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L'usage des armes [Use of Weapons - fr]

Электронная книга - «L'usage des armes [Use of Weapons - fr]». Краткое содержание книги:

Cheradenine Zakalwe — ou du moins l’homme qui se fait appeler ainsi — est l’un des agents les plus efficaces de la Culture. Et Diziet Sma éminente figure de la Culture, l’utilise à des fins mystérieuses, quelquefois paradoxales.
Dans le cadre de Circonstances spéciales, une branche de Contact.
Qu’est-ce que la Culture ? Une immense société galactique, pacifiste en son principe mais redoutable si on l’attaque, multiforme, anarchiste, tolérante, éthique et cynique. Elle est composée d’humains, d’Intelligences artificielles et d’espèces étrangères qui ont accepté ses valeurs.
La Culture a la prétention de faire évoluer lentement mais sûrement les civilisations étrangères qu’elle rencontre au fur et à mesure de son expansion.
C’est le rôle du Contact d’évaluer et d’infiltrer les sociétés nouvellement découvertes. Et dans les cas extrêmes, c’est à Circonstances spéciales d’intervenir, au besoin par la violence.
Cheradenine Zakalwe est l’une des armes de Circonstances spéciales. C’est le héros de L’usage des armes, qui est à la fois un roman d’aventures et une œuvre littéraire éblouissante, d’une perversité toute britannique.
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Le mercenaire éclata de rire.

— C’était il y a un moment, déjà, fit-il en lui indiquant un siège près de l’âtre.

— Eh bien, il a fallu que je m’habille d’abord…

Le rire de l’homme s’accrut.

— Madame, intervint Keiver en se levant un peu tard et en se lançant dans ce qui (grâce à Zakalwe) allait passer pour une révérence assez gauche. Plût au ciel que nous n’ayons point dérangé votre chaste repos…

Keiver entendit l’autre homme réprimer un rire tout en renfonçant d’un coup de pied une bûche qui avait roulé. La princesse Neinte pouffa. Keiver sentit le rouge lui monter aux joues et décida de rire aussi.

Neinte – encore très jeune, mais déjà très belle dans le genre fragile et délicat – noua ses bras autour de ses genoux remontés sous son menton et se mit à fixer les flammes.

Durant le silence qui suivit (une seule fois rompu par le futur vice-régent adjoint, qui déclara : « Eh, oui… »), Zakalwe contempla alternativement la jeune fille puis Keiver et songea – tandis que les bûches crépitaient et que les flammes écarlates dansaient dans l’âtre – que tout à coup, les deux jeunes gens ressemblaient beaucoup à des statues.

Ne serait-ce qu’une seule fois, se dit-il encore, j’aimerais bien savoir de quel côté je suis dans cette histoire. Me voilà coincé dans cette absurde forteresse, véritable malle au trésor et camp de concentration pour nobles – si tant est qu’ils aient quelque chose de noble, songea-t-il en regardant Keiver –, exposés aux hordes du dehors (toutes griffes et corps à corps, force brutale et intelligence brute), à tenter de protéger le produit minaudant de privilèges millénaires, et je ne suis même pas sûr de bien faire sur le plan tactique ou stratégique.

Les Mentaux, eux, ne faisaient pas ce genre de distinction. Pour eux, il existait entre les deux une solution de continuité. Une tactique cohérente devenait une stratégie, et celle-ci se décomposait en un certain nombre de tactiques dans l’échelle mobile de leur algèbre morale dialectique. Toutes choses qu’ils n’essaieraient même pas de faire comprendre à un pauvre petit cerveau de mammifère.

Il se rappela ce que lui avait dit Sma très, très longtemps auparavant, à l’époque du recommencement (lui-même issu de tant de culpabilité, de tant de souffrance !) : que leur domaine de compétence était l’intrinsèquement fâcheux, domaine où les règles s’édictaient à mesure qu’on avançait et où, en outre, elles n’étaient jamais les mêmes ; un domaine où, de par la nature même des choses, on ne pouvait jamais rien connaître ni prédire, ni même juger, avec un tant soit peu de réelle certitude. A priori on trouvait cela bien élaboré, bien abstrait ; on y voyait un défi à relever. Mais en fin de compte, dans les faits on se retrouvait tout simplement confronté à des individus et à des problèmes.

Cette fois-ci, c’était cette fille, par exemple. À peine plus qu’une enfant, et prise au piège de ce vaste fort en pierre avec le reste de l’élite (ou de la lie, selon le point de vue), où elle mourrait ou survivrait, selon qu’il donnerait de bons ou de mauvais conseils, et selon que ces clowns sauraient ou non les suivre.

