Les Essais - Livre I
- Автор: Монтень Мишель
- Язык: французский
- Жанр: Философия
Электронная книга - «Les Essais - Livre I». Краткое содержание книги:
Au siècle de Rabelais, des poètes de la Pléiade et de l'humanisme européen, l'oeuvre de Montaigne reste une météorite inclassable, entre écriture personnelle et monument philosophique. Oeuvre d'un homme engagé dans son temps, les Essais allaient fonder toute une tradition d'écriture à la française, de Pascal à Malraux, de Rousseau à Camus.
Voyons à ces mutations et declinaisons ordinaires que nous souffrons, comme nature nous desrobe la veuë de nostre perte et empirement. Que reste-il à un vieillard de la vigueur de sa jeunesse, et de sa vie passee?
Heu senibus vitæ portio quanta manet!
Cesar à un soldat de sa garde recreu et cassé, qui vint en la ruë, luy demander congé de se faire mourir: regardant son maintien decrepite, respondit plaisamment: Tu penses donc estre en vie. Qui y tomberoit tout à un coup, je ne crois pas que nous fussions capables de porter un tel changement: mais conduicts par sa main, d'une douce pente et comme insensible, peu à peu, de degré en degré, elle nous roule dans ce miserable estat, et nous y apprivoise. Si que nous ne sentons aucune secousse, quand la jeunesse meurt en nous: qui est en essence et en verité, une mort plus dure, que n'est la mort entiere d'une vie languissante; et que n'est la mort de la vieillesse: D'autant que le sault n'est pas si lourd du mal estre au non estre, comme il est d'un estre doux et fleurissant, à un estre penible et douloureux.
Le corps courbe et plié a moins de force à soustenir un fais, aussi a nostre ame. Il la faut dresser et eslever contre l'effort de cet adversaire. Car comme il est impossible, qu'elle se mette en repos pendant qu'elle le craint: si elle s'en asseure aussi, elle se peut vanter (qui est chose comme surpassant l'humaine condition) qu'il est impossible que l'inquietude, le tourment, et la peur, non le moindre desplaisir loge en elle.
Non vultus instantis tyranni
Mente quatit solida, neque Auster
Dux inquieti turbidus Adriæ,
Nec fulminantis magna Jovis manus.
Elle est renduë maistresse de ses passions et concupiscences; maistresse de l'indulgence, de la honte, de la pauvreté, et de toutes autres injures de fortune. Gagnons cet advantage qui pourra: C'est icy la vraye et souveraine liberté, qui nous donne dequoy faire la figue à la force, et à l'injustice, et nous moquer des prisons et des fers.
in manicis, et
Compedibus, sævo te sub custode tenebo.
Ipse Deus simul atque volam, me solvet: opinor,
Hoc sentit, moriar. Mors ultima linea rerum est.
Nostre religion n'a point eu de plus asseuré fondement humain, que le mespris de la vie. Non seulement le discours de la raison nous y appelle; car pourquoy craindrions nous de perdre une chose, laquelle perduë ne peut estre regrettée? mais aussi puis que nous sommes menaçez de tant de façons de mort, n'y a il pas plus de mal à les craindre toutes, qu'à en soustenir une?
Que chaut-il, quand ce soit, puis qu'elle est inevitable? A celuy qui disoit à Socrates; Les trente tyrans t'ont condamné à la mort: Et nature, eux, respondit-il.
Quelle sottise, de nous peiner, sur le point du passage à l'exemption de toute peine!
Comme nostre naissance nous apporta la naissance de toutes choses: aussi fera la mort de toutes choses, nostre mort. Parquoy c'est pareille folie de pleurer de ce que d'icy à cent ans nous ne vivrons pas, que de pleurer de ce que nous ne vivions pas, il y a cent ans. La mort est origine d'une autre vie: ainsi pleurasmes nous, et ainsi nous cousta-il d'entrer en cette-cy: ainsi nous despouillasmes nous de nostre ancien voile, en y entrant.
