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Les Mille Et Une Nuits Tome I

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Les Mille Et Une Nuits Tome I
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«Le médecin étant à genoux, les yeux bandés, et prêt à recevoir le coup qui devait terminer son sort, s’adressa encore une fois au roi: «Sire, lui dit-il, puisque votre majesté ne veut point révoquer l’arrêt de ma mort, je la supplie du moins de m’accorder la liberté d’aller jusque chez moi donner ordre à ma sépulture, dire le dernier adieu à ma famille, faire des aumônes, et léguer mes livres à des personnes capables d’en faire un bon usage. J’en ai un, entre autres, dont je veux faire présent à votre majesté: c’est un livre fort précieux et très-digne d’être soigneusement gardé dans votre trésor. – Hé! pourquoi ce livre est-il aussi précieux que tu le dis? répliqua le roi. – Sire, repartit le médecin, c’est qu’il contient une infinité de choses curieuses, dont la principale est que, quand on m’aura coupé la tête, si votre majesté veut bien se donner la peine d’ouvrir le livre au sixième feuillet et lire la troisième ligne de la page à main gauche, ma tête répondra à toutes les questions que vous voudrez lui faire.» Le roi, curieux de voir une chose si merveilleuse, remit sa mort au lendemain, et l’envoya chez lui sous bonne garde.

«Le médecin, pendant ce temps-là, mit ordre à ses affaires; et comme le bruit s’était répandu qu’il devait arriver un prodige inouï après son trépas, les vizirs, les émirs [14], les officiers de la garde, enfin toute la cour se rendit le jour suivant dans la salle d’audience pour en être témoin.

«On vit bientôt paraître le médecin Douban, qui s’avança jusqu’au pied du trône royal avec un gros livre à la main. Là, il se fit apporter un bassin, sur lequel il étendit la couverture dont le livre était enveloppé; et présentant le livre au roi: «Sire, lui dit-il, prenez s’il vous plaît, ce livre; et d’abord que ma tête sera coupée, commandez qu’on la pose dans le bassin sur la couverture du livre; dès qu’elle y sera, le sang cessera d’en couler: alors vous ouvrirez le livre, et ma tête répondra à toutes vos demandes. Mais, sire, ajouta-t-il, permettez-moi d’implorer encore une fois la clémence de votre majesté; au nom de Dieu, laissez-vous fléchir: je vous proteste que je suis innocent. – Tes prières, répondit le roi, sont inutiles; et quand ce ne serait que pour entendre parler ta tête après ta mort, je veux que tu meures.» En disant cela, il prit le livre des mains du médecin, et ordonna au bourreau de faire son devoir.

«La tête fut coupée si adroitement, qu’elle tomba dans le bassin; et elle fut à peine posée sur la couverture, que le sang s’arrêta. Alors, au grand étonnement du roi et de tous les spectateurs, elle ouvrit les yeux, et, prenant la parole: «Sire, dit-elle, que votre majesté ouvre le livre.» Le roi l’ouvrit, et trouvant que le premier feuillet était comme collé contre le second, pour le tourner avec plus de facilité, il porta le doigt à sa bouche et le mouilla de sa salive. Il fit la même chose jusqu’au sixième feuillet; et ne voyant pas d’écriture à la page indiquée: «Médecin, dit-il à la tête, il n’y a rien d’écrit. – Tournez encore quelques feuillets,» repartit la tête. Le roi continua d’en tourner, en portant toujours le doigt à sa bouche, jusqu’à ce que le poison, dont chaque feuillet était imbu, venant à faire son effet, ce prince se sentit tout à coup agité d’un transport extraordinaire; sa vue se troubla, et il se laissa tomber au pied de son trône avec de grandes convulsions…»

À ces mots, Scheherazade apercevant le jour, en avertit le sultan, et cessa de parler: «Ah! ma chère sœur, dit alors Dinarzade, que je suis fâchée que vous n’ayez pas le temps d’achever cette histoire! Je serais inconsolable si vous perdiez la vie aujourd’hui. – Ma sœur, répondit la sultane, il en sera ce qu’il plaira au sultan; mais il faut espérer qu’il aura la bonté de suspendre ma mort jusqu’à demain.» Effectivement, Schahriar, loin d’ordonner son trépas ce jour-là, attendit la nuit prochaine avec impatience, tant il avait d’envie d’apprendre la fin de l’histoire du roi grec, et la suite de celle du pêcheur et du génie.