Contemplant son visage éclairé par les flammes, il éprouva certes un vague désir (elle était séduisante), et une sorte d’instinct de protection tout paternel (elle était si jeune, et lui, malgré les apparences, si vieux !), mais aussi quelque chose de plus. C’était… quoi donc ? Une lucidité nouvelle. Brusquement, il avait conscience que cet épisode constituait en fait une véritable tragédie ; la violation de la Règle, la dissolution du pouvoir et des privilèges ainsi que de tout l’appareil – complexe, mais mal équilibré parce que trop lourd au sommet – que représentait cette enfant.

La crasse et la boue, le roi plein de puces. Pour avoir volé, on était mutilé ; pour avoir eu de mauvaises pensées, c’était la mort. Le taux de mortalité infantile était aussi astronomique que l’espérance de vie était faible, et les masses laborieuses, abominables, étaient inexorablement prises dans un écheveau conçu pour perpétuer la sombre domination de l’instruit sur l’ignorant (et le pire, c’était encore l’aspect structurel de tout cela, la répétition et, en une foule d’endroits différents, les variations multiples et variées sur un même thème, celui de la dépravation).

Ainsi cette fille, à laquelle on donnait le titre de princesse. Allait-elle mourir ? La guerre tournait en leur défaveur, il ne l’ignorait pas ; et la grammaire symbolique qui offrirait à cette fille la perspective du pouvoir si la situation se redressait exigerait en retour son sacrifice si tout s’écroulait autour d’eux.

Le rang réclamerait son tribut ; la révérence obséquieuse ou le coup de poignard vicieux, selon l’issue de ce combat.

Brusquement, il la vit vieille dans la lueur dansante du feu. Il la vit enfermée dans quelque oubliette gluante, attendant, espérant, grattant ses croûtes, le corps couvert de poux, vêtue de toile à sac, la tête rasée, les yeux sombres et vides, la peau à vif… Il la vit enfin escortée un jour de neige vers le mur où on la clouerait à force de flèches ou de balles, ou vers la lame glaciale de la hache à laquelle il lui faudrait faire face.

Mais peut-être était-ce une vision trop romantique. Peut-être y aurait-il plutôt une fuite éperdue vers un quelconque refuge, un exil solitaire et amer qu’elle passerait à devenir vieille et usée, sénile et stérile, à se remémorer indéfiniment des temps anciens de plus en plus auréolés de gloire, à présenter des requêtes vouées à l’échec, et à espérer le retour ; alors, inévitablement, elle deviendrait une chose inutile mais choyée, comme le voulait son conditionnement, mais sans jouir d’aucune des compensations que son éducation et son rang lui auraient permis d’escompter.

Tandis que l’envahissait la nausée, il vit qu’en fait cette fille ne signifiait rien. Elle n’était qu’un élément dépareillé dans le fil d’une autre histoire qui (avec ou sans l’impulsion discrète et soigneusement évaluée que lui donnait la Culture pour l’orienter dans ce qu’elle considérait comme la bonne direction) finirait de toute façon par aboutir à des temps moins difficiles permettant une vie meilleure pour le plus grand nombre. Mais pas pour elle, supputa-t-il ; pas pour l’instant.

Née vingt ans plus tôt elle aurait pu espérer faire un bon mariage, hériter de terres productives, avoir ses entrées à la cour et mettre au monde des fils robustes, des filles douées… Vingt ans plus tard, elle aurait sans doute trouvé un mari astucieusement commerçant, ou bien – dans l’improbable éventualité où cette société si sexiste prendrait si vite ce chemin-là – elle aurait fait sa vie par elle-même, que ce soit dans les milieux intellectuels, les affaires ou les bonnes œuvres, pourquoi pas.

Mais pour elle, le sort plus probable était la mort.

Dans la tour d’un immense château bâti sur un escarpement qui se détachait sur les plaines enneigées alentour, un château majestueux et assiégé, bourré à craquer de tous les trésors d’un empire… Et lui assis là, devant un feu de cheminée, en compagnie d’une jolie princesse toute triste… Autrefois, je rêvais de me retrouver dans une situation pareille. Je l’appelais de mes vœux, j’aurais donné n’importe quoi pour la vivre. Elle me paraissait être l’étoffe, l’essence même de la vie. Alors, pourquoi ce goût de cendre dans ma bouche ?

J’aurais dû rester sur cette plage, Sma. Peut-être qu’en fin de compte, je me fais un peu trop vieux pour tout ça.

Il se força à détourner son regard de la fille. Sma disait qu’il avait tendance à toujours se sentir trop concerné, et elle n’avait pas tout à fait tort. Il avait fait ce qu’on lui avait demandé ; il serait payé et, quand tout serait terminé, après tout, il lui resterait encore à tenter d’obtenir l’absolution pour une faute commise dans le passé. Livuéta, dis-moi que tu me pardonneras.

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