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La Maldonne des sleepings

Электронная книга - «La Maldonne des sleepings». Краткое содержание книги:

« Dans les trains de nuit, mon boulot, c'est le sommeil des autres.
Mais quand il s'agit de veiller sur un dormeur que l'Europe s'arrache, quand les contrôleurs, les douaniers et les énervés du cran d'arrêt cherchent à me poinçonner, je regrette le doux temps de l'Orient-Express…
Tout ce que je désire, c'est éviter de me faire descendre à la prochaine… »
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Jean-Charles. Assis par terre, le visage levé, la main droite brandie vers nous. Les doigts saignent, il a dû s'écorcher au loquet ou sur un angle. Il sourit, les larmes aux yeux. Sa main, il veut nous la montrer, presque triomphant. Des gouttes de sang dégoulinent dans sa manche. Il va parler.

— Tout l'Océan du grand Neptune arrivera-t-il à laver ce sang de ma main ? Non, c'est plutôt ma main qui rendra les multitudes marines incarnat, faisant de tout le vert un rouge.

Maintenant c'est lui qui la regarde, encore plus stupéfait que nous, et la pose sur sa bouche à l'endroit de la plaie. Il lèche les gouttes.

La femme se retourne en grimaçant. Un homme, peut-être son mari, l'entraîne dans le couloir. Le troisième, encore plus inquiet, me demande d'intervenir. Après tout je suis le responsable de cette voiture, hein ? Avec ma bouteille d'alcool à 90o et du sparadrap je m'assois à côté du malade.

— Je vais le faire moi-même, il vaut mieux que vous n'y touchiez pas, dit-il.

Je n'insiste pas. Le train est complètement lancé, maintenant. Au fond de ma poche je cherche les chewing-gums. Jean-Charles en accepte un, tout en appliquant le pansement.

On mâche.

Un bout de papier est plié à terre, celui qu'il m'a donné tout à l'heure et qui est tombé de ma poche au milieu des chewing-gums. Je l'ouvre, sans curiosité.

NE ME LAISSEZ PAS PARTIR

Nous nous regardons, Jean-Charles et moi, mais personne ne parle. J'en fais une petite boulette et vise la corbeille. À côté, raté. J'allume une cigarette. Le goût de l'abricot s'estompe, je fais une nouvelle boulette avec la gomme incolore et la lance vers la corbeille. À côté, raté. Je ne vise plus aussi bien qu'avant. Pour la première fois depuis longtemps je retrouve le véritable arôme du tabac.

— Tout à l'heure, cette histoire d'« incarnat », c'était bien du Shakespeare, non ?

— Oui.

— Macbeth, quelque part vers le début…

— Oui, c'est dans un dialogue avec Lady.

— Je ne me souviens pas très bien de l'histoire, ça remonte au lycée, mais le truc de la main qui saigne m'avait marqué.

— C'est vrai, hein ? On s'en souvient. C'est surtout le mot incarnat. « Incarnadine. » Avoir de l'incarnat sur les mains.

Dans un coin de fenêtre je peux apercevoir un bout de lune. J'ai l'impression qu'il fait un peu moins froid de ce côté-ci des Alpes. Un jour il faudra que je visite la Lombardie autrement que dans cette foutue carlingue.

— Vous m'offrez une cigarette ? Ça fait des années que je ne fume plus.

— C'est des blondes.

Il la porte à sa bouche. En avançant vers mon briquet quelque chose tombe de sa poche intérieure et roule à terre. La boîte de pilules. Il me regarde un instant et la range.

— J'ai arrêté la cigarette après mon deuxième gosse.

— Comment il s'appelle ?

— Paul. Il a onze ans… Il est drôle… Sa condition de gosse l'insupporte, j'ai jamais vu un môme qui aspire à être adulte avec une telle force. C'est dingue. Le bout de lune est toujours là et nous suit avec une formidable précision.

— Je comprends, dis-je, moi j'étais exactement comme ça. On était cinq gosses, mon frère aîné, mes trois sœurs et moi, et j'ai dix ans d'écart avec la plus jeune. Je suis le cas type de l'accident de fin de parcours, c'est courant chez les prolos. Quand je voyais mes frangines sortir le soir et rentrer à quatre heures du mat', j'en crevais au fond de mon lit de ne pas pouvoir les suivre, de ne pas goûter à cette liberté infernale. Remarquez, je me rattrapais avec la télé, c'était tellement petit chez nous que les parents étaient obligés de mettre la télé dans notre chambre, je la regardais jusqu'à la fin des programmes, quand ils étaient couchés. Je me souviens même d'avoir vu Psychose, d'Hitchcock, au ciné-club, tout seul. Le souvenir le plus terrifiant de mon enfance. Le lendemain j'ai essayé de raconter ça à mes copains de classe et personne ne m'a cru.

