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D'ombre et de silence

Электронная книга - «D'ombre et de silence». Краткое содержание книги:

« Écrire une nouvelle, c'est tenter, en quelques lignes, de donner vie à un personnage, de faire passer au lecteur autant d'émotions qu'en plusieurs centaines de pages.
C'est en cela que la nouvelle est un genre littéraire exigeant, difficile et passionnant. »
Karine Giebel
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Tout ça à la fois.

Il s’est jeté sur elle, a libéré toute la violence qu’il contenait depuis un an et demi. Pendant ces rendez-vous hebdomadaires, Delphine avait deviné ce qu’il dissimulait sous son masque. Elle avait vu juste et ce n’était qu’un acompte. Aujourd’hui, c’était pour sceller le contrat.

Désormais, ce sera un jour sur deux.

Désormais, il a toutes les armes en main. N’a plus qu’à s’en servir à sa guise.

Jusqu’à aujourd’hui, Laurent se contentait de quelques jeux sadiques, quelques simulacres. Le collier de cuir, les menottes, des sous-vêtements achetés sur le Net. Des insultes, de fausses gifles. Mais maintenant, il a l’autorisation tacite de lui faire mal, vraiment mal, et ne va pas s’en priver. Il a révélé sa vraie nature, qu’il ne connaissait peut-être pas lui-même. Il a laissé se déchaîner ses véritables pulsions. Celles qui dormaient au fond de lui. Celles d’un homme qui a souffert, Delphine en est sûre. Parce qu’elle sait les traces que les blessures laissent au fond des yeux… Et le regard de Laurent est un livre ouvert.

Pour protéger Kilia, Delphine a accepté ce qu’elle avait toujours refusé. Traumatisée par l’abandon de sa fille, son amie ne pouvait pas subir cela en plus.

Alors non, Delphine n’a aucun regret. Pourtant, elle ne s’est jamais sentie aussi faible, aussi sale et vulnérable de sa vie. Sauf quand elle était enfant et que le mari de sa mère jouait avec elle en lui disant que si jamais elle parlait, elle détruirait sa famille. Que personne ne la croirait, que personne ne l’écouterait.

Il disait vrai, le salaud.

Seul Maxence l’a écoutée, protégée, aimée. Mais Maxence est parti.

Alors, autant livrer ce corps inutile en pâture au monstre qui vient de quitter son appartement.

Et qui reviendra demain.

Ce soir, Théo rentre tard. Il a son cours particulier de maths. En attendant qu’il revienne, Delphine descend chez Kilia. Briser la solitude, entendre une voix, trouver une épaule sur laquelle elle ne pourra même pas s’épancher.

Au troisième, pas de cocotte sur le feu, pas de sourire, pas un bruit. Seuls le silence, la tristesse, la pesanteur.

Kilia est en train de placer les affaires d’Aïssata dans un carton qu’elle posera sur une étagère. Il ira rejoindre ceux qui contiennent les vêtements et les jouets de ses fils disparus. Ayo la regarde faire avec de la douleur plein les yeux.

— Salut, dit Delphine.

— Salut, répond Kilia.

— J’ai vu Laurent…

— Ah bon ? Pourtant, on n’est pas mercredi… Tu veux un café ?

— Ouais, volontiers, dit Delphine en se posant sur le matelas, près d’Ayo.

Kilia abandonne sa lourde besogne pour préparer du vrai café.

— J’ai vu Laurent parce que je voulais lui parler de toi, reprend Delphine.

— De moi ?

— Oui… Et j’ai réussi à le persuader de ne pas te virer à la fin du mois.

Kilia lui décoche un regard étonné.

— Sûr ?

Delphine hoche la tête et tente de sourire.

— Il est prêt à patienter, le temps que tu retrouves un travail. Et il ne te demandera pas les mois en retard.

De plus en plus surprise, Kilia fronce les sourcils.

— Il est tombé sur la tête ou quoi ?

— Non ! Il est peut-être pas aussi pourri qu’on pouvait le penser !

Ces mots écorchent la gorge de Delphine, mais elle n’a d’autre choix que mentir. Mentir à sa seule amie.