Rien ne peut estre grief, qui n'est qu'une fois. Est-ce raison de craindre si long temps, chose de si brief temps? Le long temps vivre, et le peu de temps vivre est rendu tout un par la mort. Car le long et le court n'est point aux choses qui ne sont plus. Aristote dit, qu'il y a des petites bestes sur la riviere Hypanis, qui ne vivent qu'un jour. Celle qui meurt à huict heures du matin, elle meurt en jeunesse: celle qui meurt à cinq heures du soir, meurt en sa decrepitude. Qui de nous ne se mocque de voir mettre en consideration d'heur ou de malheur, ce moment de durée? Le plus et le moins en la nostre, si nous la comparons à l'eternité, ou encores à la duree des montaignes, des rivieres, des estoilles, des arbres, et mesmes d'aucuns animaux, n'est pas moins ridicule.
Mais nature nous y force. Sortez, dit-elle, de ce monde, comme vous y estes entrez. Le mesme passage que vous fistes de la mort à la vie, sans passion et sans frayeur, refaites le de la vie à la mort. Vostre mort est une des pieces de l'ordre de l'univers, c'est une piece de la vie du monde.
inter se mortales mutua vivunt,
Et quasi cursores vitaï lampada tradunt.
Changeray-je pas pour vous cette belle contexture des choses? C'est la condition de vostre creation; c'est une partie de vous que la mort: vous vous fuyez vous mesmes. Cettuy vostre estre, que vous jouyssez, est également party à la mort et à la vie. Le premier jour de vostre naissance vous achemine à mourir comme à vivre.
Prima, quæ vitam dedit, hora, carpsit.
Nascentes morimur, finisque ab origine pendet.
Tout ce que vous vivés, vous le desrobés à la vie: c'est à ses despens. Le continuel ouvrage de vostre vie, c'est bastir la mort. Vous estes en la mort, pendant que vous estes en vie: car vous estes apres la mort, quand vous n'estes plus en vie.
Ou, si vous l'aymez mieux ainsi, vous estes mort apres la vie: mais pendant la vie, vous estes mourant: et la mort touche bien plus rudement le mourant que le mort, et plus vivement et essentiellement.
Si vous avez faict vostre proufit de la vie, vous en estes repeu, allez vous en satisfaict.
Cur non ut plenus vitæ conviva recedis?
Si vous n'en n'avez sçeu user; si elle vous estoit inutile, que vous chaut-il de l'avoir perduë? à quoy faire la voulez vous encores?
Cur amplius addere quæris
Rursum quod pereat male, et ingratum occidat omne?
La vie n'est de soy ny bien ny maclass="underline" c'est la place du bien et du mal, selon que vous la leur faictes.
Et si vous avez vescu un jour, vous avez tout veu: un jour est égal à tous jours. Il n'y a point d'autre lumiere, ny d'autre nuict. Ce Soleil, cette Lune, ces Estoilles, cette disposition, c'est celle mesme que vos ayeuls ont jouye, et qui entretiendra vos arriere-nepveux.
Non alium videre patres: aliumve nepotes
Aspicient.
Et au pis aller, la distribution et varieté de tous les actes de ma comedie, se parfournit en un an. Si vous avez pris garde au branle de mes quatre saisons, elles embrassent l'enfance, l'adolescence, la virilité, et la vieillesse du monde. Il a joüé son jeu: il n'y sçait autre finesse, que de recommencer; ce sera tousjours cela mesme.
versamur ibidem, arque insumus usque,
Atque in se sua per vestigia volvitur annus.
Je ne suis pas deliberée de vous forger autres nouveaux passetemps.
Nam tibi præterea quod machiner, inveniamque
Quod placeat, nihil est, eadem sunt omnia semper.
Faictes place aux autres, comme d'autres vous l'ont faite.
L'equalité est la premiere piece de l'equité. Qui se peut plaindre d'estre comprins où tous sont comprins? Aussi avez vous beau vivre, vous n'en rabattrez rien du temps que vous avez à estre mort: c'est pour neant; aussi long temps serez vous en cet estat là, que vous craingnez, comme si vous estiez mort en nourrisse:
licet, quod vis, vivendo vincere secla,
Mors æterna tamen, nihilominus illa manebit.
Et si vous mettray en tel point, auquel vous n'aurez aucun mescontentement.
In vera nescis nullum fore morte alium te,