que l’Atlantide s’était bel et bien édifiée en mer Rouge ? C’était un cercle vicieux et Kemal ne voyait pas comment en sortir.

Jusqu’au moment où il se dit : Pourquoi crée-t-on une cité, au fond ? Parce qu’il y a des travaux collectifs à réaliser qui nécessitent plus qu’une poignée de personnes pour les exécuter. Kemal ne savait pas exactement quelle forme pouvaient prendre ces travaux, mais leurs résultats devaient certainement modifier suffisamment l’aspect du pays pour apparaître sur les vieux enregistrements du chronoscope, tout en passant inaperçus aux yeux de qui ne les cherchait pas.

Aussi, au risque d’échouer à son diplôme, Kemal mit de côté le sujet d’étude qu’on lui avait confié et entreprit de passer au crible les archives du chronoscope. Il se cantonna au dernier siècle avant la crue de la mer Rouge : il n’y avait aucune raison de supposer que la civilisation fût née très longtemps avant sa destruction. En quelques mois, il réunit des données irréfutables. Il n’avait vu ni digues ni barrages pour empêcher les inondations – ces structures auraient été assez grandes pour être repérées au premier coup d’œil ; non, ce qu’il avait observé c’était des tas de boue et de terre, apparemment disposés au hasard, qui apparaissaient entre les saisons pluvieuses, en particulier durant les années sèches où le débit des rivières était moindre que d’habitude. Pour qui ne s’intéressait qu’aux cycles météorologiques, ces tas informes à la répartition aléatoire ne signifiaient rien. Mais, pour Kemal, leur nature était évidente : dans les périodes de basses eaux, les Atlantes creusaient des canaux afin de pouvoir continuer à se déplacer en bateau, et ces monticules représentaient simplement la vase boueuse qu’ils extrayaient de l’eau. Les bateaux n’apparaissaient pas sur le chronoscope mais, à présent que Kemal savait où regarder, il commença d’entrapercevoir des images fugaces de huttes de roseaux. Chaque année, elles disparaissaient avec les inondations, si bien qu’elles n’étaient visibles que de brefs instants dans le chronoscope, fragiles structures de jonc et de boue sans doute balayées à chaque crue et rebâties lorsque les eaux baissaient. Mais elles étaient bien là, près des tas de terre qui jalonnaient les chenaux. Platon avait raison, là encore : l’Atlantide avait grandi autour de ses canaux. Mais la chair d’Atlantis, c’était ses habitants et leurs embarcations ; les bâtiments, eux, étaient détruits et reconstruits chaque année.

Lorsque Kemal présenta ses découvertes à l’Observatoire, il n’avait pas vingt ans mais les preuves qu’il apportait firent si grande impression qu’on mobilisa aussitôt, non un Tempovue, mais le tout nouveau ChronoRéel II pour observer le fond de la mer Rouge, dans le chenal de Massaoua, durant les cent ans qui avaient précédé la crue. Et là, on s’aperçut que, de façon éclatante, spectaculaire, Kemal avait vu juste. À une époque où les populations humaines en étaient encore à chasser et à cueillir des baies, les Atlantes cultivaient de l’amarante, du ray-grass, des melons et des fèves dans le limon riche des rivières après les crues et transportaient leurs denrées dans la région à l’aide de paniers et d’embarcations en roseau. La seule erreur de Kemal, c’était que la plupart des constructions n’étaient pas des maisons mais des silos flottants où l’on emmagasinait le grain. Les Atlantes dormaient à la belle étoile pendant la saison sèche et vivaient sur leurs petits bateaux de roseau durant celle des pluies.

Kemal fut intégré à l’Observatoire et placé à la tête d’un nouveau projet de vaste envergure, le projet Atlantis. Tout d’abord, le travail le passionna car, à l’instar de Schliemann, il pouvait remonter à l’origine des grands événements du passé. Un des moments les plus importants pour lui fut sa découverte de Noé, qui portait un autre nom – Yewesweder pendant son enfance, Naog lorsqu’il devint adulte. Pour son épreuve d’initiation, Yewesweder, déjà grand pour son âge, fit le périlleux voyage jusqu’au pont de terre de Bab el-Mandeb pour voir la « mer Bondissante ». Il la vit, certes, mais il se rendit également compte que le niveau de ce bras de l’océan Indien arrivait à peine quelques pas en dessous de la terrasse qui marquait l’ancien niveau de la mer Rouge avant le début de l’âge glaciaire. Yewesweder ignorait tout des cycles de glaciation, mais il savait que cette terrasse était absolument plane – il l’avait suivie au petit trot durant tout son voyage ; cependant, elle se trouvait à des centaines de pas au-dessus de la plaine où la « mer Salée » – la dépression de la mer Rouge – se soulevait très lentement, et, déjà, la mer Bondissante y taillait un chenal dont les eaux saumâtres, durant les marées occasionnées par les ouragans saisonniers, se déversaient dans plusieurs lacs, voire, de temps en temps, franchissaient carrément le pont de terre et s’épanchaient sous forme d’une rivière salée dans la mer Rouge. Un de ces jours – à la prochaine tempête, ou à la suivante –, la mer Bondissante allait tout fracasser et un océan entier engloutir Atlantis. Yewesweder estima qu’il avait gagné son nom d’homme, Naog, le jour où il fit cette découverte, et il retourna aussitôt chez les siens. Il avait pris femme chez une tribu qui vivait dans le détroit de Bab el-Mandeb : avec grande difficulté, elle l’avait suivi si loin qu’il n’avait pu faire autrement que la ramener chez lui. Lorsqu’il parvint au pays des Derkus, comme les Atlantes se nommaient eux-mêmes, il apprit que ce qui lui avait paru si évident sur les rives de la mer Bondissante n’était qu’une invention abracadabrante aux yeux des anciens de son clan, comme de tous les clans. Une gigantesque inondation ? Il y avait des inondations tous les ans et on se réfugiait sur les bateaux en attendant la décrue. Si celle que prévoyait Naog devait survenir, on y survivrait à l’abri dans les embarcations, et voilà tout.

Mais Naog savait qu’ils se trompaient ; aussi entreprit-il de faire des essais avec des troncs liés ensemble, et, au bout de quelques années, il parvint à fabriquer une maison cubique, étanche, posée sur un radeau, qui réussirait peut-être à résister aux contraintes de cette crue à laquelle lui seul croyait. Certains s’aperçurent, après les inondations saisonnières, que sa boîte de bois où l’eau ne pénétrait pas faisait un excellent silo flottant, et bientôt la moitié du grain et des fèves du clan se retrouvèrent confiés à la garde de son arche. À leur tour, d’autres clans se mirent à construire des silos en bois, mais sans respecter les exigences de Naog en matière de robustesse et d’étanchéité. Entre-temps, Naog restait l’objet de moqueries et de menaces à cause de ses constantes mises en garde contre l’invasion des flots.

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