Il sourit, avec la clope au coin du bec.

— Il est temps de dormir, je dis.

— Vous croyez ?

— Il faudrait que je dorme une petite heure avant les premières descentes, à Vérone.

— Et vous allez me trouver une place ?

— On va essayer, dans la voiture de mon collègue, je crois que le 5 est libre.

Personne n'ose évoquer la solution Bettina. Mais on y a pensé tous les deux.

Le 5 est effectivement libre, le dormeur s'y installe timidement.

— Demain matin, vous allez voir un petit blond qui va vous demander avec beaucoup de fermeté ce que vous foutez là. C'est mon pote, vous lui dites juste que je suis au courant. Bonne nuit.

— Vous partez ?

— Vous croyez peut-être que je vais vous tenir la main en murmurant une berceuse ?

— Non… Je voulais dire… Dans des circonstances pareilles, il est difficile de dire merci, on ne sait pas quoi dire…

— Attendez attendez, maintenant je devrais dire : « Eh bien ne dites rien ! », c'est ça ?

— Je vais vous remercier, à ma façon, et c'est pas grand-chose. Je crois que je vous dois un aveu. Un petit bout de vérité.

— Ah non, pitié. Ça peut attendre demain.

— Juste une ou deux minutes, s'il vous plaît. On se sentira mieux tous les deux, après.

Il m'aura épuisé jusqu'au bout. Jusqu'au fin fond de l'au-delà de mes forces. Asseyons-nous.

— Bon, je vais faire vite, d'abord pour vous libérer au plus vite, mais aussi pour éviter de repenser à des choses qui ont bouleversé ma vie et celle des miens. Il y a deux ans je suis tombé malade, une maladie transmise par le sang… une maladie… comment dire… dont on ne sait pas grand-chose… on a encore rien trouvé pour… Non, on ne peut pas dire ça non plus ! Merde ! Mais vous voyez bien ce que je veux dire, non ?

Il s'énerve tout à coup. Il a commencé très solennel et en même pas deux phrases il a dérapé.

— Pas pire que la peste à son époque ou la tuberculose, ou le cancer, mais voilà, elle arrive maintenant, juste un peu avant une fin de millénaire, pile au moment où je faisais mon petit bonhomme de chemin sur terre, vous comprenez ?

J'ai appris une chose, dans ces cas-là : n'importe quelle réaction sera, de toute façon, mauvaise.

— Vous voulez son nom : le syndrome de Gossage, voilà, ça vous renseigne ? Bien sûr que non, hein ?

Il veut que je fasse quelque chose, rire, pleurer. Je dois garder le masque, sinon c'est foutu. J'ai attendu ça trop longtemps.

— Comment je l'ai attrapée ? Ça ne regarde personne… Et personne ne s'est risqué à me le demander. Les premiers symptômes sont apparus, fièvres spontanées, malaises, Cochin et tout le bordel, perte de tout, faim, souffle, sommeil, conscience. Trois semaines de vomissures et d'attente dans le noir. J'ai refusé que ma femme vienne. Et un matin…

Il marque un temps d'arrêt, la main sur le front.

— J'aurais du mal à raconter ce matin-là… Un réveil, presque paisible, le sentiment de retrouver un ami… de pouvoir commander les membres, de ne faire qu'un avec mon corps, comme tout le monde, comme avant. J'ai demandé une tasse de café avec une tartine. Et mon histoire a commencé là où tout aurait dû se terminer. Le carnaval autour de mon lit, analyses en chaîne, tests et autres dialyses, la farandole de médecins de tous les pays à mon chevet, stupéfaits. Un jour on m'a dit que j'avais figé le virus. Cela voulait dire guérison ? Non, personne n'en savait rien, j'avais stoppé le virus à un certain stade, aucune évolution, ni progression ni régression. D'autres résultats sont arrivés, des choses compliquées, on m'a appris que mon sang était très particulier et qu'il développait des anticorps beaucoup plus vite que n'importe quel système immunitaire. Ils n'ont repéré qu'un seul cas similaire, à New York je crois, pour un syndrome de Gossage, aussi. Le professeur Lafaille, le spécialiste qui me suit depuis le début, celui qui ne bosse que sur moi, a mis au point les pilules que vous avez vues, adaptées à mon seul métabolisme. Seulement voilà, là où mon pauvre cas ne concernait que moi, les choses se sont compliquées, parce qu'à partir de mon sang on peut beaucoup mieux travailler le virus et, paraît-il, créer un vaccin. Le tout premier vaccin contre toutes les maladies du système immunitaire.

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