J’arrive au bureau de si bonne heure que j’espère avoir les lieux pour moi. Mais Bachir, qui somnole sur sa chaise et se réveille lorsque je le secoue, m’apprend que le commandant Henry est déjà dans son bureau. Je monte, longe le couloir, frappe un coup bref à la porte et entre sans attendre. Mon adjoint est courbé au-dessus de la table, muni d’une loupe et d’une pince fine ; divers documents sont éparpillés devant lui. Surpris, il lève les yeux. Les lunettes perchées au bout de son nez camus le font paraître étonnamment vieux et vulnérable. Il doit le sentir, car il s’empresse de les retirer tout en se levant.
— Bonjour, mon colonel. Vous arrivez de bon matin.
— Vous de même, commandant. Je commence à croire que vous vivez ici ! Ceci doit retourner au ministère des Colonies, dis-je en lui tendant le dossier de la correspondance de Dreyfus. J’en ai terminé la lecture.
— Merci. Qu’en avez-vous pensé ?
— Le degré de censure est extraordinaire. Je ne suis pas certain qu’il soit nécessaire de restreindre leur correspondance de manière aussi drastique.
— Ah, fait Henry avec un de ses petits sourires narquois, peut-être avez-vous le cœur plus tendre que le reste d’entre nous, mon colonel.
Je ne me laisse pas prendre.
— En fait, ce n’est pas cela. Si nous laissions Mme Dreyfus raconter à son mari ce qu’elle fait, cela nous épargnerait le soin d’avoir à le découvrir. Et s’il avait le droit d’en dire davantage sur l’affaire, il pourrait commettre une erreur et révéler des détails que nous ignorons. Quoi qu’il en soit, à partir du moment où nous les espionnons, encourageons-les au moins à dire quelque chose.
— Je transmettrai.
— Je vous en prie. Qu’est-ce que cela ? demandé-je en baissant le regard vers la table.
— L’agent Auguste nous a remis sa dernière livraison.
— Quand l’avez-vous reçue ?
— Il y a deux nuits.
J’examine les fragments de message déchiré.
— Quelque chose d’intéressant ?
— Pas mal.
La lettre a été réduite en morceaux de la taille d’un ongle : l’attaché militaire allemand, le colonel Maximilien von Schwartzkoppen est visiblement attentif à faire des confettis de sa correspondance. Mais il n’est pas assez malin pour savoir que le seul moyen sûr de se débarrasser d’un document est de le brûler. Henry et Lauth sont experts dans la reconstitution des messages, et utilisent de toutes petites bandes de papier gommé pour recoller les morceaux. Cette couche supplémentaire de papier confère aux documents une épaisseur et une raideur mystérieuses. Je les retourne. Ceux-là sont en français plutôt qu’en allemand, et empreints de romantisme : mon cher ami adoré… mon adorable lieutenant… mon pioupiou… mon Maxi… je suis à toi… toujours à toi… toute à toi, mille et mille tendresses… à toi toujours *.
— J’en déduis que cela ne vient pas du Kaiser. À moins que si…
Henry sourit.
— Notre adorable « colonel Maxi » entretient une aventure avec une femme mariée, ce qui est très stupide pour un homme dans sa position.
Je me demande un instant si c’est une pique qui m’est adressée, mais un coup d’œil en direction d’Henry me montre qu’il ne me regarde pas et a les yeux fixés sur la lettre, une expression de satisfaction lubrique sur le visage.
— Je croyais que Schwartzkoppen était homosexuel ? m’étonné-je.
— Maris ou femmes, apparemment, tout lui est bon.
— Qui est-elle ?
— Elle signe Mme Cornet, ce qui est un faux nom. Elle utilise l’adresse de sa sœur comme boîte aux lettres. Mais nous avons filé Schwartzkoppen cinq fois jusqu’à leur lieu de rendez-vous et nous avons pu l’identifier comme étant l’épouse du conseiller de la légation des Pays-Bas. Elle s’appelle Hermance de Weede.
— Joli nom.
— Pour une jolie fille. Trente-deux ans. Trois enfants en bas âge. Il n’est visiblement pas avare de ses faveurs, notre brave colonel.
— Cela dure depuis combien de temps ?
— Depuis janvier. Nous les avons vus déjeuner ensemble dans un box à la Tour d’Argent — ils ont pris une chambre dans l’hôtel, à l’étage, juste après. Nous les avons également filés alors qu’ils se promenaient sur le Champ-de-Mars. Il se moque de la prudence.
— Et quel intérêt cela présente-t-il pour nous de dépenser nos ressources à faire suivre un homme et une femme qui entretiennent une liaison ?
Henry me regarde comme si j’étais demeuré.
— Parce que cela les rend vulnérables au chantage.