— Hmm… Pas normal ça, grogne Kilia.

— Quoi ? T’es pas contente ?

— Si, mais… ça cache quelque chose.

— Rien du tout, assure Delphine en y mettant tout son cœur.

Ayo l’observe, tête légèrement penchée sur le côté. On dirait qu’elle essaie de lire dans ses pensées. On dirait qu’elle y parvient.

Delphine n’est pas très à l’aise.

La vieille femme tend le bras vers elle et pose un doigt à la naissance de son cou. Delphine a un mouvement de recul. Kilia aperçoit alors à son tour la trace bleue qui orne la gorge de Delphine.

— C’est rien, se défend Delphine. Rien du tout… ça passera.

* * *

Théo a fait la gueule pendant cinq jours. Il a bandé sa cheville, a mis de la pommade, en a fait des tonnes, histoire de culpabiliser sa mère. Puis tout est rentré dans l’ordre.

Ça fait un mois que Delphine paye le loyer de Kilia. Un mois qu’elle subit les exigences de Laurent. Chaque fois, il va plus loin et elle se demande où il s’arrêtera.

Ils se sont mis d’accord : lorsque Kilia aura retrouvé un travail, ils reprendront le rythme passé d’une heure par semaine. Pour le reste, Delphine sait très bien qu’il continuera à la maltraiter, qu’il ne reviendra pas en arrière.

La jeune femme se croyait forte, capable d’affronter la situation, d’oublier une fois Laurent parti. Elle n’avait pas pensé aux séquelles. Là, dans sa tête, dans son corps.

Elle ne trouve plus le sommeil, n’a plus d’appétit. Elle ne se maquille plus, ne fait plus attention aux vêtements qu’elle porte. Elle s’est pris un avertissement au boulot parce qu’elle a envoyé son chef sur les roses. Il lui demandait de sourire, elle l’a insulté devant les clients.

Chaque jour, elle sombre un peu plus.

Kilia l’a remarqué, Théo aussi. Elle a dû les rassurer, leur dire qu’elle n’était pas malade, seulement fatiguée par son travail.

Elle a dû les réconforter.

Mais elle, personne pour la réconforter. Personne ne la voit pleurer, le soir, dans son lit. Personne n’est à ses côtés lorsqu’elle vomit, un jour sur deux.

Personne pour lui tenir la main lorsqu’elle se met à trembler comme une feuille. Personne pour la réveiller quand elle cauchemarde.

Personne pour soigner ses blessures, panser ses hématomes. Personne pour voir la honte au fond de ses yeux.

Personne, non.

* * *

— Faut que tu passes voir le docteur, dit Kilia. T’as pas l’air bien.

— Ne t’en fais pas, répond Delphine. C’est juste que je suis crevée…

Elles sont à la terrasse d’un petit bistrot du quartier. Ce matin, elles sont allées faire les courses ensemble puis se sont arrêtées pour boire un soda.

— Pourquoi Laurent vient presque tous les jours ? balance soudain Kilia.

Delphine sent qu’elle devient blême mais tente de reprendre le dessus. Elle lui avait demandé d’être discret mais avait oublié que Kilia voit et entend tout.

— Il ne vient pas tous les jours, rectifie Delphine.

— Plus souvent qu’avant, en tout cas, insiste Kilia.

— Oui… En compensation de ton loyer, il m’a demandé de l’aider à faire sa comptabilité, invente Delphine.

— Sa comptabilité ? Depuis quand tu sais faire ça ?

— C’est pas bien compliqué.

— Je ne veux pas que tu payes le loyer à ma place ! dit Kilia en haussant la voix. C’est hors de question !

— Tu préfères te retrouver sur le trottoir avec tes cartons ? rétorque Delphine. Et avec Ayo, par-dessus le marché ?

Kilia serre les mâchoires.

— Ça va, c’est pas la mort, comme dirait mon fils ! reprend Delphine. Arrête donc de te faire du souci pour moi. Et puis toi, tu me prépares tout le temps à bouffer, tu me fais le ménage… C’est normal de s’entraider, non ?

Le visage de Kilia se détend enfin. Elle sort quelque chose de son sac bariolé, l’offre à Delphine.

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