XVII NUIT.

Quelque curiosité qu’eût Dinarzade d’entendre le reste de l’histoire du roi grec, elle ne se réveilla pas cette nuit de si bonne heure qu’à l’ordinaire; il était même presque jour lorsqu’elle dit à la sultane: «Ma chère sœur, je vous prie de continuer la merveilleuse histoire du roi grec; mais hâtez-vous, de grâce, car le jour paraîtra bientôt.»

Scheherazade reprit aussitôt cette histoire à l’endroit où elle l’avait laissée le jour précédent: Sire, dit-elle, quand le médecin Douban, ou, pour mieux dire, sa tête, vit que le poison faisait son effet, et que le roi n’avait plus que quelques moments à vivre: «Tyran, s’écria-t-elle, voilà de quelle manière sont traités les princes qui, abusant de leur autorité, font périr les innocents. Dieu punit tôt ou tard leurs injustices et leurs cruautés.» La tête eut à peine achevé ces paroles, que le roi tomba mort, et qu’elle perdit elle-même aussi le peu de vie qui lui restait.

Sire, poursuivit Scheherazade, telle fut la fin du roi grec et du médecin Douban. Il faut présentement revenir à l’histoire du pêcheur et du génie; mais ce n’est pas la peine de commencer, car il est jour. Le sultan, de qui toutes les heures étaient réglées, ne pouvant l’écouter plus longtemps, se leva, et comme il voulait absolument entendre la suite de l’histoire du génie et du pêcheur, il avertit la sultane de se préparer à la lui raconter la nuit suivante.

XVIII NUIT.

Dinarzade se dédommagea cette nuit de la précédente: elle se réveilla longtemps avant le jour, et appelant Scheherazade: «Ma sœur, lui dit-elle, si vous ne dormez pas, je vous supplie de nous raconter la suite de l’histoire du pêcheur et du génie; vous savez que le sultan souhaite autant que moi de l’entendre. – Je vais, répondit la sultane, contenter sa curiosité et la vôtre.» Alors, s’adressant à Schahriar: Sire, poursuivit-elle, sitôt que le pêcheur eut fini l’histoire du roi grec et du médecin Douban, il en fit l’application au génie qu’il tenait toujours enfermé dans le vase.

«Si le roi grec, lui dit-il, eût voulu laisser vivre le médecin, Dieu l’aurait aussi laissé vivre lui-même; mais il rejeta ses plus humbles prières, et Dieu l’en punit. Il en est de même de toi, ô génie! si j’avais pu te fléchir et obtenir de toi la grâce que je te demandais, j’aurais présentement pitié de l’état où tu es; mais puisque, malgré l’extrême obligation que tu m’avais de t’avoir mis en liberté, tu as persisté dans la volonté de me tuer, je dois, à mon tour, être impitoyable. Je vais, en te laissant dans ce vase et en te rejetant à la mer, t’ôter l’usage de la vie jusqu’à la fin des temps: c’est la vengeance que je prétends tirer de toi.»

«- Pécheur, mon ami, répondit le génie, je te conjure encore une fois de ne pas faire une si cruelle action. Songe qu’il n’est pas honnête de se venger, et qu’au contraire il est louable de rendre le bien pour le mal; ne me traite pas comme Imama traita autrefois Ateca. – Et que fit Imama à Ateca? répliqua le pêcheur. – Oh! si tu souhaites de le savoir, repartit le génie, ouvre-moi ce vase; crois-tu que je sois en humeur de faire des contes dans une prison si étroite? Je t’en ferai tant que tu voudras quand tu m’auras tiré d’ici. – Non, dit le pécheur, je ne te délivrerai pas; c’est trop raisonner: je vais te précipiter au fond de la mer. – Encore un mot, pêcheur, s’écria le génie; je te promets de ne te faire aucun mal; bien éloigné de cela, je t’enseignerai un moyen de devenir puissamment riche.»

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[14] Émir signifie chef, comandant.

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